jeudi 29 décembre 2011

Enquête sur l'assassinat de Philippe de Macédoine: un complot dynastique?

L'histoire a cela de formidable qu'elle peut être interprétée de bien des manières. Aussi, à chaque grand événement historique - catastrophes, guerres, faits religieux - l'historien comme le néophyte ne peut s'empêcher de sortir hors des sentiers battus que nous afflige parfois "l'histoire officielle". Ses détracteurs sont parfois dédaignés au prix du "bon sens" que seuls certains se croient le droit d'octroyer. Les faits historiques qui n'entrent pas dans le cadre de ces messieurs rentrent dans celui de la théorie du complot. Or l'historien doit parfois être comme le philosophe et douter de tout! Loin de moi l'idée de choisir un sujet trop récent, bien que cela démange ma plume - ou plutôt le clavier dans ce cas - mais je vous emmène une fois de plus avec moi dans les abysses de l'Histoire, pour vous montrer qu'un événement historique que l'on croyait acquis peut, grâce à une autre argumentation, être interprété autrement ?

Il s'agit ici d'un meurtre. Et non des moindres puisqu'il eut une incidence directe sur le cours de l'histoire occidentale et orientale: l'assassinat de Philippe de Macédoine en 336 av. notre ère. En mourant, le père d'Alexandre le Grand laisse en effet une place de choix à son fils: une dizaine d'années seulement plus tard, celui-ci allait mettre fin à la grandeur orientale de l'empire perse et installer la civilisation grecque - mère de la pensée occidentale - des contours de la méditerranée jusqu'aux Indes.

Pourtant, à l'origine, la campagne militaire contre les Perses était une idée de Philippe. D'ailleurs, en cette tragique année 336, le roi de Macédoine devait s'embarquer peu de temps après pour l'Asie. L'histoire officielle comporte sa part de mystère et pourtant les sémillants historiens s'auto-proclamant "autorités" dans ce domaine s'accordent presque tous: Philippe a été victime d'un assassinat par un cœur passionné mais meurtri avec en coulisse les perfides et lâches Perses qui ont commandité cette attaque suicide! Traduisez: Pausanias, amoureux déchu et trahi par Philippe, a profité de sa position de commandant de la garde royale du roi pour le tuer. Certains historiens affirment qu'il avait été préalablement financé par les Perses qui en échange de son forfait lui promettaient, une fois enfui, la richesse en Perse. Cette thèse, largement admise, ne tient pourtant pas la route devant le simple bon sens.

Question: comment imaginer que Pausanias espérait survivre alors que le meurtre s'était déroulé devant plusieurs centaines de témoins, dont Alexandre? C'est en effet pendant les noces de la sœur d'Alexandre, Cléopâtre, que Pausanias réalise son terrible forfait! Celui-ci tient plus du geste symbolique mais surtout suicidaire. Les Perses ont-ils commandité l'attaque? Voilà une chose difficile à concevoir. Le grand roi Darius III est le descendant d'une grande lignée de souverains puissants et charismatiques. Il possède le plus puissant et le plus grand empire du monde alors que la Macédoine a bien du mal à mater les multiples révoltes des nombreuses tribus montagnardes du nord, des Thraces, des Illyriens et surtout des Grecs. Enfin, lorsqu'Alexandre débutera sa fructueuse odyssée en terres asiatiques en 334, Darius ne se déplacera même pas, laissant ses satrapes et ses mercenaires grecs se charger de repousser l'ennemi qu'il considérait comme un gamin (Alexandre a alors 22 ans). La suite des événements lui donnera tort.

S'il n'est pas question de mettre en doute le geste de Pausanias, il est tout à fait crédible de penser qu'il n'a pas agi seul ou que certaines personnes ont exacerbé sa rancœur. Or rien n'est plus manipulable qu'un cœur amoureux anéanti par l'injustice. Pausanias était un fidèle du roi que malheureusement Philippe, un soir de beuverie, avait fait violenter et violer. Pausanias gardera une haine farouche envers son commanditaire mais mettra plusieurs années avant d'en arriver à son terrible crime. En outre, cette mésaventure était de notoriété publique: la scène s'était déroulée devant de nombreux témoins - comme le meurtre de Philippe! - et l'infortuné devait son poste de commandant au roi qui, désolé après coup, l'avait promu pour se faire pardonner.

Mais alors qui ?

Philippe avait de nombreux ennemis. Les Perses ne craignaient pas la Macédoine. Les Grecs étaient vaincus et désorganisés. Même Démosthène, premier opposant de Philippe, avait perdu de sa crédibilité. Le roi avait des ennemis tout autour de lui. 
 
Pour cela, il va nous falloir imaginer et reprendre quelques rumeurs et autres détails de cette histoire. Selon les versions, Pausanias parvient à s'enfuir (choses probablement impensable); ou bien est rattrapé puis tué sur place (plausible et sans doute véridique); ou encore est rattrapé, traduit en justice et enfin exécuté (la rapidité des événements, l'émotion palpable et la volonté du fugitif à s'enfuir m'empêche, personnellement, de me rallier à cette hypothèse qui reste néanmoins plausible). Les sources antiques les plus fiables (Plutarque, Diodore et même parfois le controversé mais indispensable Pseudo-Callisthène) se rejoignent cependant pour raconter que le corps inerte de Pausanias fut pendu à un gibet et exposé à la foule pendant plusieurs jours. D'après d'autres récits, rapportés par l'historien Arthur Weigall, une couronne d'or aurait été placée sur la tête de Pausanias. Les macédoniens reconnurent alors le sarcasme d'Olympias, la reine du défunt roi, avec qui il était en froid depuis la naissance d'Alexandre. Ce geste symbolique prouverait-il la main de l'influente mère, que beaucoup considérait comme une sorcière ? Mais cela va plus loin. Depuis plusieurs années, Philippe jetait une crainte quant à l'avenir du royaume. Une majorité de soldats et généraux étaient contre l'expédition asiatique. De surcroît, le roi, grand amateur de femmes, multipliait les épouses et un doute commençait à planer quant à la succession d'Alexandre. Philippe s'était entiché d'une dernière très jeune épouse, Eurydice, qui complotait, probablement et logiquement, pour que son fils accède un jour au trône, en lieu et place d'Alexandre. Le coup de poignard fatal de Pausanias avait remis de l'ordre à la situation : Philippe était devenu vieux, borgne et boiteux et allait amener la catastrophe sur la Macédoine en attaquant les Perses ; Alexandre, plus jeune et déjà auréolé de gloire à tout juste vingt ans, augurait un bien meilleur avenir!

Et si Pausanias était en fait un héros ? À en croire un autre récit, probablement fantaisiste mais intéressant dans son interprétation, les cendres de Philippe et de Pausanias furent mêlées avant d'être enterrées ensemble sous le tumulus qui fut découvert il y a peu. Ainsi, en assassinant celui qu'il aimait, il connut l'honneur de reposer avec lui pour l'éternité, et se voyait ainsi récompenser par Alexandre lui-même, car c'était bien lui qui officiait le jour de l'enterrement!

La vérité est ailleurs comme disait une célèbre série télévisuelle. Dans cette histoire, nous avons vu que l'interprétation des faits est souvent plus compliquée que ce qui est souvent enseigné et il en va de même avec bien d'autres sujets. Aussi, bien que n'apportant pas réellement de réponses - je me rapproche davantage de la thèse d'un assassinat politique consenti par Olympias pour protéger et promouvoir son fils - j'espère vous avoir suscité un peu le doute sinon du moins - et c'est mon but - vous avoir quelque peu divertis!

mercredi 28 décembre 2011

A la recherche du temps perdu dans la Maison de Tante Léonie (Eure et Loire)

La ville d’Illier-Combray, en Eure et Loire, contient un musée dédié à Marcel Proust, l’auteur de l’œuvre intitulée A la recherche du temps perdu. Dans son ouvrage biographique, le narrateur, qui n’est autre que Marcel Proust, lui-même, nous raconte son enfance se déroulant en partie dans la maison de sa tante Léonie, dans la ville de Combray. Cette maison qui existe réellement, a appartenu à Elisabeth Proust-Amiot, la tante de Marcel Proust. L’auteur y séjourne durant les vacances de Pâques et d’été, jusqu’à l’âge de dix ans. Ensuite, il ne reviendra que pour le décès de sa tante et régler la succession. La maison sort de la famille. En 1954, Germaine Amiot la rachète et la transmet à la ville, afin d’en faire un musée. En 1971, la ville prend le nom d’Illier-Combray, afin de rendre hommage à l’auteur.


