samedi 10 février 2018

L’Angélus de Jean-François Millet


Jean-François Millet naît en 1814 à Gruchy dans une famille de paysans aisés normands. A 19 ans, il part pour Cherbourg étudier la peinture, puis s’inscrit aux Beaux-Arts à Paris. Il peint des nus, des scènes mythologiques et historiques. En 1848, il expose Un vanneur, sa première œuvre marquante de ses grandes figures paysannes. C'est la première œuvre inspirée par le travail paysan. Il développe cette thématique en peignant une série de scènes rurales souvent poétiques. Il les classe dans l'influence du courant réaliste, glorifiant l'esthétique de la paysannerie. L’Angélus fait partie de cette série présentée lors de l’exposition universelle de 1867 à Paris.

Ce tableau présente un couple de paysans interrompant son travail pour prier. Une scène tirée de la propre vie de l’artiste : « L’Angélus est un tableau que j’ai fait en pensant comment en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas, en entendant la cloche, de nous faire arrêter notre besogne pour dire l’Angélus pour ces pauvres morts. ». Il s'attache à représenter avec réalisme et délicatesse un aspect de la vie quotidienne des campagnes de son temps. Il montre qu’il existe parmi les paysans une piété profonde. Il se plait à transposer le message biblique dans le monde réel. Dans ces tableaux, Millet s’applique à travailler les jeux de lumière, la pénombre et le clair-obscur, préfigurant l'impressionnisme.
Le rougeoiement du ciel indique que nous sommes en fin de journée en automne. Le clocher du village, apparaissant au fond, résonne à travers la campagne. Il sonne à 18 heures pour la troisième partie de l’Angélus. Il s’agit d’une prière qui rappelle la salutation de l’Ange à Marie lors de l’Annonciation. Elle est récitée trois fois par jour. Au centre du tableau, le couple est isolé au milieu d’une morne plaine déserte. Apparaissant en contre-jour, le spectateur ne peut distinguer les traits de leur visage. Leur attitude est humble. La fourche, les sacs de pommes de terre et la brouette soulignent que l’homme doit travailler dur pour survivre et que c’est la terre qui le nourrit. Le travail permet de faire fructifier les dons de Dieu.

L’œuvre suscite des critiques. Beaudelaire dénonce le message moral et politique de l’œuvre de Millet. « Ses paysans sont des pédants qui ont d’eux-mêmes une trop haute opinion. Ils étalent une manière d’abrutissement sombre et fatal qui me donne l’envie de les haïr. Ils ont toujours l’air de dire, c’est nous qui fécondons le monde. Nous accomplissons une mission, nous exerçons un sacerdoce. ». Millet doit attendre la fin de sa vie pour rencontrer un succès international. Son Angélus ne connaît un véritable engouement qu’au début du XXe siècle, soit trente ans après la mort de Millet. Le tableau entre au Louvre après un long périple marchand aux Etats-Unis.
Après la guerre de 1870, les scènes paysannes de Millet servent à nourrir l’image d’une France profonde et immuable. Ces compositions représentant des travailleurs des champs vivant en harmonie avec la nature trouvent aussi un écho dans nos sociétés actuelles portées vers l’écologie.

Sources
Texte : COUTURIER Elisabeth, « Jean-François Millet, le grand peintre des petits moments », Historia, n°850, octobre 2017, pp70-71.

Image : L’Angélus, huile sur toile, 55.5x66cm, 1857-1859, musée d’Orsay, Paris.

dimanche 4 février 2018

La révolution russe de 1917




- En ce 25 octobre 1917, nous apprenons que les bolcheviks viennent de lancer l’insurrection contre le gouvernement provisoire et de s’emparer du palais d’Hiver. Suite à cet événement, Lénine vient d’être élu président du Conseil des commissaires du peuple. Pour comprendre la situation, nous accueillons notre expert politique René Blabla.

- Pour comprendre la situation, il faut remonter à l’année 1905. La Russie connaît déjà des troubles qui conduisent à l’instauration d’une monarchie parlementaire. Le tsar Nicolas II conserve la couronne, mais il partage le pouvoir avec la Douma, le parlement. Le nouveau régime ne répond guère aux attentes des classes populaires. Les paysans souhaitent que la terre revienne à ceux qui la cultivent. Les ouvriers réclament des avancées sociales : journée de huit heures, hausse des salaires, moyen d’expression dans les usines. Le peuple appelle à l’institution d’une république et à l’élection d’une assemblée constituante. Néanmoins, la guerre implique de la discipline et oblige les usines à tourner sans interruption. Elle repousse à une date inconnue la tenue d’une assemblée constituante. Le 23 février 1917, les ouvrières de Vyborg défilent dans les rues de Petrograd. Elles déclenchent sans le vouloir une série de grèves. Des dizaines de milliers d’ouvriers, de chômeurs et d’anarchistes se joignent à elles malgré la rudesse de l’hiver. Ils expriment leur ras-le-bol de la guerre et des pénuries. Ils réclament de meilleures conditions de travail et la fin du régime autocratique qui les gouverne. Les manifestants se dirigent vers la Douma. Certains députés paniquent, d’autres décident de les accueillir. Une trentaine d’activistes se constituent en comité exécutif provisoire du soviet de Petrograd. Le 2 mars se met en place un gouvernement provisoire composé par la Douma et le Soviet et constitué de députés du KD, le parti libéral démocrate. Le prince Lvov le préside. Lâché par ses généraux, Nicolas II signe une lettre d’abdication en faveur de son frère Michel, qui abdique à son tour dans la foulée.

- Ce mouvement a réussi à prendre de l’ampleur car les militaires ont refusé d’appliquer l’ordre du tsar de tirer sur la foule.

- En effet, il faut bien comprendre qu’il existe un fossé entre les officiers issus de l’aristocratie et les soldats issus de la paysannerie. Les désertions et la désobéissance demeurent exceptionnelles sur le front. L’agitation est plus grande chez les troupes de garnison qui sont au contact du peuple et notamment celle de Petrograd. Les soldats obtiennent une représentation importante dans le soviet de Petrograd. Le gouvernement promulgue de nouveaux règlements disciplinaires pour l’armée. Les officiers ne supportent pas la remise en cause de leur autorité suite aux réformes engagées par les soviets et militent pour la poursuite de la guerre. Le fossé se creuse davantage. A partir de cet instant, les désertions et les refus d’obéissance croissent. De plus, la tentative de putsch du général Kornilov montre aux soldats, qu’on ne peut pas faire confiance aux officiers. Les soldats rejoignent les rangs des bolcheviks qui prônent la paix, la terre et la liberté.

