lundi 31 janvier 2011

Francion, le premier roi de France

Toute nation, surtout dans sa prime jeunesse, se cherche des origines glorieuses peuplées de personnages héroïques. Les souverains de la France moyenâgeuse, de la première dynastie mérovingienne jusqu’aux capétiens en passant par les carolingiens, ont voulu asseoir leur suprématie sur cette vaste étendue géographique comprise entre le Rhin, l'Atlantique et les Pyrénées, grâce à des récits légendaires et mythiques. Les rois francs (hommes libres), depuis la chute brutale de Rome en 476, aspirent à rétablir l’ancien l’Empire Romain, ou tout du moins l’égaler.


Rome fut fondée, selon la légende, par deux frères : Romulus et Remus. Tous deux sont des descendants d’Enée, un survivant de la guerre de Troie. La cité aux sept collines a donc pour origine un héros de la plus célèbre bataille de l’Antiquité. Les premiers historiens et érudits du monde mérovingien ont donc cherché à donner à la première dynastie franque une légitimité non pas historique qui rappellerait ses souches barbares, mais mythique qui la rattacherait à l’antique civilisation grecque. En effet, le mythe d’Enée démontre que la culture latine était fille de la culture grecque. Aussi, rien ne pourrait être plus merveilleux, pour la jeune nation franque, qu’une ascendance remontant à la plus grande et plus ancienne culture que l’occident n’ait jamais connu. Les Francs n’aurait plus rien à devoir à l’héritage de Rome et ses mille ans d’histoire.


Frédégaire, un obscur et mystérieux érudit bourguignon du VIIe siècle, a écrit une histoire légendaire des origines du royaume de France (Historia francorum). Une histoire reprise par la suite, subissant ajouts et retouches jusqu’au XVIIe siècle.


Voici donc le récit de Francion, défenseur de Troie et rescapé de cette dernière. Fuyant la cité en flamme, il s'installe avec d'autres compagnons d’infortune sur un territoire compris entre le Rhin et le Danube et fonde avec eux une puissante ville nommée Sicambrie. Il bat les différentes tribus dont les Alains et se forge une solide réputation. De noble lignage, il devient logiquement le chef et fonde sa propre « dynastie » éponyme des Francs – et donc de la France - qui se perpétuera jusqu’aux premiers chefs francs historiquement reconnus ou avérés tel que Pharamond. Le récit s’enrichira au cours du Moyen-Age jusqu’à l’époque Moderne. En effet, l’ascendance de Francion ira au delà de l’aura d’Enée puisque Guillaume le Breton (XIIe - XIIIe siècles) en fait le fils d’Hector et donc le petit-fils du roi Priam. Enfin, Jean Lemaire de Belges (XVIe siècle) donne à Francion des origines gauloises car il fait remonter la création de Troie par d’anciens colons Gaulois. La venue de Francion en Gaule n’aurait été alors qu’un retour aux origines.


A partir du XVIIe siècle, le récit de Francion tombe dans la fable puis dans l’oubli.



(Francion vétu de lys, surveillant les travaux de construction de Sicambrie)


jeudi 27 janvier 2011

Alexandre et le nœud Gordien: le macédonien maître de l'Asie.


L'Antiquité recèle de mystères et de légendes qui prennent des tournures telles qu’elles dépassent parfois la fiction pour mieux devenir… réalité ! Le parcours d’Alexandre le Grand en orient est un foisonnement d’anecdotes merveilleuses. Parti de sa Macédoine natale en 334, Alexandre et son indestructible armée conquièrent toute l’Anatolie et les cités grecques d’Asie. Milet, Ephèse et – plus difficilement – Halicarnasse (1) quittent l’administration perse pour une nouvelle administration macédonienne. Ayant battu l’armée perse sur le fleuve du Granique où commandait Memnon de Rhodes (2), Alexandre se pense invincible : l’Asie peut désormais toute entière lui tomber entre ses mains. Poursuivant ses conquêtes dans la province de Phrygie en Anatolie, Alexandre parvient jusqu’à Gordion en 333.

Là, on lui présente le char du légendaire roi Midas – le roi aux mains d’or - dont le timon est noué par un nœud inextricable : le nœud Gordien. Les prêtres de la cité le présente à Alexandre lui racontant la légende selon laquelle celui qui dénouerait le nœud serait maître de l’Asie. Le défi est à sa hauteur : personne n’y est jamais parvenu. D’un geste ample, Alexandre tranche les cordes d’un coup d’épée.

« Peu importe la façon dont il est dénoué » s’exclame-t-il d’un ton prophétique.