La famille paternelle de Proust est originaire d’Illier. Les grands parents de Marcel Proust tiennent une épicerie à proximité de l’église Saint Jacques, église Saint Hilaire dans le roman. Son oncle Jules Amiot, époux d’Elisabeth Proust, tient une blanchisserie. Passionné de botanique, il prend comme modèle le bois de Boulogne, afin de créer à Illier, un jardin à l’anglaise. Il s’agit du pré Catelan, ouvert au public. Ce parc sert de modèle à Marcel Proust, pour la description du parc du château de la famille Swann.


Dans le roman, Marcel Proust reproduit fidèlement la maison de sa tante, sauf pour le jardin, qui est celui de sa maison d’Auteuil.
Le visiteur peut parcourir presque en intégralité la maison. A l’extérieur, il admire la façade recouverte d’un enduit rose et incrustée de faïence du Maroc, puis pénétrer dans le jardin d’hiver, aménagé par Jules Amiot pour conserver des plantes tropicales.
Au rez-de-chaussée, le visiteur circule entre les pièces à vivre. Tout d’abord, la cuisine, le royaume de la cuisinière Françoise dans le roman, qui s’appelle en réalité Ernestine. La pièce présente le mobilier d’une cuisine de la petite bourgeoise du XIXe siècle. L’assiette à asperge et le service à chocolat interpelleront les lecteurs de Proust. Ensuite, la salle à manger d’une allure sinistre, était pourtant le lieu où Proust lisait le matin. Il recherchait le calme aux heures, où les domestiques s’affairaient dans les chambres. Enfin, les deux salons, le rouge à cause du mobilier de couleur rouge et l’oriental à cause du papier peint jaune et des vitres multicolores. Ils contiennent tous les deux du mobilier des appartements parisiens de Marcel Proust.
L’étage renferme les chambres. Celle de Marcel Proust et de son frère Robert comporte la lanterne magique servant à projeter des images aux murs, pour raconter des histoires aux deux garçons avant de s’endormir. Elisabeth Proust et Jules Amiot dormaient dans des chambres séparées, pour la bonne raison, que Jules partait souvent en voyage, notamment en Afrique du Nord et au Proche Orient.
Enfin la visite se termine par le grenier, anciennement les appartements des domestiques, et qui contient aujourd’hui de nombreux documents et photographies de la famille Proust et des personnalités de l’époque.


Image
Exterieur de la maison de Tante Léonie
franceculture.fr

samedi 24 décembre 2011

Napoléon III : premier président de la République française élu au suffrage universel


Date marquante dans l’histoire de la République française, le 20 décembre 1848, jour d’élection du premier président de la République au suffrage universel direct (1), est, pourtant, aujourd’hui, passée aux oubliettes. En revanche, le 2 décembre 1851 fait partie de la mémoire collective de tout à chacun : il s’agit du coup d’état du neveu de Napoléon Ier, qui, après une grande répression, installe le Second Empire jusqu’en 1870. Au centre de ces deux événements, un seul et même homme : Louis Napoléon Bonaparte.

Que doit-on comprendre ici ? Tout simplement que le premier président de la République élu par tout un peuple, le 20 décembre 1848, à près de 75% des voix, s’est proclamé empereur, sous le nom de Napoléon III, 4 ans plus tard.


L’ensemble du camp républicain est alors vexé. Alphonse de Lamartine, littéralement écrasé durant ces élections (il ne recueille que 0,26% des voix), s’en prend au peuple français en l’accusant de « la plus noire, la plus bête, la plus universelle ingratitude ». Bouc-émissaire, la masse populaire est ici réduite à une vil multitude qui vote sans réfléchir pour un nom juste parce qu’elle le connaît, et que ce patronyme est auréolé d’une légende dorée impériale, lui donnant par là l’aspect d’un homme providentiel. Si cela justifie en partie la victoire écrasante de Louis Napoléon Bonaparte, le démos n’est pas le seul en cause. La proie populaire est un peu trop facile.



Le parti républicain a également une bonne part de responsabilité. Sa division n’a pas facilité les choses, entre un Ledru-Rollin candidat des républicains avancés, un Raspail candidat des « vrais socialistes » et un Lamartine tentant, en vain, de rassembler tout ce beau monde sous la bannière républicaine. Cependant, même tous réunis, les républicains n'auraient pas réussi à battre l’aiglon impérial.

Louis Napoléon Bonaparte a bien trompé son monde en s’affichant comme républicain convaincu et défenseur du suffrage universel. Il l’affirme, sans sourciller, dans son serment devant l’Assemblée nationale, à l’occasion de son entrée en fonction comme Président : « je jure rester fidèle à la République démocratique, une et indivisible, et de remplir tous les devoirs que m’impose la Constitution ». Même Victor Hugo, soutien de la première heure, a été dupé.

Reste que, lors du retour au régime républicain, après « l’intermède » Napoléon III, il est décidé que le président de la République sera élu non par le peuple directement, mais par les parlementaires. Par ailleurs, afin, entre autres, d'éduquer le futur vivier de citoyens électeurs, les lois scolaires des années 1880 instaurent l’école primaire laïque, gratuite et obligatoire.

Il faut attendre la Ve République pour que le Président soit de nouveau élu au suffrage universel direct : il s'agit du général de Gaulle en 1965.


Image : Louis-Napoléon Bonaparte prêtant serment à la Constitution, Lithographie de Dopter, B.N.

(1) Précisons qu'il s'agit à cette époque du suffrage universel masculin

mardi 20 décembre 2011

L’attaque de Pearl Harbor : "immense évènement mondial"*

En ce dimanche 7 décembre 1941 vers 7h40, l’amiral Théobald quitte ses appartements situés sur la base militaire de Pearl Harbor. Profitant, du doux climat d’Hawaï, il admire les 96 navires de l’US Navy mouillant dans les docks, sur un air de ukulele s’échappant d’une radio. Sa ballade matinale est perturbée par le sifflement d’un moteur. En levant les yeux au ciel, il constate horrifié que des centaines d’avions se ruent sur la base.




Au même instant à la Maison Blanche, le président Roosevelt tourne en rond dans son bureau. Les relations avec Tokyo n’ont cessé de se dégrader depuis quelques années. Afin de contester contre l’invasion de la Chine par les troupes nippones, il a décrété un embargo sur le pétrole à destination du Japon.



A Washington, personne ne doute que les Japonais poursuivront leur politique expansionniste dans le Pacifique. Néanmoins, mis à part les Philippines sous protectorat américain, les Etats-Unis ne sont nullement impliqués directement dans cette région du Pacifique.
Néanmoins, Roosevelt est averti d’une possible attaque sur la base de Pearl Harbor, par diverses sources. Un espion serbe à la solde des britanniques, nommé Dusan Popov résidant à Berlin a prévenu le FBI du projet en apportant nombre de détails. Au vue de son implication dans les élites allemandes et le fait qu’il tienne une maison de passe, ne jouent pas en sa faveur. Le FBI ne le prend pas au sérieux, arguant du fait, qu’il n’est pas possible de faire confiance à une personne aux mœurs si déplacées. Grâce aux machines pourpres, le Pentagone a décrypté plusieurs messages clairs. Une attaque contre Pearl Harbor est programmée. Le jour et l’heure sont même connus. Une large partie de l’Etat-major considère ces messages comme de la désinformation. Il est impossible techniquement pour les Japonais de lancer un raid contre une base si éloignée des côtes. Par ailleurs, jamais, ils n’oseront s’en prendre directement aux Etats-Unis. Un raid sur les Philippines semble plus vraisemblable.
Ne sachant comment interpréter ces informations. Roosevelt a préféré attendre et laisser voir.