- Les bolcheviks, restés en dehors du gouvernement, captent le mécontentement populaire.

- Tout à fait, le nombre d’adhérents ne cesse de croitre. L’idée qu’il faut mettre un terme à la guerre quel qu’en soit le prix, trouve un écho de plus en plus favorable dans la population et chez les soldats. Au moment de la révolution, sur les 14 millions engagés depuis le début de la guerre, la Russie a déjà perdu plus de 5 millions de soldats (tués, blessés, prisonniers). La Russie a rejoint le front sans enthousiasme. Aucun ennemi ne menace son sol natal.
- Quelle est la suite du programme maintenant que les bolcheviks sont au pouvoir ?

- Il devrait sans aucun doute tout mettre en œuvre pour conclure la paix le plus rapidement possible, afin de consolider leur pouvoir à l’intérieur du pays. On risque de voir naitre une guerre civile opposant les Blancs et les Rouges.

- Merci, René pour toutes ces précisions. Nous ne manquerons pas de suivre de suivre ces évènements. Quant à moi, je vous rends l’antenne.

Sources :
Texte :
- FERRO Marc, « Personne n’avait anticipé l’explosion de février », L’Histoire, n°432, février 2017, p34-44.
- WERTH Nicolas, « Pas de révolution sans les soldats », L’Histoire, n°432, février 2017, p48-55.

Image : http://www.lelivrescolaire.fr/#!manuel/1189304/histoire-geographie-3e-2016/chapitre/1189306/la-premiere-guerre-mondiale/page/1189321/la-revolution-russe-1917/lecon

samedi 27 janvier 2018

La bataille de Chattanooga



Après la prise de Vicksburg, la Confédération n’est plus maître du Mississippi et se retrouve coupée en deux. Jefferson Davis écrit au général Edmond Smith positionné au Texas, qu’il n’a pas les moyens pour venir le sauver. Le général se comporte comme un gouverneur d’un Etat indépendant. Il commerce avec le Mexique et les Caraïbes. Ne présentant aucune menace pour l’Union, Washington le laisse tranquille pour se concentrer sur l’armée de Braxton Bragg positionnée dans le centre. Ce dernier récupère les unités de l’armée du Mississippi. Pour le renforcer, Davis détache James Longstreet du front est.

Le but de l’Union est l’invasion de la Géorgie, afin de couper la liaison ferroviaire entre Chattanooga et Atlanta. L’accès à la Géorgie est difficile à cause du fleuve Tennessee et des Appalaches. Bragg compte bien utiliser les collines et les monts pour fondre sur les troupes de Rosecrans. Son plan consiste à contourner le flanc gauche de l’ennemi. Cependant, Rosecrans en étirant sa ligne de front ruine cette manœuvre. Le 20 septembre 1863, 60.000 Confédérés font face à un nombre identique de tuniques bleues sur les rives de la Chickamauga. Les combats se déroulent dans des sous-bois, où la végétation et la fumée réduisent la visibilité. L’offensive sudiste se brise sur les barricades nordistes. Des rapports signalent à Rosecrans qu’une brèche s’est ouverte dans la ligne de front. Sans prendre le temps de vérifier l’information, le général déplace ses divisions pour profiter de cette occasion. Or, les rapports sont erronés et en agissant de la sorte, c’est lui qui crée une brèche dans sa ligne. Les Confédérés s’engouffrent, refoulant les Nordistes sur plusieurs kilomètres. A l’arrière, le général George Thomas réorganise les défenses et stoppe l’avancée de l’armée commandée par son ancien ami. Sa résistance permet à Rosecrans de mettre ses troupes à l’abri dans la ville de Chattanooga. Son action héroïque vaut à Thomas le surnom de « roc de la Chickamauga ». Cette victoire confédérée coûte cher en effectif. Bragg a perdu un tiers de son effectif. Il assiège Chattanooga.

Tandis qu’Halleck ordonne à Joseph Hooker de se porter au secours de Rosecrans assiégé, Grant relève ce dernier de son commandement pour le confier à Thomas. Le général déchu accepte cette décision. Le désastre de la Chickamauga et la honte d’avoir fui le champ de bataille, alors que Thomas a continué à se battre, le démoralisent. Les Nordistes réussissent à instaurer une ligne de ravitaillement vers Chattanooga pour fournir aux hommes des vivres. Elle est surnommée la ligne biscuit, car les premiers aliments parvenant dans la ville sont des biscuits. Parallèlement, Grant répare toutes les infrastructures ferroviaires et routières détruites par les combats et les sabotages.
Le 23 novembre, Grant lance l’offensive. Sherman attaque l’aile droite et Hooker la gauche. Avant d’atteindre Chattanooga, ils doivent s’emparer de Missionary Ridge pour le premier et de Lookout Mountain pour le second, deux forteresses naturelles culminant à 330 mètres d’altitude. Le brouillard recouvrant les monts valurent à l’attaque de Look Mountain le surnom de bataille au-dessus des nuages. Au centre, Thomas sort de Chattanooga pour empêcher les Sudistes de venir en aide à leurs compatriotes postés sur les monts. Motivés à l’idée de pourvoir s’extirper du siège et de se venger de la défaite de la Chickamauga, non seulement les troupes de Thomas repoussent les rebelles dans la vallée, mais grimpent les crêtes pour mener l’assaut et prendre les Confédérés en tenaille. En à peine deux jours, les Nordistes se rendent maîtres des montagnes et libèrent la ville du siège. Bragg se retranche à l’intérieur du Tennessee. Quelques jours plus tard, il présente sa démission à Davis, contraint de l’accepter vu l’impopularité du général au sein de l’Etat-major. Joseph Johnston le remplace.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
- La bataille de Chattanooga sur le site : honneur-patrie.com
(http://fr.calameo.com/read/0004132417d6aba911faa)

Image : Bataille de Chattanooga par Thure de Thulstrup. Ulysses S. Grant suit à la longue-vue l'assaut de l'Union sur Missionary Ridge. Il est accompagné des généraux Gordon Granger (à gauche) et George H. Thomas.

dimanche 21 janvier 2018

1917 : quand le basket débarque en France avec les Américains





Au mois d’octobre 1917, les généraux Pétain et Pershing profitent d’une accalmie sur le front pour s’entretenir de divers sujets.