Déconcertés – ils n’avaient pensé à cette méthode – les prêtres reconnaissent en Alexandre le futur maître de l’Asie. Une propagande bienvenue dont se servira aisément le macédonien pendant sa marche triomphante contre les Perses.


mercredi 26 janvier 2011

Tragédie au théâtre : l'assassinat du président Lincoln (1ère partie)


Abraham Lincoln est né le 12 février 1802 près de Hodgenville dans le Kentucky de parents agriculteurs. Tout en aidant ses parents dans les travaux de la ferme, il apprend à lire et à écrire à partir de la Bible et des pièces de Shakespeare. A l’âge de vingt ans, il s’installe à Springfield dans l’Illinois. Pour financer ses études de droit, il travaille dans une épicerie. Huit ans plus tard, il obtient son diplôme d’avocat. Il est engagé par une compagnie ferroviaire. Il voit dans le train le moyen de fédérer les Etats-Unis, par l’accélération des échanges.

Il tombe amoureux de Mary Todd, la fille d’un riche propriétaire du Sud. Lui, l’anti esclavagiste est mal accepté par sa belle famille. Sa femme très cultivée, parlant le français, lui sera d’une grande aide dans sa carrière politique, lorsque Lincoln s’engage auprès du parti républicain. Il réprouve l’esclavage. Il ne comprend pas qu’une démocratie puisse tolérer cette pratique. Néanmoins, il respecte encore plus la loi. Il veut faire changer les mentalités. La tension est à son comble entre le Nord et le Sud sur la question de l’esclavage et l’attaque de Harper’s Ferry met le feu aux poudres.



Lincoln est élu à la présidence en 1860. Il est détesté par les Etats du Sud, qui font sécession. Le nouveau président considère ce geste comme un outrage personnel, car le président est le garant de l’Union. Il tente de les raisonner, en se montrant conciliant et en rappelant qu’il ne souhaite pas interdire l’esclavage dans les Etats où il est déjà présent. Rien n’y fait. L’attaque du Fort Sumter déclenche les hostilités. Durant le conflit, il rend des visites régulières aux soldats sur le front. Profondément affecté par ce drame, il souffre de crises d’angoisse et de dépression. Son état est aggravé par la mort de deux de ses quatre fils.

En 1862, il proclame l’abolition de l’esclavage, voyant que le Sud ne souhaite pas retourner dans l’Union. Outre la portée symbolique et politique que revêt cette décision, elle permet de donner une nouvelle justification à la guerre et l’incorporation des noirs dans l’armée de l’Union. Lincoln devient le principal ennemi de la cause sudiste. Sur le trajet reliant son domicile à la Maison blanche, il échappe à plusieurs attentats. En 1864, il est réélu, mais le Sud n’a pas voté.

En avril 1865, Lincoln annonce son intention d’octroyer la citoyenneté américaine aux soldats noirs. Le vendredi 14 avril 1865, le couple présidentiel se rend à une représentation théâtrale. Durant le spectacle, le président est assassiné d’une balle en pleine tête. Le meurtrier saute sur la scène et hurle « Ainsi périsse les tyrans ! » avant de prendre la fuite par les coulisses. Le président est emmené chez lui. Il décède le lendemain à 7h22.

Tragédie au théâtre : l'assassinat du président Lincoln (2e partie)


Le meurtrier est rapidement identifié. Il s’agit de John Booth, un comédien sudiste. Celui-ci sombre dans l’alcoolisme, après sa faillite suite à une spéculation malheureuse à la bourse. Pour lui, Lincoln est un tyran souhaitant appauvrir le Sud par la suppression de l’esclavage et par la guerre. Il est semblable aux banquiers et financiers du Nord, qui engendrent des profits sur le dos des travailleurs sudistes. En se rendant à Washington, il se vante dans toutes les auberges de mettre en scène une pièce, qui va marquer les esprits et dont les personnages centraux sont César et Brutus. Booth veut tuer Lincoln en public. En attentant son heure, il observe sa cible et s’entoure de complices pro-sudistes. Il leur fait croire que le but est d’enlever le président, afin de favoriser la victoire de la Confédération. Il prépare sa retraite en cachant des armes et des vivres entre Washington et Richmond. Pour financer tout cela, il travaille comme homme à tout faire au théâtre Ford. Il apprend que Lincoln sera présent lors de la première de la prochaine pièce. Il loue un cheval et fait parvenir une lettre au Times, dans laquelle il revendique l’assassinat et donne le nom de ses complices.

A 22 heures, Booth accède à la loge présidentielle. Il connaît la pièce par cœur et attend le moment où le public va applaudir pour ouvrir le feu. En sautant de la loge sur la scène, il se blesse à la jambe et s’enfuit par les coulisses. Au même instant, le ministre de la guerre est lui aussi victime d’un attentat, mais ce dernier guérit de ses blessures.