Dans l’après midi, le Président est mis au courant de l’attaque sur Pearl Harbor. L’amiral Yamamoto a réussi à lancer l’une des plus grandes opérations aéroportées de tous les temps. Au cri de Tora ! Tora ! Tora ! (Tigre en japonais), 423 avions se sont élancés des 6 portes avions, protégés par 27 sous marins. En quelques heures, l’armée japonaise a détruit 90 navires et 168 avions et tué 2403 soldats américains, avant de rebrousser chemin. Pourtant nombre de généraux japonais souhaitaient poursuivre cet élan en débarquant Californie. L’empereur Hirohito en a décidé autrement.


Le raid de Pearl Harbor, fournit à Roosevelt les arguments nécessaires pour forcer le Congrès a voté l’entrée en guerre des Etats-Unis, qui est presque voté à l’unanimité. Une décision soutenue par une opinion publique choquée, qui a constaté une agression sur le territoire américain.


* citation de Winston Churchill
Image tirée du film Pearl Harbor de Michael Bay.

dimanche 11 décembre 2011

Atrahasis et Utanapishtim, les Noé mésopotamiens

Le récit du Déluge est un mythe répandu dans un grand nombre de cultures aux quatre coins du globe. Le plus célèbre d’entre eux, celui de la Genèse, est passé à la postérité grâce à la Bible. Cet épisode dramatique raconte comment Dieu usa d’un déluge cataclysmique pour laver la terre de l’impureté de sa création : l’homme. Néanmoins Dieu décida de récompenser de sa loyauté le brave Noé, en l’épargnant. Il lui ordonna de construire une arche répondant à des critères bien précis, et de s’y enfermer avec sa famille ainsi qu’avec un couple de chaque espèce animale. L’arche sauvegarderait toutes les espèces créées par Dieu sur terre pour un nouveau Commencement. Cependant, les découvertes archéologiques du XIXe siècle en Mésopotamie, et le déchiffrement des tablettes cunéiformes jetèrent un trouble dans l’étude des écrits bibliques. En effet, ils existaient des récits du Déluge très comparables à celui de la Bible, mais beaucoup plus anciens. Souvenirs ou fictions, voici les histoires, celles d’Atrahasis et d’Utanapishtim, les « Noé mésopotamiens ».

Deux mythes, mais quelles époques ?
Les récits d’Atrahasis et d’Utanapishtim nous sont parvenus par l’intermédiaire de deux œuvres littéraires majeures de l’Orient Ancien, le Mythe d’Atrahasis ou le Supersage pour le premier et l’Epopée de Gilgamesh pour le second. Les tablettes du Mythe d’Atrahasis remontent au moins au XVIIe siècle avant notre ère, tandis que celles nous narrant l’Epopée de Gilgamesh ont été retrouvées dans la très riche bibliothèque du grand roi assyrien Assurbanipal à Ninive, qui avait régné au milieu du VIIe siècle av. notre ère. Nul doute que ces deux œuvres, remarquables pour leur beauté ainsi que pour la force du message qu’elles véhiculaient, sont d’époques bien plus anciennes aux périodes de datations des tablettes. Concernant Gilgamesh, les traces du récit se perdent aux origines même de l’écriture, puisque l’on retrouve des tablettes racontant l’épopée écrites en langue sumérienne. De plus, ces mythes retracent les fondements des origines de la création de l’homme puis de peuples de Mésopotamie ; les traditions sumériennes (au sud) et akkadiennes (au nord) se rencontrant et se mélangeant pour donner naissance à des fabuleuses histoires dont Atrahasis et Utanapishtim furent des témoins privilégiés. Il est fort probable alors que ces mythes se soient d’abord transmis de génération en génération à l’oral, avant l’apparition de l’écriture vers 3200 av. notre ère.

Atrahasis, le favori d’Enki.
Le mythe d’Atrahasis raconte l’histoire de la création de l’homme et comment plusieurs fois les dieux voulurent le faire disparaître. La genèse de l’homme commence sur fond de révolution. Au commencement, les dieux étaient multiples et se composaient de deux catégories sociales : les puissants qui gouvernaient, restant oisifs et consommateurs, et les travailleurs qui produisaient la nourriture pour les puissants. Cependant, au bout d’un certain temps, peut-être plusieurs millénaires, cet ordre ne convenait plus et les dieux mineurs se révoltèrent, détruisirent leurs outils de labeurs, et assiégèrent les puissants dans leur forteresse. Les dieux puissants, pris au piège, furent contraints de se réunir, de tenir un conseil de crise et de prendre les décisions qui s’imposaient. Les idéaux de cette révolution triomphèrent, et il fut désormais admis que les dieux étaient à présent tous libres et égaux. Malheureusement se posait à présent le problème de la production de nourriture qu’il fallait produire pour nourrir cette population de dieux, plus nombreuse, gloutonne et vorace. Le dieu Enki, le plus rusé et le plus sage, eut la brillante idée de créer une race d’êtres inférieurs faite d’argile et de sang de dieux et qui aurait la même apparence que leurs créateurs. Ces êtres n’auraient pas le loisir de se révolter, puisque Enki eut l’idée d’introduire la mortalité en eux : l’homme (awilum) était né.

L’homme, mortel, n’eut pas le loisir de se révolter éternellement comme l’avait fait les anciens dieux. Aussi, satisfaits, les dieux les mirent au travail sur la terre, et récolte après récolte, ils alimentèrent leurs créateurs. Malheureusement, comme toute création, l’homme comportait des défauts qui devinrent bien vite insupportables pour les dieux et pour leur chef suprême, Enlil. En effet, les listes royales sumériennes retrouvées dans les sols brûlants des fouilles archéologiques en Iraq, révélèrent que les premiers rois de ces listes, avaient des vies longues de plusieurs centaines de milliers d’années. Les hommes se multipliaient très vite et malgré la mortalité, ils créaient un immense brouhaha assourdissant que les dieux décidèrent de stopper.

Par deux fois, le grand Enlil envoya de grands maux sur la race humaine dans le but de la détruire : une terrible épidémie d’abord puis plus tard, dans une seconde tentative, une sécheresse dévastatrice. Les hommes n’existeraient plus si Enki n’était pas intervenu. Pour sauver sa création, sans heurter les autres dieux, il alla trouver Atrahasis, littéralement « le super sage » qu’il en fit son dévot et un intermédiaire de sa parole. Pour stopper l’épidémie, Enki lui dit d’offrir à Enlil du namtar, une hypostase du destin. Enlil fut flatté et puis une fois rassasié, il suspendit son courroux. Les hommes furent sauvés de la sècheresse par Enki qui intervint directement, puisqu’il était le dieu des eaux.

On ne sait combien de temps s’écoula avant qu’Enlil reprit ses envies meurtrières. Cette fois, il allait une bonne fois pour toute en finir avec le vacarme sur terre en la noyant sous un gigantesque déluge. Il fit entériner sa décision par le conseil des dieux auquel Enki appartenait, pour ne souffrir d’aucunes contestations. Désemparé et tenu par son serment, Enki n’abandonna pourtant pas et alla trouver une fois de plus Atrahasis à qui il ordonna, par l’intermédiaire d’un message caché, de construire dans le plus grand secret un bateau hermétiquement clos et de s’y enfermer pendant le déluge. Atrahasis s’exécuta et emmena avec lui ses richesses, des animaux sauvages et domestiques ainsi qu’un grand nombre de volatiles. Finalement, Enlil fit pleuvoir son déluge et l’humanité entière fut recouverte par les eaux. Le désastre fut tel que les dieux eux-mêmes furent horrifiés du désastre. Le coût à payer pour ce massacre fut extrêmement lourd pour les dieux car Enlil, dans sa grande clairvoyance, n’avait pas anticipé que les dieux étaient nourris par les hommes, sans compter le remord et la famine qui les rongèrent bien assez vite. Atrahasis accosta, sortit et offrit une fumigation aux dieux qui se précipitèrent autour « comme des mouches ». Les dieux décidèrent en assemblée de certaines mesures pour éviter à l’avenir la surpopulation des hommes. Ils introduisirent l’infécondité, la mortalité infantile et des prêtresses à qui il serait interdit d’enfanter.