- Je vous le dis mon cher mon cher Pershing, l’entrainement et les pratiques sportives permettent d’encourager l’esprit de corps et la cohésion patriotique. Le sport rassemble tous les hommes quelque soit leur nationalité, leur origine sociale, leur couleur de peau ou leur grade. Il se révèle être aussi une façon de réhabiliter les blessés et de participer aux œuvres de charité. Nous avons bien œuvré en favorisant la création de foyers franco-américains à l’arrière des lignes où les combattants des deux nations peuvent se rencontrer et pratiquer des activités communes.

- Entièrement d’accord avec vous mon cher Pétain. D’ailleurs, la rubrique sportive tient une place importante dans les journaux du front américain. De plus, l’organisation Young Men’s Christian Association (YMCA) propose des camps d’activités récréatives dont le sport fait partie.

- Oui. Nos hommes se passionnent pour le football. Néanmoins, je suis surpris par ce nouveau sport que vous pratiquez, le basket-ball.

- Ce sport a été inventé en 1891, James Naismith, professeur d’éducation sportive de l’université du Massachussetts. Il cherchait un jeu pouvant s’exercer à l’intérieur durant l’hiver, pour maintenir la condition physique de ses élèves entre les saisons de football américain et de baseball. Il souhaitait trouver une activité où les contacts physiques étaient restreints, afin d'éviter les risques de blessure. Je crois qu’il s’est inspiré d’un ancien jeu de balle maya.

- J’apprécie ce sport. Le basket-ball exige à la fois qualité athlétiques et adresse. Il constitue une bonne façon de rééduquer les soldats peu aptes à courir. Ils peuvent tout de même lancer la balle et mettre des paniers. De plus, il demeure accessible aux femmes aussi. Néanmoins, il ne rassemble pas les Français. Seuls quelques initiés parisiens le pratiquent. Je crois que le fait qu’il soit arrivé chez nous par le biais de protestants limite sa diffusion parmi les catholiques.

- Oh, mais le basket a mis du temps à prendre chez nous aussi. Dans les YMCA, on pratiquait en priorité la boxe, l’athlétisme, le base-ball et le football.

- Tiens, mon cher Pershing. Pourquoi n’organiserait-on pas des matchs entre Français et Américains ?

- Si vous n’avez pas peur de perdre.

- Moins qu’à Verdun.

Sources
Texte : Annette BECKER, « 1917, les Américains dans la guerre », Historia, n°434, avril 2017, pp48-50

Image : http://les-sportives-mag.fr/les-jeux-olympiques-feminins-un-heritage-de-la-grande-guerre-2

mercredi 10 janvier 2018

Quand Paris devient la ville lumière

Je viens d’apprendre que le XVIIIe siècle est surnommé le siècle des Lumières. Il était temps qu’on reconnaisse ma contribution à la France. C’est grâce à moi si Paris s’appelle la ville lumière. Comment ça ? Qui je suis ? Mais enfin ! Je suis Pierre Tourtille Sangrain !
Il est vrai que je n’ai pas inventé l’éclairage public. En 1667, une ordonnance instaurait à Paris l’installation de lanternes à chandelle. Ce dispositif est ensuite étendu à toutes les provinces. L’objectif était de rendre les rues plus sûres la nuit contre les brigands. Elle permet l’extension du contrôle policier. Dans notre imaginaire chrétien, la lumière chasse les démons. De plus, elle favorise la sociabilité, le commerce et les loisirs. Au début du XVIIIe siècle, la capitale compte 5.400 lanternes qui font déjà sa renommée à travers toute l’Europe.

Je suis né fin mars 1727 à Beaunay en Normandie. Je m’installe à Rouen comme fabricant d’étoffes de soie. Dans les années 1750, je déménage à Paris. J’achète une maison rue du faubourg du Temple et crée une manufacture produisant des cylindres utilisés dans le travail de la soie. J’ai su noué avec habileté de bonnes relations avec les élites et la haute aristocratie. J’en veux pour preuve que la marquise de Pompadour était présente à mon mariage. Tout ceci m’a facilité mes affaires.

En 1769, je m’associe avec Dominique François de Chateaublanc. Dominique était ingénieur en optique. L’académie des sciences venait de le récompenser  pour son invention d’une lanterne à huile munie d’un réflecteur de lumière. « Bien plus puissants que les simples lanternes à chandelle, les nouveaux réverbères sont la meilleure manière d’éclairer pendant la nuit les rues d’une grande ville en combinant la clarté, la facilité du service et l’économie ». J’ai tout de suite senti le bon filon. Grâce à mes bonnes relations, j’ai obtenu un privilège royal pour assurer l’éclairage  En 1769, je m’associe avec Dominique François de Chateaublanc. Dominique était ingénieur en optique. L’académie des sciences venait de le récompenser  pour son invention d’une lanterne à huile munie d’un réflecteur de lumière. « Bien plus puissants que les simples lanternes à chandelle, les nouveaux réverbères sont la meilleure manière d’éclairer pendant la nuit les rues d’une grande ville en combinant la clarté, la facilité du service et l’économie ». J’ai tout de suite senti le bon filon. Grâce à mes bonnes relations, j’ai obtenu un privilège royal pour assurer l’éclairage  Je viens d'apprendre que le XVIIIe siècle est surnommé le siècle des Lumières. Il était temps de reconnaître ma contribution à la France. C'est grâce à moi si Paris s'appelle la ville lumière. Comment ça qui je suis ? Mais enfin ! Je suis Pierre Tourtille Sangrain !
Il est vrai que je n'ai pas inventé l'éclairage public. En 1667, une ordonnance instaurait à Paris l'installation de lanternes à chandelle. Ce dispositif est ensuite étendu à touts les provinces. L'objectif était de rendre les rues plus sûres la nuit contre les brigands. Il permet l'extension du contrôle policier. Dans notre imaginaire chrétien, la lumière chasse les démons. De plus, elle favorise la sociabilité, le commerce et les loisirs. Au début du XVIIIe siècle, la capitale comptait 5.400 lanternes, qui faisait déjà sa renommée à travers toute l'Europe.