Booth et son complice Herold galopent toute la nuit, mais sa jambe le fait souffrir. Ils s’arrêtent chez un médecin du nom de Samuel Mudd dans un petit village du Maryland. Les deux hommes se sont rencontrés lorsqu’ils étaient dans l’armée confédérée. La tête de Booth est mise à prix pour 50.000 dollars. L’armée est à ses trousses. Ses complices restés à Washington eux sont arrêtés: l'homme ayant attaqué le ministre, celui qui aurait dû tuer le vice président et qui au dernier moment a pris peur, enfin la femme qui les hébergeait. Le médecin qui a soigné Booth est lui aussi mis aux arrêts. A l’inverse des complices qui sont finalement pendus, ce dernier n’est condamné qu’à une peine de prison.

Après sept jours de cavale. Booth et Herold traversent le Potomac et arrivent en Virginie. Booth ne comprend pas le comportement de ses compatriotes, qui condamnent l’assassinat de Lincoln. En effet, le Sud rejette cet acte horrible, risquant de leur attirer les foudres des armées du Nord, déjà présente sur tout le territoire sudiste. De plus, un tel acte est mal vu sur la scène internationale et est difficilement justifiable auprès des autres nations. Booth et Herold se réfugient dans une grange près de Port Royal. Herold part chercher un médecin pour la jambe de Booth, dont l’état s’est aggravé. Il est dénoncé par une prostituée chez laquelle il a couché, en se vantant d’avoir assassiné le président Lincoln. Durant la nuit, les soldats encerclent la cache des fugitifs. Herold se rend, mais Booth ouvre le feu. L’armée met le feu à la grange pour créer un nuage de fumée à l’intérieur, avant de pénétrer. Le sergent Boston Corbett ouvre le feu et abat le criminel. John Booth meurt onze jours après Lincoln à 7h22.


Pendant que l’armée poursuit John Booth, tout le Nord pleure le président Lincoln. Le Nord n’a jamais été aussi uni. Lincoln est le premier président américain à être assassiné, c’est l’homme ayant donné sa vie pour la démocratie et la liberté et qui a succombé à la barbarie sudiste. Un convoi spécial est chargé de ramener le corps jusqu’à Springfield. Le Lincoln Special fait étape dans les grandes villes du Nord, où la population rend hommage à leur dirigeant. Il arrive le lendemain de la mort de Booth. Abraham Lincoln repose désormais dans le cimetière de Springfield. Un monument en l’honneur de sa mémoire et de son combat est inauguré à Washington en 1922.

Basile II, le dernier grand Basileus byzantin.

Basile II (860 – 1025) n’est pas le plus connu des empereurs byzantins (basileus). Le passant, dans la rue, n’hésitera pas à vous citer fièrement Constantin et Justinien, obscurs empereurs dont il ignore tout mais dont les noms lui rappellent avec nostalgie ses cours de 5e. Pourtant, à défaut d’avoir réformé en profondeur l’empire ou donné à sa capitale son nom (Constantin nomme Byzance, Constantinople), Basile II a défendu et agrandi considérablement l’empire, stoppant net l’avancée furieuse de la conquête du tout jeune et puissant royaume bulgare.


Depuis le VIIe siècle, l’empire Byzantin mène un combat sur deux fronts : les Balkans contre les bulgares et l’Orient contre l’Islam. L’Anatolie, à l’est de l’imprenable forteresse que représente Constantinople, est le théâtre de la résistance acharnée des byzantins pour enrayer les incursions islamiques. Antioche et la Crète repassent même sous le contrôle de Constantinople.


Le règne de Basile marque alors l’apogée territorial et culturel de l’empire byzantin à l’époque médiévale. Contenant les Fatimides, entre paix et quelques raids victorieux jusqu’à Alep, Basile II concentre toutes ses forces sur la puissance montante de l’époque : la Bulgarie. Les premiers heurts sont à l’avantage des Bulgares (989 – 1001) et de leur chef Samuel Ier. Basile II parvient finalement à contenir leur avancée en Thessalie et va pénétrer dans le royaume bulgare et le ravager. Néanmoins, il faut attendre la bataille de Kleidion en 1014 pour voir le Basileus triompher des Bulgares. De cette victoire on lui donne le surnom grec de Basileios Bulgaroktonos : le tueur de Bulgares. Un surnom qui lui sied finalement beaucoup : l’empereur fait crever les yeux des soldats survivants et renvoie les 15 000 Bulgares aveugles à leur chef conduits par un borgne épargné pour cent aveugles. Devant l’arrivée de cette troupe, Samuel meurt d’une attaque cérébrale. L’empire redevient alors une grande puissance crainte et respectée.