Utanapishtim, l’espoir de Gilgamesh.
Le roi d’Uruk est une légende dans la littérature mésopotamienne. Qu’il ait réellement existé ou pas, nous en sommes toujours aujourd’hui au stade des suppositions en ce qui concerne son existence, mais son épopée a traversé les frontières et les âges pour atteindre, depuis sa redécouverte au XIXe siècle de notre ère, une nouvelle forme d’éternité qu’elle avait perdu pendant ces deux derniers millénaires. Le roi, mi-dieu, mi-humain, fit face au dilemme le plus important de toute sa vie. Puissant, fort et respecté, Gilgamesh prit conscience de sa propre mortalité et donc de l’éphémère caractère de la vie, lorsque la déesse Ishtar, à qui il s’était refusé, assassina son ami Enkidu. Il abandonna alors sa ville et partit à la recherche du seul humain qui connaissait le secret de la vie éternelle, Utanapishtim – littéralement « j’ai trouvé ma vie » - qui vivait aux confins du monde. Après bien des mésaventures, Gilgamesh arriva enfin devant le vieux et sage Utanapishtim à qui il supplia de lui révéler le secret de la vie éternelle seulement réservée aux dieux. Bien qu’Utanapishtim lui recommanda de renoncer, il lui raconta comment les dieux le rendirent immortel.

Roi de la ville de Shuruppak, il fut prévenu par Ea, nom akkadien d’Enki, grâce à un message caché dans un roseau, de l’imminence d’un déluge qui allait anéantir toute l’humanité. Dans ce message Ea ordonnait à Utanapishtim d’abandonner sa maison et de construire un bateau – en forme de cube - et de s’y enfermer avec son épouse et un spécimen de chaque espèce vivante. Le bateau fut terminé en sept jours et comme on le lui avait ordonné, il s’y enferma, emmenant avec lui ses richesses, sa famille, les animaux et enfin tous les artisans de tous métiers. L’orage monta alors et la pluie commença à tomber. Le cataclysme dura six jours et sept nuits et fut d’une telle violence qu’il épouvanta les dieux eux-mêmes. Le vieux Utanapishtim raconta alors que tous les hommes étaient redevenus argile – leur matière d’origine - et que le silence prédominait. Le bateau accosta sur le mont Nimush (sans doute dans la chaine de montagne du Zagros) et Utanapishtim lâcha une colombe qui revint, puis une hirondelle qui finit par revenir elle aussi, et enfin un corbeau qui, lui, ne revint pas. Il ouvrit alors les portes du bateau et dispersa les animaux. Il offrit une offrande aux dieux affamés qui tournèrent autour comme des mouches. Les dieux décidèrent alors de ne plus jamais détruire l’humanité et offrirent à l’ancien roi de Shuruppak, ainsi qu’à son épouse, la vie éternelle. En échange, il devait quitter le monde où habitaient les hommes.

Gilgamesh n’obtiendra pas le secret de la vie éternelle et revint finalement à Uruk. Néanmoins son long voyage ne fut pas pour autant peu instructif. Ses pérégrinations lui avaient apporté la sagesse, et le texte raconte que c’est en bon berger qu’il revint à Uruk dont il allait faire une gigantesque et magnifique cité.

A la recherche du Déluge à travers ses mythes.
Le récit du Déluge biblique n’avait jamais été véritablement remis en cause jusqu’à la découverte des tablettes provenant de Ninive. Une fois traduite par l’anglais Georges Smith à la fin du XIXe siècle, le déluge de l’épopée de Gilgamesh entraîna un grand bouleversement théologique auquel les instances religieuses ne s’attendaient pas. Devant toutes les questions qui se posaient, le Vatican préféra garder le silence. Aujourd’hui le débat semble avoir trouvé une issue. Bien d’autres récits de l’Ancien Testament se retrouvent dans l’univers mésopotamien comme les récits de la tour de Babel et le mélange des langues ; aussi il est évident que le Déluge de Yahvé soit un récit influencé par les déluges du dieu Enlil dans les histoires d’Atrahasis et d’Utanapishtim.

Les archéologues, rongés par le doute et espérant trouver des traces du Déluge, se ruèrent en Iraq pour trouver des stratigraphies corroborant les dires des différents mythes. C’est à Ur que Léonard Woolley rencontra au fond d’une profonde tranchée, une stratigraphie qui montrait les traces d’une grande inondation. Puis on en découvrit d’autres dans les cités de Kish, Uruk, Shuruppak ou encore Lagash. Chacun des archéologues les interprétèrent différemment, mais les datations concordèrent toutes aux alentours du début du IIIe millénaire. Cependant, il est formellement impossible d’affirmer que toutes ces traces viennent toutes du même phénomène, encore moins d’un déluge.

Comment interpréter le/les déluge(s) ?
Des hypothèses concernant le phénomène d’un ou de plusieurs déluges peuvent être formulées aujourd’hui. La recherche archéologique, topographique et géologique sur le terrain de l’Iraq actuel nous a appris à mieux connaître ce que fut le pays des grandes civilisations de Mésopotamie. Le nom de Mésopotamie, ou mesopotamia – « la terre entre deux fleuves » - a été donné par l’historien grec Polybe pour désigner cette étroite bande de terre qui coule entre et autour des fleuves du Tigre et de l’Euphrate. Ces fleuves, contrairement à l’Egypte qui est « un don du Nil », connaissaient des crues dévastatrices qui envahissaient toutes les terres agricoles ainsi que les villes et autres villages construits à proximité. C’est pourquoi, les hommes de cette région apprirent à domestiquer, bien difficilement, les caprices de ces deux fleuves en construisant, dès le IVe millénaire, de grands canaux et des barrages qui permettaient aux villes de s’approvisionner en eau tout en s’éloignant des fleuves. Malheureusement de grandes crues survenaient régulièrement et anéantissaient tout. Aussi les récits du déluge peuvent être interprétés comme le souvenir d’une crue si dévastatrice qu’elle resta dans toutes les mémoires avant d’être, au fil du temps, racontée sous forme de mythes. On peut également voir les récits des déluges d’Atrahasis ou d’Utanapishtim comme les souvenirs lointains où leurs ancêtres voyaient les fleuves dévaster leurs maisons et leurs récoltes.

Les observations sur le terrain des précipitations rarissimes mais dévastatrices, dans les couches archéologiques et dans la vie de chantier de tous les jours, amenèrent certains archéologues à élaborer une autre théorie, tout aussi crédible, à savoir la tombée régulière, dans des laps de temps plus ou moins long, de grandes précipitations de pluies. L’architecture mésopotamienne étant faite à base d’argile et de terre, les pluies lorsqu’elles étaient trop fortes devaient absolument tout détruire.
Aujourd’hui, les spécialistes du climat et les assyriologues s’interrogent sur le possible lien entre le fameux discours du Déluge et la fin de la dernière ère glaciaire – glaciation de würm – vers -10000 av. notre ère. Ainsi, la terre se réchauffant progressivement, l’eau serait montée envahissant tout le golfe persique, détruisant inexorablement les constructions humaines. Des recherches dans ce sens montrent que les villes d’Ur, Uruk et Lagash auraient même été entre le Ve et le début du IIIe millénaire des cités côtières, alors que les sites sont aujourd’hui au milieu du désert. Alors est-ce que la thèse du réchauffement climatique – très en vogue de nos jours – est crédible ? Peut-être, si l’on considère qu’un récit pouvait être transmis par oral de générations en générations pendant plusieurs millénaires, jusqu’à ce qu’il soit enfin retranscrit sur tablette. Des tribus nomades continuent aujourd’hui encore sur la base de l’oral à transmettre l’Histoire de leurs ancêtres. A titre d’exemple, c’est comme si aujourd’hui nous nous transmettions par oral pourquoi les hommes, qui vivaient dans le Morbihan il y a 4000-5000, ans avaient dressé les menhirs de Carnac.