Je suis né fin mars 1727 à Beaunay en Normandie. Je m'installe à Rouen comme fabricant d'étoffes de soie. Dans les années 1750, je déménage à Paris. J'achète une maison rue du faubourg du Temple et crée une manufacture produisant des cylindres utilisés dans le travail de la soir. J'ai su noué avec habileté de bonnes relations avec les élites et la haute aristocratie. J'en veux pour preuve que la marquise de Pompadour était présente à mon mariage. Tout ceci a facilité mes affaires.
En 1769, je m'associe avec Dominique François de Chateaublanc. Dominique était ingénieur en optique. L'académie des sciences venait de le récompenser pour son invention d'une lanterne à huile munie d'un réflecteur de lumière. "Bien plus puissants que les simples lanternes à chandelle, les nouveaux réverbères sont la meilleure manière d'éclairer pendant la nuit les rues d'une grande ville en combinant clarté, la facilité du service et l'économie". J'ai tout de suite senti le bon filon. Grâce à mes bonnes relations, j'ai obtenu un privilège royal pour assurer l'éclairage de la ville de Paris pendant vingt ans. Ca marchait tellement bien à Paris que j’ai réussi à obtenir les baux pour l’éclairage des grandes villes de province : Arras, Nantes, Dijon, Brest, Versailles, Strasbourg, Amiens, Dieppe, Le Havre, Châlons, Caen, Rennes, Tours, Toulouse, Lorient, Rochefort, Marseille, Nancy, Rouen.... Hein ? Pardon ? La liste est trop longue ? Je n'y suis pour rien. C'est ça d'être le meilleur. En plus, je ne vous parle même pas des phares. J'en ai équipé un sacré nombre en système d'éclairage comme celui de Cordouan.
Je dirigeais toute une équipe d'allumeurs, d'inspecteurs, de nettoyeurs, de réparateurs. De plus, je faisais travailler un très grand nombre de sous-traitants : des étameurs, des vitriers. Avec moi pas de problème de chômage. Bah ouais, parce que mes lampadaires sont souvent volés ou cassés. Quand ce n’est pas des petits délinquants qui les détruisent pour s’amuser, il parait qu’on abat un symbole de répression policière ou de fardeau fiscal. Non mais, je vous jure. Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ? Je vous jure ces bobos parisiens. Tout ça parce que les propriétaires devaient payer une taxe en proportion de la longueur de leur façade sur la rue pour être éclairés ou parce qu’Antoine Sartine, le lieutenant général de police, est venu souper plusieurs fois à la maison. Excusez-moi d’être poli.
Avec l’adoption du réverbère, l’huile a remplacé le suif comme combustible. Au départ, je suis parti sur un mélange d’huile d’olive et de colza, mais après je me suis intéressé à l’huile de baleine pêchée outre-atlantique. L’implication de la France dans la guerre d’indépendance américaine pouvait m’ouvrir des portes. Le marquis de La Fayette m’a mis en relation avec des négociants de la Nouvelle-Angleterre. On négociait un contrat. Je m’engageais à acheter mille tonnes d’huile et en échange ils pourraient bénéficier de droits d’exportation réduits. L’accord ne s’est pas fait. Je ne me suis pas laissé abattre et me suis associé avec Antoine Lepescheux. Il possédait un atelier de fabrication de chandelles à Paris, mais surtout une raffinerie. De plus, il était chimiste et expérimentait différents mélanges d’huiles pour produire le combustible des réverbères.


La révolution de 1789 a accéléré la demande de lampadaires. Les cahiers de doléances du Tiers demandent plus d’éclairage public. Face à l’explosion de violence dans la capitale, la garde nationale souhaite que l’éclairage soit renforcé. Et qui c’est qui s’y colle ? C’est bibi ! En plus, mon bail, qui s’achevait à ce moment là, a été renouvelé par M. Fricault, le directeur de l’éclairage public, un ancien employé de mes manufactures, qui, à force de travail et d’amour pour la Révolution, a su se hisser à de hautes charges. Tout allait bien, jusqu’au mois de septembre 1793. Accusé d’être ennemi de la République, j’ai été arrêté et mes biens saisis. Je suis resté en prison jusqu’en août 1794 après la mort de Robespierre. J’ai réussi à rebâtir mon entreprise et, l’année suivante, me voilà de retour sur le circuit. Seulement, les affaires ne tournent plus aussi bien. A cause des guerres, le métal manquait et l’huile n’était plus importée.

Finalement, j’ai pris une retraite bien méritée et cède ma place à Louis Huvé. J’ai pu jouir des biens qui me restaient à Paris et dans toute l’Ile-de-France, notamment l’ancienne abbaye de Saint-Faron près de Meaux.

Source

Sources
Texte : McMAHON Darrin et RECULIN Sophie, « Un entrepreneur de lumière », L’Histoire, n°435, mai 2017, pp 66-71.

Image : https://blog.nedgis.com/2015/01/07/lampadaire-parisien/

Pour une visite du phare de Cordouan c'est ici.

jeudi 7 décembre 2017

Le siège de Vicksburg



Alors qu’à l’Est, les Confédérés tiennent la dragée haute aux Nordistes, notamment avec les plans d’action de Robert Lee, la situation est différente à l’Ouest. Comme le gros des forces confédérées et les meilleures unités sont maintenues en Virginie, trop peu de troupes protègent la longue frontière de l’Ouest. A la différence de l’Est, les fleuves ne constituent pas des obstacles à franchir. Il est donc plus difficile de mettre en place des défenses. Les Confédérés concentrent leurs efforts sur certains points et en délaissent d’autres. Les Nordistes ont effectué deux percées sur le fleuve Mississippi. Au Sud, David Farragut a pris la Nouvelle-Orléans et remonte le fleuve. Au Nord, Ulysse Grant, devenu le général en chef des armées de l’Ouest, depuis la nomination d’Henry Halleck comme chef des armées, a traversé le Tennessee et pénétré dans l’Etat du Mississippi. Du côté de la Confédération, Joseph Johnston est le général en chef du département de l’Ouest. Ce dernier considère cette affectation comme une punition. Il a sous ses ordres Braxton Bragg, retenu dans le centre et John Pemberton. Ce dernier est impopulaire au sein de l’Etat-major de Johnston, car natif de Philadelphie, il n’est sudiste que par son mariage avec une Virginienne. De plus, il n’a aucun exploit militaire à son actif.
Si le Mississippi passe entièrement sous le contrôle de l’Union, la Confédération se retrouvera coupée en deux. Les richesses agricoles et le bétail de l’Arkansas, du Missouri et du Texas seraient perdues pour le Sud. Il est donc crucial de conserver les derniers bastions le long du fleuve dont Vicksburg. La ville se dresse sur les Walmut Hills d’une hauteur de soixante mètres. Ces collines sont soit abruptes, soit entrecoupées de ravines boisées dont le fond est envahi par de la broussaille. Les pentes mesurent entre douze et quinze mètres de hauteur. Les Sudistes ont construit de nombreux abattis artificiels formés de troncs d’arbres et de pieux. Le mur d’enceinte est parcouru de plateformes d’artillerie desquelles plus de deux cents canons pointent sur le fleuve. Pemberton dirige la place et 30.000 hommes.