Qu’il y ait eu un ou plusieurs déluges, il n’en reste pas moins que le récit de la Genèse a été très fortement inspiré par les deux œuvres mésopotamiennes, à savoir le Mythe d’Atrahasis et l’Epopée de Gilgamesh. Atrahasis et Utanapishtim sont les premiers Noé de l’histoire, du moins littéraire. Les ressemblances sont si frappantes entre les différents textes que la question de l’origine d’un tel déferlement d’histoires, semblables dans les différentes mythologies et religions du monde, posent le problème sur un autre débat : celui de la diffusion des mythes mésopotamiens dans le monde oriental et méditerranéen.





Annexes

Récit du Déluge dans la Genèse.
Dieu regarda la terre et la vit corrompue, car toute chair avait perverti sa conduite sur la terre. Dieu dit à Noé : « Pour moi la fin de toute chair est arrivée ! Car à cause des hommes la terre est remplie de violence, et je vais les détruire avec la terre (…)
Fais-toi une arche de bois résineux. Moi, je vais faire venir le Déluge c’est-à-dire les eaux sur la terre, pour détruire sous les cieux toute créature animée de vie (…)
Entre dans l’arche, toi, et avec toi, tes fils, ta femme, et les femmes de tes fils. De tout être vivant, de toute chair, tu introduiras un couple dans l’arche pour les faire survivre avec toi ; qu’il y ait un mâle et une femelle ! (…)
Sept jours passèrent et les eaux du Déluge submergèrent la terre. (…)
La pluie se déversa sur la terre pendant 40 jours et 40 nuits. (…)
L’arche reposa sur le mont Ararat. (…)
Il lâcha le corbeau qui s’envola, allant et revenant, jusqu’à ce que les eaux découvrent la terre ferme. Puis il lâcha la colombe (…) Mais la colombe ne trouva pas où poser la patte (…)
(Noé) lâcha à nouveau la colombe hors de l’arche. Sur le soir elle revint à lui, et voilà qu’elle avait au bec un frais rameau d’olivier ! Noé sut ainsi que les eaux avaient baissé sur la terre. Il attendit encore sept autres jours et lâcha la colombe qui ne revint plus vers lui.
Mythe d’Atrahasis.
Douze cents ans ne s’étaient pas écoulés
Que le territoire se trouva élargi et la population multipliée.
Comme un taureau, le pays tant donna de la voix
Que le dieu-souverain fut incommodé par le tapage.
« La rumeur des humains est devenue trop forte:
Je n’arrive plus à dormir, avec ce tapage !
Commandez donc que leur vienne l’Épidémie (…)
Et Enki, rouvrant la bouche,
S’adressa derechef aux dieux, ses frères :
« Pourquoi voulez-vous me lier d’un serment ?
Puis-je porter la main contre mes créatures ?
Et ce Déluge dont vous parlez,
Qu’est-ce que c’est ? Je l’ignore !
Est-ce à moi de le produire ? (…)

Jette à bas ta maison, pour te construire un bateau !
Détourne toi de tes biens,
Pour te sauver la vie !
Le bateau que tu dois construire (…)
Et, le Déluge déchaîné,
L’Anathème passa comme la guerre sur les hommes !
Personne ne voyait plus personne :
Nul n’était discernable dans ce carnage ! (…)
Le fracas du Déluge
Epouvantait même les dieux. (…)
Ainsi Nintu gémissait-elle,
Exhalant son émoi,
Et les dieux, avec elle, déploraient la terre.
Soûlée de désespoir,
La déesse avait soif de bière (…)
Il (Atrahasis) dispersa aux quatre-vents tout ce que portait le bateau,
Puis servit un repas-sacrificiel
Pour subvenir à la nourriture des dieux,
Et il leur fit une fumigation orodante.
Humant la bonne odeur, les dieux
S’attroupèrent autour du banquet, comme des mouches!

L’Epopée de Gilgamesh.
Utanapistim expliqua donc à Gilgamesh :
« Gilgamesh, je vais te révéler un mystère,
Je vais te confier un secret des dieux!(…)
C’est là que prit aux grands-dieux l’envie de provoquer le Déluge. (…)
Ô roi de uruppak, fils d’Ubar-Tutu,
Démolis ta maison pour te faire un bateau. (…)
Le bateau que tu dois fabriquer
Sera une construction équilatérale :
A largeur et longueur identiques. (…)
Le lendemain matin, tout ce que je possédais, je l’en chargeai :
Tout ce que j’avais d’argent,
Tout ce que j’avais d’or,
Tout ce que j’avais de spécimens d’êtres-vivants.
J’embarquai ma famille et ma maisonnée entières,
Ainsi que gros et petits animaux-sauvages, et tous les techniciens.(…)
Et [l’Anathème] passa comme la guerre sur les hommes.
Personne ne voyait plus personne.(…)
Les dieux étaient épouvantés par ce Déluge(…)
Six jours et sept nuits durant,
Bourrasques, pluies-battantes, ouragans et Déluge ne cessèrent de ravager la terre.
Le septième jour arrivé, Tempête, Déluge et hécatombe stoppèrent. (…)
C’était le mont Nimush, où le bateau accosta.(…)
Lorsque arriva le septième jour,
Je pris une colombe et la lâchai.
La colombe s’en fut, puis revint :
N’ayant rien vu où se poser, elle s’en retournait.
Puis je pris une hirondelle et la lâchai :
L’hirondelle s’en fut, puis revint :
N’ayant rien vu où se poser, elle s’en retournait.
Puis je pris un corbeau et le lâchai.
Le corbeau s’en fut, mais ayant trouvé le retrait des eaux,
Il picora, il croassa, il s’ébroua, mais ne s’en revint plus.(…)
Et, en retrait, (je) versai dans le brûle-parfums cymbo, cèdre et myrte.
Les dieux, humant l’odeur,
Humant la bonne odeur,
S’attroupèrent comme des mouches autour du sacrificateur ! (…)






jeudi 8 décembre 2011

Alexandrie la Grande: Légende d'une fondation

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La tradition veut que le jeune roi macédonien, Alexandre, ayant défait par deux fois les armées du Grand Roi Darius III, entre en Égypte en libérateur. Il n'y restera guère qu'un an et pourtant ce voyage dans le pays millénaire des pharaons est une étape nécessaire dans le « devoir de conquête » d'Alexandre. Depuis l'enfance, il entend de la bouche de sa mère Olympias qu'il est le fils prodigue du dieu Amon-Zeus (les deux divinités sont considérées comme une entité semblable par les deux cultures) et doit faire reconnaître sa filiation divine par l'incontestable oracle du dieu Amon, caché dans le désert égyptien au sein de l'oasis de Siwa. Il se fait également proclamer pharaon et s'inscrit dans la lignée des pharaons en faisant reconstruire les temples abandonnés par les Perses et en rendant le culte aux divers dieux du panthéon. Mais, surtout, Alexandre a une idée derrière la tête. Une idée de génie : créer un immense comptoir commercial donnant sur la Méditerranée, une ville riche qui serait la plaque tournante du savoir, des cultures, du commerce et une grande capitale de l'empire qu'il est en train de dessiner. Elle s’appellera Alexandrie. Alexandrie la Grande.