Après avoir pris la Nouvelle-Orléans, Farragut remonte le Mississippi s’emparant au passage de Bâton-Rouge, capitale de la Louisiane. En juin 1862, il arrive aux abords de Vicksburg. Il dispose de trois milles hommes, ce qui est insuffisant pour prendre une telle place. De plus, le niveau du fleuve baisse en été rendant plus difficiles les manœuvres. Le 26 juillet 1862, Farragut renonce et rebrousse chemin.

Plus en amont du Mississipi, les mouvements de l’armée fédérale sont difficiles. Le fleuve forme des bras tortueux, envahis de végétation. Sans carte précise, Ulysse Grant perd un temps fou à repérer le terrain. De plus, son armée est assaillie par les raids de cavalerie de Nathan Forrest qui détruisent les rails, les lignes de communication et l’équipement.
Durant l’hiver 1862, Grant est contraint de retarder l’attaque sur Vicksburg, le temps de sécuriser ses arrières. Seulement, il ne peut prévenir Sherman de son repli, qui lance un assaut par l’arrière après avoir traversé les marécages. Grant devait attaquer de l’autre côté en même temps. Les Sudistes qui ne se retrouvent pas divisés refoulent les Fédéraux sans problèmes.
Grant émet l’idée de progresser en creusant des canaux qui permettraient aux canonnières de contourner la place sous le feu ennemi pour faire la jonction avec Farragut. Quatre projets successifs échouent. Les opérations s’avèrent difficiles compte tenu du matériel et des conditions de travail. Des hommes du génie se noient. Les opérations de dragage, de déblayage et de creusement sont compromises par la densité de la végétation, la complexité des cours d’eau et les tirs ennemis. Ces travaux s’étalent sur trois mois sans aucun résultat. A Washington, on se plaint de son manque de résultat. Le moral des hommes dégringole.

Au début du mois d’avril 1863, Grant met au point un plan audacieux qui vise à transporter ses troupes par la voie fluviale de nuit en aval de Vicksburg, puis de débarquer sur une terre ferme sur la rive orientale. Ce faisant, il se coupe de ses bases arrières, mais peu lui importe, car il compte vivre sur le pays. L’opération se déroule dans la nuit du 16 au 17 avril. Après avoir traversé le fleuve et contre toute attente, Grant se dirige vers la ville de Jackson afin d’éliminer tous risques d’être pris à revers. Le 14 mai, Sherman et McPherson lancent un assaut contre les 6.000 Confédérés retranchés dans la ville. Vainqueurs, les Fédérés saccagent les infrastructures ferroviaires, incendient les fonderies, les arsenaux et les usines. Les flammes se propagent aux habitations. Les Nordistes surnomment Jackson la « ville fumante » (Chimneyville). Grant a réussi à s’implanter en territoire ennemi, à remporter toutes les batailles contre un adversaire supérieur en nombre et sans base de ravitaillement.
Au mois de mai, Grant lance l’assaut contre Vicksburg. Après tant de mois d’efforts, il veut voir la citadelle tomber. D’autant plus qu’il doit faire vite au risque de voir Johnston arriver avec des renforts. Il se retrouverait alors pris en tenaille. Par ailleurs, les fortes chaleurs de l’été rendent insalubre les marais environnants. Seulement, les Sudistes sont bien retranchés et infligent de lourdes pertes aux assaillants. De son côté, Johnston ne possède pas assez d’hommes pour lever une armée de secours. Braxton Bragg est occupé au centre et à l’Est, Lee a besoin de toutes les unités disponibles pour tenter de prendre Washington.

Contre l’avis de Jefferson Davis et de Joseph Johnston, Pemberton décide de sortir et de combattre. Le 17 mai, Grant défait les contingents de Confédérés le long de la Black River. Pemberton se résigne à s’enfermer dans Vicksburg. Grant lance l’assaut contre la place. Les pertes sont élevées. Le 23 mai, le général nordiste se résout à mettre en place un dispositif de siège. Au mois de juin, Grant ordonne des opérations de sape. Les mineurs creusent sous le feu ennemi. Le 25, une galerie passe enfin sous les positions sudistes. On la remplit d’explosifs et on la fait sauter. Néanmoins, les Rebelles avaient anticipé et construit d’autres fortifications à l’intérieur. De leurs positions, ils abattent les Fédéraux s’engouffrant par cette brèche. L’attaque cause une trentaine de morts et plus de deux cents blessés. De nouvelles galeries sont creusées avec des résultats similaires. Grant préfère continuer à attendre plutôt que de lancer une nouvelle offensive meurtrière.
Le 1er juillet, Pemberton réunit son Etat-major qui suggère de se rendre. Se rangeant à cet avis, il envoie deux émissaires pour négocier les termes de la reddition. Grant les renvoie avec cette phrase lapidaire : « Seule une capitulation inconditionnelle et immédiate sera acceptée ». Il s’en tient à l’idée que l’ennemi est un rebelle et qu’il ne peut prétendre aux privilèges des combattants légitimes. Pemberton s’offusque et menace de reprendre les hostilités. Néanmoins, il est conscient qu’il ne possède plus les moyens de lutter. Résolu, il obtient l’autorisation pour ses hommes de les laisser partir contre la promesse de ne plus prendre les armes. Grant, qui ne souhaite pas s’encombrer de prisonniers, accepte. Le 4 juillet 1863, la citadelle tombe enfin.

Le Nord contrôle désormais tout le fleuve Mississippi et coupe la Confédération en deux. Richmond se voit privée des réserves de bétail et de chevaux du Texas. Le plan Anaconda est enfin mis en place.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
Image : Siège de Vicksburg par Kurz and Allison. Wikipédia

jeudi 23 novembre 2017

Angel Island : la Ellis Island du Pacifique



En ce 21 janvier, jour national d’Angel Island décrété par Barack Obama, Tai Shen gravit la colline des Twin Peaks. Au sommet, il admire une vue panoramique sur San Francisco et sa baie. Son regard se focalise sur Angel Island, l’île la plus petite de la baie. Cette île est liée à l’histoire de la famille de Tai Shen. Citoyen américain, d’origine chinoise, les grands-parents de Tai Shen ont immigré aux Etats-Unis au début du XXe siècle. Son grand-père lui a raconté son passage dans le centre d’immigration d’Angel Island, la principale porte d’entrée des Etats-Unis côté Pacifique, comme Ellis Island côté Atlantique.

A leur arrivée en bateaux dans la baie, des inspecteurs de l’immigration ont vérifié leur identité, leur âge, leur profession et leur situation familiale. Ensuite, ils ont été amenés sur l’île et mis en quarantaine. Une fois le délai passé, les grands-parents ont été séparés. En effet, les migrants sont répartis par sexe, nationalité, classes sociales. Ils sont restés dans le centre trois jours durant lesquels les inspecteurs les ont interrogés sur leur vie, les raisons de leur venue et leurs projets. L’interrogatoire de sa grand-mère a été plus poussé, car les Chinoises étaient suspectées de venir aux Etats-Unis pour se prostituer. Des médecins les ont auscultés. Ils ont eu la chance de pouvoir accéder au territoire américain assez rapidement. Durant son bref séjour, son grand-père avait discuté avec un compatriote retenu dans le centre depuis plusieurs mois.
Il faut dire que la législation était très dure. Au milieu du XIXe siècle, la Californie devenue américaine connaît un boom économique. Chacun y vient pour faire fortune et trouver de l’or. Des lignes de chemin de fer transcontinental sont construites. Des milliers d’ouvriers, dont des Chinois appelés les coolies, sont recrutés. La réputation des Chinois se ternit rapidement, car ils acceptent de travailler pour un salaire de misère, contrairement aux Américains. Lors du référendum de 1879, les Californiens votent pour la mise en place de restrictions.
En 1882, le Congrès vote le Chinese Exclusion Act. Avec cette loi, les Chinois ne peuvent officiellement plus émigrer aux Etats-Unis. Seules les personnes qui ne résident pas de manière permanente sur le sol américain sont exemptées. En 1917, la législation se durcit avec le Literacy Act. Toute personne ne sachant pas lire est refusée. Or les migrants sont des pauvres venant de pays peu développés où l’alphabétisation fait défaut. Ainsi, les Australiens et les Néo-zélandais possèdent plus de facilités que les Asiatiques. La situation se modifie dans les années 1920, lorsque le gouvernement fédéral impose des quotas. C’est dans ce contexte qu’en 1910, les Etats-Unis inaugurent un second centre d’immigration après celui d’Ellis Island à New York. Le complexe comprend un centre d’inspection, un hôpital, des logements, des réfectoires, des terrains de sport. L’île devient une petite ville. En effet, des employés y vivent de manière permanente : inspecteurs de l’immigration, interprètes, médecins, policiers, standardistes, menuisiers, plombiers, blanchisseurs, cuisiniers, avocats.
En 1940, un incendie ravage le complexe. Le gouvernement fédéral ne le reconstruit pas et préfère aménager un nouveau complexe plus moderne à San Francisco. L’île est laissée à l’abandon. En 1997, le centre devient un lieu historique national. Il est restauré en 2010, un siècle après son ouverture.

En une trentaine d’années, de 1910 à 1940, 500.000 personnes vont transiter par Angel Island : 85.000 Japonais, 8.000 Asiatiques du Sud-Est, 8.000 Russes, 1.000 Coréens, 1.000 Philippins, 4.000 Mexicains (souvent envoyés à Angel Island après leur arrestation sur le sol américain) et 100.000 Chinois dont les grands-parents de Tai Shen.

Sources
- Texte : VAN RUYMBEKE Bertrand, « Angel Island : les Chinois à la porte de l’Amérique », Historia, n°842, février 2017, pp50-53.

- Image : photo de Benjamin Sacchelli, prise en avril 2017

jeudi 9 novembre 2017

La barbe : une histoire pas rasoir



La barbe possède un aspect esthétique. Elle peut servir à cacher un bouton, une cicatrice, une malformation. A l’instar de François Ier qui se laisse pousser la barbe pour dissimuler une cicatrice sur sa joue. Mais derrière cet aspect physique, la barbe donne des renseignements sur l’image de l’homme et des sociétés.

La barbe est le symbole de masculinité et de la virilité. Ne dit-on pas que la barbe est à l’homme ce que les cheveux longs sont à la femme ? La barbe est un signe de fécondité. La pilosité marque l’entrée pour l’adolescent dans la puberté. Plus la barbe est fournie plus l’homme avance dans sa vie et est supposé être respectable. En ce sens, elle a longtemps été associée au pouvoir et à l’autorité et l’est encore dans certaines parties du monde de nos jours. De nombreuses figures d’autorité portent la barbe : les dieux grecs, Dieu, les prophètes (Moïse, Jésus, Mahomet), les empereurs (Charlemagne est surnommé l’empereur à la barbe fleurie), des rois Sumériens et Egyptiens aux rois de la Renaissance. Dans de nombreuses sociétés où celle-ci est portée, s’attaquer aux barbes peut être considéré comme une insulte ou une lutte. Ainsi lorsque Pierre Ier revient de son voyage en Europe, il instaure la mode occidentale en se rasant. Il se heurte aux réticences de l’aristocratie et du clergé.
En effet, les religions sont souvent des défenseurs de la barbe. Le judaïsme se fonde sur le Lévitique pour interdire le rasage. L’islam repousse le rasage, tandis que l’épilation du corps fait partie des obligations. Le visage doit rester barbu. En revanche, la barbe divise la chrétienté. Les orthodoxes affichent de longues barbes à l’image de Dieu. Le clergé catholique est tenu au rasage. Les moines et les prêtres doivent sacrifier leur barbe et porter la tonsure en signe de renoncement au monde et d’humilité. Il y a aussi des raisons pratiques, afin de ne pas laisser de poils dans le calice.
Ainsi, les Européens sont surpris de constater que les Africains et les Amérindiens s’épilent pour se différencier de l’animal. Le manque de pilosité a permis de les féminiser et de les rendre moins virils donc moins forts que les Européens et a servi de justification physique pour leur asservissement.
On touche à un autre aspect de la barbe. En effet dans certaines sociétés ou civilisations, elle est associée à la sauvagerie. Pour les Romains, qui sont rasés, la pilosité faciale est associée à la barbarie et à la débauche. Les Germains sévissant sur le limès sont barbus. Dans les cas de société où la barbe n’a plus la cote, elle peut devenir un symbole de rébellion, de contestation ou de révolution. Pensons à la barbichette de Trotski, à la moustache de Staline, la barbe de Fidel Castro ou de Che Guevara.
La barbe est aussi un objet de mode. Devenu un objet trop commun au XXe siècle, elle se ringardise. Cependant la mode est cyclique et la barbe regagne nos sociétés : les hommes arborent une barbe naissante. Les hipsters affichent une barbe plus fournie pour marquer leur appartenance à ce groupe.