Le lieu de fondation de la cité n'est pas choisi au hasard. Quoi qu'en disent les diverses légendes, Alexandre porte son choix sur une bande de terre connue, certes marécageuse, mais qui a l’avantage de donner sur la mer et d'être approvisionnée en eau douce. De par son importance, son positionnement en fera un passage nécessaire entre le Nil et la Méditerranée, une sorte de comptoir grec en terre d’Égypte. Là, une très petite communauté de bergers et de petits agriculteurs occupe probablement déjà ce site qui pourrait – mais l'archéologie ne l'a pas encore prouvé – avoir abrité une ancienne cité ou un bastion militaire. Enfin, cette terre possède l'immense avantage d'être citée dans l’Odyssée d'Homère : au bout d'un bras de terre pourfendant la mer, émerge des flots l'île de Pharos, sur laquelle Ménélas, roi de Sparte et mari d'Hélène, vint s'échouer à son retour de Troie et dut affronter la divinité Protée. Cette île de Pharos abritera le célèbre édifice qui portera son nom : le phare d'Alexandrie. Une telle source d'inspiration ne peut déplaire à Alexandre qui garde à ses côtés en toute circonstance – sauf peut-être au combat - une version de l’Iliade que pourrait lui avoir  offert Aristote pendant sa formation à Mieza. Homère serait alors la muse inspiratrice de la fondation de la cité. A titre d'anecdote : à son entrée en Asie, Alexandre se recueille sur la tombe d'Achille à Troie et récupère les armes supposées du fils du roi Pélée, preuve de son attachement à la mythique histoire de l'âge d'or décrite par le poète aveugle.

Alexandrie ne naît pas que du désir d'un seul homme. Elle est voulue et approuvée par les dieux ! En effet, les légendes sont nombreuses quant à l'intervention des divinités dans la fondation et la construction de la cité. Sérapis, future divinité poliade de la ville et de l’Égypte, née du syncrétisme entre la religion grecque et égyptienne, inspire Alexandre par un songe lui annonçant la réussite future de sa cité qui sera pour lui comme un tombeau sur lequel de nombreuses générations viendront le vénérer. Oublions cette fable, élaborée par la dynastie ptolémaïque après la mort du conquérant, qui cherchait avant tout à légitimer le rapatriement du corps d'Alexandre à Alexandrie. Les diverses sources racontent qu'Amon-Zeus intervient à de nombreuses reprises dans l'épopée de son « fils ». Les oiseaux (corbeaux, aigles...), emblèmes du souverain de l'Olympe, apparaissent plusieurs fois en Égypte. La première fois concerne la fondation d'Alexandrie. Ne disposant ni de chaux ni de terre blanche pour tracer au sol les limites des rues et des bâtiments, Alexandre fait verser en remplacement de la farine blanche destinée initialement à la ration des soldats. La volonté du dieu de l'Olympe apparaît sous la forme d'une nuée d'oiseaux qui picorent l'ensemble de la farine. Horreur ! Est-ce un funeste présage ? Non, répond Aristande, le devin attitré du roi : au contraire, les oiseaux se nourrissant bien est un signe que la cité sera opulente, riche et apportera la prospérité à ses habitants. Amon ou bien même Zeus fait également apparaître sur les chantiers des serpents qui, sortant de terre, n'attaquent aucunement les ouvriers et gardent les pierres !

La vie d'Alexandre le Grand est une épopée si fabuleuse qu'elle en devient le plus souvent plus légendaire que véridique. Et pourtant, il y a une part en nous qui voudrait croire à la geste symbolique de ce fabuleux personnage de l'Histoire. Alors, bien évidemment, la fondation de la merveilleuse cité d'Alexandrie – une des plus vieilles cités du monde antique encore debout et en activité – épouse le même chemin que son créateur, à savoir un choix voulu par les dieux, l'apparition de phénomènes extraordinaires et un avenir décrit en tout point comme radieux. Laissons à Sérapis le mot de la fin :

« Voici le privilège de cette ville : elle sera traversée de belles eaux, n’aura pas d’égale pour la masse de ses populations, et se distinguera par la douceur de son climat. C’est moi qui en serai le protecteur, afin qu’aucun malheur, soit famine, soit séisme, ne la frappe de manière fatale, mais en sorte qu’on la traverse en filant comme un songe. Beaucoup de rois y viendront, non pour y faire la guerre, mais pour empressés de s’y prosterner. Quant à toi, une fois que tu auras rejoint les dieux, tu recevras l’hommage des prosternations devant ton cadavre et tu ne cesseras jamais de recevoir les offrandes d’une multitude de rois. Tu habiteras aussi à la fois mort et vivant : car tu auras pour tombeau cette ville que tu édifies »                                    
                                                                                               Roman d’Alexandre, Pseudo-Callisthène




Autant de légendes sur la cité d'Alexandrie que vous pouvez retrouver dans l'excellent ouvrage de Paul-André Claudel : ''Alexandrie, Histoire d'un mythe'' aux éditions ellipses.

mercredi 7 décembre 2011

Ulysse S. Grant : du fils de tanneur au général de l'Union





Ulysse S. Grant naît dans l’Ohio, le 27 avril 1822. A sa première année, il déménage à Georgetown. Son père, Jessy, est un fervent abolitionniste, qui possède le sens des affaires. Son épouse, Hannah, est une femme discrète, très réservée, pieuse, qui ne dévoile jamais ses sentiments. Grant hérite de l’ambition de son père et de la discrétion de sa mère. Jessy ouvre une tannerie à proximité de la maison familiale. Grant est marqué par l’odeur nauséabonde provenant de l’atelier, d’où un dégoût pour ce métier.



Le jeune Ulysse nourrit une véritable passion pour les chevaux, parvenant à entrer en communion avec cet animal. A l’âge de douze ans, il tombe amoureux du poulain de son voisin. Suivant les conseils de son père, il parvient à l’acquérir pour vingt cinq dollars.



Elève moyen à l’école, Grant ne sait que faire de sa vie. Son père profite d’un programme de bourses gouvernementales pour l’inscrire à West Point. Grant n’est pas heureux de cette décision et se sent mal à l’aise parmi les autres élèves, lui le fils de tanneur. Il sèche régulièrement les cours. Il apprend le dessin, la cartographie et excelle dans les mathématiques. En 1843, 21e de sa promotion sur 39, il sort diplômé de West Point avec le grade de sous lieutenant.




Trois ans plus tard, la politique expansionniste des Etats-Unis engendre une guerre avec le Mexique. Grant est muté à l’intendance. N’aimant pas être à l’arrière, il fait des pieds et des mains pour participer aux combats. Placé sous les ordres du général Zacharie Taylor, lors du siège de Monterrey, il se porte volontaire pour forcer les lignes ennemies et aller quérir du renfort. Cet exploit lui vaut de recevoir le grade de capitaine.


Après la guerre, il épouse Julia Dent, la sœur d’un camarade de West Point, qu’il avait rencontrée avant le conflit. Son beau père, Frederik Dent est un planteur de coton, défendant l’esclavage. Autant dire, que les deux familles ne s’apprécient guère. Néanmoins, Julia et Ulysse partagent le même amour des chevaux. Ensemble, ils auront quatre enfants.



Grant est affecté dans une garnison de Californie. Loin de sa famille et subissant les brimades du commandant du fort, il sombre dans la dépression. Il tente par tous les moyens de réunir des fonds pour faire venir sa femme et ses enfants. Toutes ces entreprises échouent et il cherche du réconfort dans l’alcool. En 1854, il démissionne de l’armée pour rejoindre Julia. Afin de subvenir aux besoins de sa famille, il travaille sur la plantation de son beau père. Peu doué, il abandonne le métier d’agriculteur. A Saint Louis, il devient agent de créance, puis son père l’engage comme vendeur dans son magasin de Galena dans l’Illinois.




En avril 1861, la guerre de Sécession éclate. Grant souhaite se battre pour rétablir l’Union et pour ce faire, il doit réintégrer l’armée. Il écrit à ses contacts, ainsi qu’au secrétaire d’Etat à la guerre, mais toutes ses lettres restent sans réponses. Sa réputation d’alcoolique le précède. Il est rappelé par Lincoln à la fin du mois de juillet, avec le grade de général. Le président a besoin d’officiers pour remplacer ceux ayant rejoints les rangs de la Confédération.


Grant part sur le front Ouest. Partisan de l’initiative, il comprend vite l’importance du réseau fluvial pour la logistique. Il s’empare de nombreux forts sur le Mississippi. Il s’empare de fort Henry, puis s’attaque au fort Donelson. Après avoir subi un long siège, l’officier dirigeant, le général Buckner envoie un message à Grant, afin de discuter d’un armistice :
- Quelles sont vos conditions pour la signature d’un armistice ?
La réponse de Grant est singlante.
- Vous me parlez d’un armistice, mais il ne peut être question que d’une capitulation sans condition. Si vous refusez cela, mes hommes occuperont vos positions d’ici quelques heures.
- Soit. Je n’ai pas d’autres choix que d’accepter vos conditions peu glorieuses.
L’annonce de la chute de fort Donelson fait de Grant un héros, d’autant plus que la situation piétine sur le front de l’Est. Ulysse S. Grant devient « Ultimatum Sans condition Grant » : Ulysse S. Grant (Unconditionnal Surrender Grant).


Le 6 avril 1862, Grant et son armée campent près de Shiloh. Les Sudistes les attaquent par surprise. Grant est déterminé à résister. Il parcourt le front dans tous les sens, afin de réorganiser ses troupes et les motiver. Il parvient à tenir jusqu’à l’arrivée des renforts. La bataille de Shiloh est l’une des plus meurtrière de la Guerre de Sécession. L’opinion publique reproche à Grant la mort des 24.000 hommes par pêché d’orgueil. Des rumeurs courent sur le fait qu’il aurait été ivre lorsqu’il donnait ses ordres. Surnommé dorénavant le Boucher, il est relevé de son commandement. Lincoln le rétablit dans ses fonctions à l’automne.


Grant reprend sa progression le long du fleuve. Il bute sur le fort de Vicksburg. Ne pouvant le prendre, il décide de le contourner. Grant se coupe de ses bases et vit sur le pays, dévastant tout le territoire de Vicksburg. Une technique nouvelle dans cette guerre, qui sera reprise à grande échelle par le général Sherman, lors de la campagne de Géorgie. Vicksburg tombe après 47 jours de siège, ouvrant la route du Sud aux troupes de l’Union.


Grant devient l’homme fort de Lincoln. Le président le convie à la Maison Blanche. Lorsque Lincoln traverse le hall, il aperçoit un officier à l’uniforme abîmé.
- Vous êtes Ulysse Grant, je présume ?
C’est la première fois que les deux hommes se rencontrent. Ils partagent le même point de vue, la sauvegarde de l’Union comme priorité et l’abolition de l’esclavage, afin d’affaiblir le Sud. Au Texas, Grant avait érigé des camps, afin de recueillir les esclaves libérés ou en fuite. Ces derniers travaillent pour l’Union en échange d’un salaire. Ils conviennent du fait qu’il ne faudra pas humilier le Sud lorsque la paix reviendra. Lincoln le nomme général en chef des armées de l’Union. L’opinion publique accueille dans la liesse cette nouvelle. Le journal The Times écrit : « Si nous n’arrivons pas à battre le Sud avec Grant, alors c’est que nous n’y arriverons jamais».


Grant rejoint l’armée du Potomac sur le front Est, où il mène de rudes campagnes. Le 9 avril 1865, alors qu’il ne se trouve plus qu’à une quinzaine de kilomètres de Richmond la capitale de la Confédération, Grant reçoit un message. Son aide de camp rapporte : « J’ignore ce que contenait ce message, mais l’attitude du général a radicalement changé en l’espace d’un instant. Lui, qui la veille, souffrait encore de migraine, s’en est allé sur son cheval en sifflotant ». Grant se rend à Appomattox, afin de recevoir la reddition de Robert Lee, le commandant en chef des troupes de la Confédération. La guerre est terminée. En accord avec Lincoln, Grant souhaite rétablir la paix. Il dit à ses troupes : « Les Sudistes ne sont plus des rebelles, mais des citoyens à part entière de l’Union ».




De retour à Washington, Grant goûte à la quiétude de son foyer. Julia n’ayant pas envie de passer la soirée avec Mary Lincoln qu’elle n’apprécie guère, demande à son mari de repousser l’invitation au théâtre du Président. Le lendemain, 15 avril, Grant apprend la mort de Lincoln. Il est profondément attristé par cette disparition. « Seul Lincoln était en mesure de rassembler tous les Américains. Maintenant, l’avenir me parait moins serein ».






A suivre....

mardi 29 novembre 2011

La révolte des Médares où le premier exploit d'Alexandre le Grand


Les grands destins débutent parfois tôt. Trop tôt même. À un âge où nos enfants ne sont encore que de petits adolescents, certains, il y a fort longtemps, prenaient en main leur destinée et entraient dans l'Histoire comme des bombes prêtes à exploser. 339 av. notre ère: tout le monde antique est dominé par le fabuleux empire Perse et par les cités grecques. Tout! Non! Dans un coin reculé au nord de la Grèce, un petit royaume résiste encore et toujours aux envahisseurs: la Macédoine. Et, en cette année 339, tous connaissaient déjà Philippe, le roi borgne; ils allaient découvrir son fils, à peine âgé de seize ans, Alexandre, celui que l'on présentera bientôt comme Le Grand!

Philippe est occupé. Comme tout grand roi qui se respecte, le souverain macédonien est au front en compagnie de ses hommes, les accompagnant, les encourageant et les poussant à agrandir les limites de leur royaume. Philippe se casse d'abord les dents sur les défenses de Byzance puis doit assujettir quelques tribus scythes insoumises. Son fils demeure à Pella, la capitale. À seize ans à peine on le compare déjà à Achille tant par la force, la beauté et le courage. Son maître, le philosophe Aristote, lui a appris à devenir un stratège politique à la grande éloquence. Toutes ses dispositions ont donc logiquement amené Philippe à le nommer régent du royaume en son absence. Pourtant, malgré la présence d'Olympias, sa mère ultra aimante et ultra protectrice, et sa très haute opinion de lui-même, Alexandre tourne en long et en large dans le grand palais: il s'ennuie!

"Que me restera-t-il comme gloire lorsque mon père aura tout conquis?" répète-t-il inlassablement.

Une première mission lui permet de sortir de sa torpeur. Une ambassade perse rend visite au roi mais c'est le régent qui la reçoit en son absence. Les ambassadeurs ressortent de leur entrevue avec une haute impression. Le jeune homme illumine la conversation, se montre poli et courtois tout en se laissant aller à poser un grand nombre de questions sur l'empire perse, préfigurant déjà ses fortes ambitions de conquêtes. Quelques semaines plus tard, on lui rapporte que le peuple des Médares, des hommes vivant dans la zone de Sofia, capitale moderne de l'actuelle Bulgarie, a fomenté une révolte contre la Macédoine. Voilà enfin la seconde mission! Alexandre bout d'impatience. Il réunit les généraux présents à Pella et annonce son attention de partir mater les Médares.

'' - Allons-nous laisser ses impudents, ses barbares mettre en péril les accords anciens passés entre eux et la Macédoine ? Je prends le commandement d'une expédition punitive et nous partons dans quelques jours... Une semaine au pire!


- Ne se serait-il pas prudent, mais aussi normal, de demander à notre roi, ton père, ce que nous devrions faire ?


- Notre roi Philippe est en ce moment au-delà du Danube où il chasse les Scythes. Attendre laisserait à penser que la Macédoine tergiverse et qu'elle n'est pas capable de répondre d'une manière ferme aux soubresauts d'une poignée de barbares incultes et assez fous pour s'en prendre à nous. Envoyer un messager à Philippe prendrait au moins deux semaines, laissant alors la contagion gagner d'autres tribus. Enfin, laisse-moi te rappeler qu'en l'absence de mon père je suis celui qui prend les décisions ici et qu'un jour je serai amené à devenir votre roi! Qu'un messager parte! Mais que le message lui indique, non pas la révolte, mais qu'Alexandre l'a déjà réduite au silence!"