Ainsi, la barbe est un objet riche regroupant des aspects esthétiques, religieux, culturels et de mode.

Sources
Texte : LE GALL Jean-Marie, « La barbe en avoir ou pas », Historia, n°841, janvier 2017, pp50-55.
Image : http://www.pilloledistoria.it/wp-content/uploads/2014/04/original.jpg


mercredi 27 septembre 2017

Le tsar Pierre Ier en visite en France



Bonjour chers amis lecteurs. En ce 20 juin 1717, je me trouve devant l’hôtel de Lesdiguières pour assister au départ de Pierre Ier de Russie, qui vient de passer presque deux mois dans notre royaume. En effet, le tsar a passé la frontière à la fin du mois d’avril. Le 7 mai 1717, il arrive aux abords de Beauvais. L’archevêque a préparé pour l’occasion de grandes festivités. Malheureusement pour lui, Pierre Ier traverse la ville sans s’arrêter. Ce ne sera pas la première fois que le monarque russe nous surprendra. Il rejoint Beaumont-sur-Oise. Le maréchal de Tessé est chargé d’aller l’accueillir et de l’accompagner jusqu’à Paris. Arrivé dans la capitale, Pierre Ier refuse les appartements mis à sa disposition au Louvre les trouvant trop fastueux. Il va loger à l’hôtel de Lesdiguières avec sa suite. Deuxième scène surprenante. La troisième se produira le 10 mai. Ce jour, notre jeune roi Louis XV vient saluer son hôte. Le tsar, du haut de ses deux mètres, a pris le tout jeune roi dans ses bras, puis l’a soulevé pour lui donner l’accolade.

Durant son séjour, le monarque russe n’a cessé d’intriguer la cour et les Parisiens qui se sont pressés à chacun de ces déplacements. Le duc de Saint-Simon le décrit comme, et je cite, « un homme aux mœurs simplistes, au regard majestueux et farouche, à l’habit fréquemment déboutonné et au chapeau plus souvent posé sur la table que sur sa tête. ». Sa majesté naturelle, sa parfaite simplicité, sa curiosité universelle ont fait forte impression sur les Français. Il faut dire que Pierre Ier est le premier monarque russe à sortir de son royaume et à voyager. Il a déjà voyagé en Europe en 1697-1698, notamment aux Pays-Bas et dans l’Empire. A cette époque, Louis XIV avait refusé de recevoir le roi de cette obscure province de Moscovie. Il recherche en Europe des modèles architecturaux pour bâtir sa nouvelle capitale Saint-Pétersbourg et pour assimiler les connaissances et les techniques nécessaires à la modernisation de son pays. A son retour, il se coupe la barbe et impose son style à l’aristocratie. Cet acte symbolique annonce la naissance de la Russie nouvelle et réformée sur le modèle européen. Pierre Ier a contribué à l’essor des échanges commerciaux avec l’Europe et l’Asie. Il a remporté plusieurs victoires éclatantes contre la Suède. Son royaume s’est agrandi et s’ouvre maintenant sur quatre mers. La Russie compte désormais parmi les grandes puissances.

La France entend bien se positionner auprès de ce nouveau voisin. Pour cette raison, elle a mis les petits plats dans les grands. A Fontainebleau, le comte de Toulouse a été chargé d’organiser une grande chasse à cour à Fontainebleau. A l’occasion du 45e anniversaire du tsar une grande fête est organisée à Marly avec un feu d’artifice. Le régent a profité de la venue du tsar pour conclure divers traités commerciaux et négocier une potentielle alliance contre la Suède. Les deux hommes se sont plutôt bien entendus. Ils ont presque le même âge, 45 ans pour l’un contre 43 pour l’autre, ils ont mené des batailles, aiment la bonne cuisine, sans parler de leurs mœurs libertines, mais ceci ne nous regarde pas. Outre des aspects économiques et politiques, la France entend briller par ses sciences et son art. Et c’est exactement ce que recherche le tsar. Les portes des instituts les plus prestigieux du royaume lui ont été ouvertes : l’observatoire de Paris, le jardin des plantes, l’imprimerie royale, l’Académie des sciences, la manufacture des Gobelins. A chaque visite, le tsar achète une multitude d’objets scientifiques, des instruments d’optique, de géométrie et de chirurgie, mais aussi des objets artistiques comme ces tapisseries que les domestiques sont en train de charger dans les voitures derrière moi. Le tsar a également visité le palais du Louvre. La machine de Marly alimentant en eau les fontaines de Versailles l’a beaucoup impressionné. L’agencement des jardins du château, avec ses statues et ses jets d’eau, l’a enchanté. En revanche, il n’a guère apprécié l’architecture du palais. Il la décrite comme, et je cite, « un pigeon avec des ailes d’aigle ».

Le tsar ne repart pas seul. Il emmène avec lui dans ses bagages, l’architecte Jean-Baptiste Alexandre Le Blade, le sculpteur Nicolas Pineau et le peintre Louis Caravaque, qui a déjà reçu des commandes pour peindre les victoires militaires du tsar. Pierre Ier aura laissé ici une grande impression. Tous saluent l’entreprise réformatrice de Pierre Ier. Les philosophes des Lumières parlent d’un despote éclairé. C’est un peu de la France qui s’exporte dans les lointaines contrées d’Europe orientale. Nous disons au tsar хорошая поездка (khoroshaya poyezdka) et moi je vous dis à bientôt pour un nouveau reportage.


Sources
Texte :
- COLONAT Adeline, « Un tsar à Paris : entre art et diplomatie », Les Cahiers de Science et Vie n°170, juillet 2017, pp90-92.
- SARIMANT Thierry, « Pierre le Grand : un tsar en France », Historia, n°846, juin 2017 pp56-61.
- Pierre le Grand : un tsar en France, Exposition au Château de Versailles, du 30 mai au 24 septembre 2017.