Le départ d'Alexandre, qui trépigne d'impatience, se fait en fanfare au gré des traditionnels encouragements de la foule et des sons de flûtes et trompettes. Tous admirent le fils de Philippe, plus radieux que jamais. Olympias assiste au départ depuis un des balcons du palais, anxieuse comme jamais. Il est définitivement fini le temps de l'enfance. Son fils, qu'elle considère comme le fils de Zeus, prend son destin en main: il devient un homme! L'armée fond sur les terres Médares. A la tête de ses troupes pendant les combats sur son merveilleux cheval Bucéphale, Alexandre montre aux derniers sceptiques l'étendue de ses talents: il est bon cavalier, bon combattant, fin général... Et il n'a que seize ans! Les Médares sont vaincus, chassés et leur capitale rasée. A sa place, le jeune régent fait bâtir une cité qu'il nomme Alexandria ou Alexandropolis en son propre honneur, préfigurant déjà les dizaines d'Alexandrie qui seront fondées lors de son invincible épopée en Asie.

Sa victoire coïncide avec le moment où Philippe apprend la réussite annoncée de son fils. En effet, à grand renfort de propagande, Alexandre fait célébrer son héroïsme et le triomphe de sa jeunesse en comparaison à son père, vieux et blessé, lequel subit depuis deux ans un certain nombre de revers - mais pas de défaites! Blessé dans son orgueil, Philippe fait venir son fils auprès de lui dans le nord et c'est ensemble qu'ils vaincront les Scythes. Mais il est une mésaventure que le roi se serait bien gardé de vivre. De retour vers la capitale, l'armée macédonienne doit faire face à plusieurs escarmouches et autres embuscades. Pendant l'une d'entre-elles, le cheval de Philippe est mortellement touché, mettant à terre le roi lui-même touché par une lance en pleine cuisse. Hurlant de douleur, le roi est paralysé et ne doit son salut qu'à l'immense dévotion et à la piété filiale de son fils qui, sautant à bas de son cheval, court vers son père et le protège de son propre bouclier.

Le roi sort blessé dans son corps et dans son âme! Il doit la vie à un gamin qu'il commence désormais à considérer comme un rival. À leur retour ensemble à Pella, la foule ne regarde plus que ce jeune homme à peine sorti de l'enfance, beau comme Apollon et auréolé de gloire. Tel est le bilan de cette année 339. Les Perses mais également les Grecs apprenaient qu'ils allaient devoir craindre un ennemi autrement plus redoutable et plus séduisant que Philippe: son fils Alexandre qui a déjà tout d'un grand!

jeudi 24 novembre 2011

Cavour : artisan ardent de l'unité italienne

Cette année, l’Italie fête les 150 ans de son unité. Au milieu du XIXe siècle, une mosaïque d’Etats autonomes constitue la péninsule : le royaume des deux Siciles au Sud, les Etats Pontificaux au Centre. Au Nord, le duché de Parme, de Modène et de Toscane, le royaume de Piémont Sardaigne, la Vénétie et la Lombardie sont tous sous la domination de Vienne. Les tentatives de révoltes de 1848 ont fait naître en Italie un sentiment nationaliste. Sentiment qui contraste avec la situation politique et la situation des autres pays européens. L’Autriche réprime violemment ces mouvements nationalistes. Le royaume de Piémont Sardaigne gouverné par Victor Emmanuel II de Savoie parvient à garder une relative autonomie. Son premier ministre, le comte de Cavour, tire les leçons de cette révolte. C’est un aristocrate libéral qui s’oppose aux nationalistes.


Cavour est convaincu que seule une aide étrangère pourra permettre de chasser les Autrichiens et laisser les Italiens créer librement leur unité nationale. Ses idées politiques le mènerait à requérir l’aide de la Grande Bretagne, mais son côté pragmatique le conduit vers la France. Pour ce faire, il envoie à Paris sa belle cousine, la comtesse de Catisglione, âgée de 19 ans, afin de séduire Napoléon III. La comtesse sait se faire remarquer rapidement aux Tuileries. Le carrosse impérial est souvent garé à l’entrée de l’hôtel de la comtesse. Cavour exulte.
Néanmoins, tout est remis en cause le 14 janvier 1858. Une bombe explose sur les marches de l’opéra de Paris, à l’instant même, où le couple impérial arrive. L’attentat tue douze personnes et en blesse 156. L’investigateur du complot est le comte Orsini, un nationaliste piémontais. Durant le procès, Orsini conjure l’empereur d’aider son peuple qui souffre, lui promettant la reconnaissance éternelle de toute l’Italie. Les nationalistes sont condamnés à mort. L’opinion publique française plaint ces Italiens obligés de commettre de tels actes pour se faire entendre et soumis au joug des Autrichiens. Napoléon III demande à Cavour de le rejoindre à Plombières. Le 8 juillet 1858, l’empereur lui confie son intention de venir aider les Piémontais. Cavour rentre à Turin satisfait, mais déchante vite. Napoléon III hésite. La Prusse est favorable à l’Autriche et la Grande Bretagne souhaite à tout prix maintenir l’équilibre des forces sur le continent. Cavour et la comtesse de Catisglione ne cessent de harceler Napoléon III. Le premier ministre multiplie les provocations. L’empereur François Joseph d’Autriche le somme d’arrêter ses manigances. Cavour refuse. L’Autriche envahit le Piémont.

La guerre est déclarée et les Français s’engagent à porter secours aux Piémontais. Napoléon III arrive à Turin à la tête de ses troupes. Les habitants le reçoivent comme un empereur romain et le proclame « libérateur de toute l’Italie ». Napoléon III organise l’intendance et se met en marche. Il contourne l’armée autrichienne. Le 4 juin 1859 à Magenta, le général Mac Mahon inflige une cuisante défaite aux Autrichiens. Ayant subis de lourdes pertes, ces derniers se replient sur la Vénétie. François Joseph prend la tête des opérations. Les combats reprennent. La bataille de Solferino du 24 juin 1859 est une véritable boucherie et voit une nouvelle fois les Français l’emporter. Napoléon III est écoeuré par la violence des combats. Par ailleurs, cette guerre qui affaiblit l’Autriche, renforce la Prusse. Napoléon III préfère concentrer ses troupes sur les abords du Rhin, plutôt que de les employer en Italie du Nord. Il signe la paix de Villafranca. L’Autriche garde ses territoires italiens, excepté la Lombardie qui passe sous protectorat français.

Cavour est furieux. Avec l’aide du général Giuseppe Garibaldi, qui devient son bras armé, il réactive des révoltes contre l’Autriche. Peu à peu, le mouvement gagne les principautés du Nord et les pouvoirs en place s’effondrent. Les nouvelles assemblées proclament leur attachement au royaume de Piémont Sardaigne. L’Autriche est trop affaiblie militairement pour envoyer des hommes réprimer ces révoltes. En échange de la cession de la Savoie et du comté de Nice, Napoléon III favorise l’annexion de la Vénétie au nouveau royaume d’Italie. Garibaldi se lance à l’annexion du royaume des Deux Siciles. Il s’appuie sur les mouvements insurrectionnels siciliens et sur la bourgeoisie craignant de perdre ses biens. Après trois mois, Garibaldi pénètre à Naples le 7 septembre 1860 et met en fuite le roi François II. Le referendum se prononce en faveur du rattachement au royaume d’Italie.

Au mois de janvier 1861, des élections se déroulent, afin de constituer une assemblée constituante. Le 23 mars, le parlement, réuni à Turin, proclame Victor Emmanuel II roi d’Italie. Cavour meurt le 6 juin 1861 en voyant une partie de son rêve réalisé.
L’Italie n’est pas encore unifiée géographiquement. Les Etats Pontificaux la coupe en son milieu et l’Italie ne peut se concevoir sans Rome. Garibaldi se lance à la conquête de Rome en 1867. Cette fois, Napoléon III ne tolère pas une attaque contre le souverain pontife, chef de la Chrétienté. La guerre de 1870 entre la France et la Prusse, laisse le champ libre à Garibaldi pour s’emparer des Etats Pontificaux. La capitale est déplacée de Florence à Rome.

« L’Italie est faite, mais il reste encore à faire les Italiens ». L’unité géographique est créée, mais le peuple n’est pas encore uni comme en témoigne la multiplicité des langues. De nos jours, le régionalisme est encore très fort, démontrant dans une certaine mesure que l’unité italienne n’est peut être pas encore totalement aboutie.