Image : http://presse.chateauversailles.fr/wp-content/uploads/2017/04/939827-500x432.jpg

vendredi 15 septembre 2017

La bataille de Gettysburg


Après sa victoire à Chancellorsville, Robert Lee retourne à Richmond pour convaincre le président Davis que seule une initiative spectaculaire pourrait libérer l'emprise de Grant sur le Mississippi et sauver la Confédération. Son objectif est de repousser l'armée fédérale vers le Nord et de semer la panique parmi les citoyens des grandes villes.

Le 3 juin 1863, l'armée confédérée quitte Fredericksburg et pénètre en Pennsylvanie. . Comme à son habitude, Lee ne marche pas tout droit et opère un mouvement de flanc via la vallée de la Shenandoah. Sur leur passage, les Confédérés détruisent les fonderies, démantèlent les gares, arrachent les voies ferrées, prélèvent l’argent dans les banques et chez les commerçants. Les soldats s’emparent de toutes les vivres et objets pouvant être utiles à l’armée en échange de reconnaissance de dettes émises par Richmond. De son côté, Hooker propose soit d'attaquer Lee par derrière, soit de profiter de l'absence de celui-ci en Virginie pour foncer sur Richmond. Dans les deux cas, il amoindrit les défenses de Washington. Lincoln refuse que Hooker attaque Richmond et lui ordonne de barrer la route à Lee en s'interposant. Hooker obéit, mais n'attaque pas. Il se contente de déplacer ses unités. Le 27 juin, Hooker est relevé de son commandement. Il a perdu la confiance de Lincoln qui le remplace par George Meade. Ce dernier pense que Lee en tant qu'envahisseur, ne peut pas se replier sans combattre. Par conséquent, il adopte une position défensive. Pendant ce temps, Ambrose Hill apprend la présence d’un important stock de chaussures à Gettysburg en Pennsylvanie. La ville est située au nord d’une étendue ouverte cernée de collines. Au Sud, le terrain forme deux crêtes : celle du cimetière et celle du séminaire. La ville se situe au carrefour de nombreuses routes. Hill considère que Gettysburg ferait un bon point de ralliement. Seulement, les Nordistes ont aussi compris le rôle de carrefour de la ville et s’y sont installés.

Le 1er juillet à 8 heures, la cavalerie nordiste affronte les premières lignes de l’infanterie ennemie. Deux heures plus tard, les divisions fédérales de John Reynolds prennent possession de la ville. Il sort pour s’emparer des collines avoisinantes. Durant les combats, il est abattu d’une balle dans la tête. La garnison fédérale présente à Gettysburg forte de 19.000 hommes doit contenir les assauts de l’avant-garde sudiste forte de 24.000 hommes le long d’une ligne de cinq kilomètres. Lee espère s’emparer des collines au sud de la ville avant l’arrivée de Meade. Ewell refuse de mener l’assaut jugeant les positions au sommet des crêtes trop défendues. Il ne souhaite pas conduire ses hommes au massacre. Le 2 juillet, les deux armées se font face. Les premières lignes de chaque camp sont séparées d’à peine un kilomètre. 75.000 Confédérés s’apprêtent à affronter 99.000 Fédérés. Lee projette d’attaquer l’aile gauche et de chasser l’ennemi des collines tout en menant une attaque de diversion sur l’aile droite. Il confie cette mission à Longstreet, qui n’est pas d’accord. Ce dernier a effectué une reconnaissance des positions ennemies. Il juge que les Yankees sont trop bien implantés pour qu’une attaque frontale réussisse. Il préconise de se replier plus au Sud et d’attirer l’ennemi dans la plaine. Lee ne change pas d’avis. Contraint d’obéir, Longstreet ne se précipite pas et se met en route 16 heures et plus à l’Est que prévu. Ses unités se retrouvent aux prises avec les Nordistes dans un espace constitué de falaises et de pics rocheux. Les combats cessent vers 19h30. Les tuniques bleues ont réussi à tenir leurs positions, sauf sur l’aile Ouest où Ewell a réussi à les repousser. Cette fois, la coordination et le sang froid sont du côté des officiers de Meade, empêchant Lee d’établir ses manœuvres. Le général sudiste est venu pour remporter la victoire. Il ne compte pas battre en retraite. Il reste convaincu qu’un nouvel assaut sera fatal aux Yankees. Le 3 juillet sous la chaleur matinale, les canons résonnent pour couvrir les mouvements des troupes. Durant plus de deux heures, ils pilonnent sans interruption les positions nordistes. En début d’après-midi, les Nordistes stoppent leurs tirs afin de faire croire qu’ils sont détruits. La ruse fonctionne. Vers 15 heures, l’infanterie confédérée se met en marche. Les canons fédéraux les accueillent. Des tirailleurs nordistes, dissimulés dans les tranchés ou derrière des palissades, abattent les tuniques grises ayant réussi à passer. L’attaque confédérée s’effondre, causant 7.000 morts en une heure. N’ayant plus les moyens de mener un nouvel assaut, Lee se résout à battre en retraite. Le lendemain, Washington est en liesse en apprenant la nouvelle de la victoire.


La bataille de Gettysburg a fait 50.000 tués et blessés pour les deux camps : 23.000 pour le Nord, soit 25% de l’effectif et 28.000 pour le Sud soit 40% de l’effectif. Elle demeure la plus grande bataille de la guerre. Le 19 juillet 1863, Lincoln se rend à Gettysburg pour inaugurer le cimetière national. L’orateur principal est Edward Everett, gouverneur du Massachusetts, qui prononce un discours très soigné, rempli de référence à la Grèce antique et d’une multitude de références classiques. Lincoln parle à peine deux minutes, mais ses mots et la brièveté de son passage marquent davantage l’auditoire. Le président refuse d’établir une distinction entre les sacrifiés du Nord et du Sud. La bataille de Gettysburg sonne le glas de la poussée sudiste en terre unioniste. Elle constitue un coup rude pour la Confédération qui voit ses espoirs de victoire à l’Est s’effondrer. De plus, les nouvelles du front oriental parvenant à Richmond au même moment sont tout aussi catastrophiques.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON. James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
- LOGAN Dooms, Le discours de Gettysburg, laguerredesecession.wordpress.com, Novembre 2012.
Image : Bataille de Gettysburg, par Thure de Thulstrup, wikipédia.frLa