Dans le domaine religieux, Basile II a considérablement augmenté l’aire d’influence du christianisme: avec la conversion de la Russie au rite grec, l’empire byzantin acquiert un grand prestige spirituel dans le monde slave et rayonne de nouveau sue le monde méditerranéen.


La fin du règne est malheureusement désastreuse pour l’avenir de l’empire. A l’apogée de sa puissance, Basile II profite de sa situation militaire pour recentraliser tous les pouvoirs autour de sa personne alors que ses prédécesseurs avaient délégué une partie de leur autorité à des familles magnats dans les provinces et surtout en Anatolie. Basile laisse donc un empire qu’il a su pourtant rendre puissant en proie à des distensions politiques dont il ne s’en remettra pas. La période des Croisades s’ouvrira bientôt, mais Constantinople résistera aux musulmans autant qu’aux croisés encore quatre siècles jusqu’à sa chute définitive en 1453.

dimanche 23 janvier 2011

Quand l’appétit va tout va !

Qui derrière ces quelques mots ne voit pas apparaître la bonhommie rondouillarde d’un certain Obélix ? Il s’agit maintenant de savoir d’où vient réellement cette expression.


Une première piste dans cette enquête semble assez « alléchante ». Elle nous mènerait sur les traces des Gaulois. L’auteur du dessin animé Astérix et Cléopâtre de 1968, René Goscinny, aurait alors retransmis un dicton des peuples de la Gaule. Ceci paraît évident. Mais, c’est une fausse piste.


En réalité, il faut remonter le temps un siècle en arrière, exactement le 5 mai 1850, et entrouvrir la porte du cœur de la vie politique du moment, c’est-à-dire l’Assemblée nationale, puis tendre l’oreille.


Soudain une phrase attire l’attention :


« Quand le bâtiment va, tout va ».


Elle semble beaucoup plus se rapprocher de l’expression « Quand l’appétit va, tout va ». Mais est-ce la bonne piste ?


Poursuivons l’enquête. Entrons dans l’hémicycle. Un visage peut désormais être mis sur ces paroles. C’est un homme assez jeune, à l’allure républicaine (port de la barbe caractéristique). Il est en haut de l’estrade, en train de déclamer son discours devant l’Assemblée. Les chuchotements des parlementaires parcourant la salle nous dévoilent son identité. Il s’agit de Martin Nadaud élu député de la Creuse il y a tout juste un an, en mai 1849, lors des premières et seules élections législatives de la IIe République. Il siège alors à la Montagne, sur les bancs des républicains socialistes.


Qui aurait pu parier sur ce personnage grandiloquent, simple maçon lors de son arrivée à Paris 20 ans auparavant ? Loin de l’atmosphère parlementaire, Martin Nadaud, fils de cultivateur, a migré avec son père vers la capitale. Recruté dans les chantiers de Paris initiés par le préfet Rambuteau (ils seront achevés plus tard par le baron Haussmann), il y découvre des conditions de travail pénibles : journée de 13h et des échafaudages mal sécurisés notamment. C’est alors que l’expérience du terrain rejoint la politique. Il entre dans le cercle socialiste et se fait surtout connaître après la révolution de février 1848. Nous connaissons la suite : il est élu comme député de la Creuse en 1849.


Mais, ne nous égarons pas dans notre enquête. Que cherche à faire comprendre Martin Nadaud à travers cette expression autour du bâtiment ? Un rectificatif dans les propos du député creusois s’impose avant tout. Réécoutons plus attentivement la partie essentielle de son discours. Ses termes exacts sont : « Vous le savez, à Paris, lorsque le bâtiment va, tout profite de son activité. ».


La formule choc est là pour convaincre l’ensemble des députés de continuer à mettre en place diverses mesures, notamment dans le bâtiment, pour encourager la production et la consommation et donc relancer une économie alors moribonde. Dès lors, se promener dans Paris revient à faire une visite de chantier. Il faut éviter ça et là les chutes de pierres accidentelles d’un bâtiment en cours de construction, slalomer entre les échafaudages et les échelles, être attentif au moindre convoi de sacs de sable afin de ne pas se faire renverser…


Le grand intérêt de tout ce fourmillement d’activités est d’améliorer les conditions de vie et de travail d’une population parisienne ne cessant de s’accroître. Celle-ci pourrait alors notamment mieux se nourrir.


Ainsi, les 2 formules, désormais célèbres bien qu’ayant 100 ans d’écart, se trouvent logiquement connectées : « quand le bâtiment va, tout va » de Martin Nadaud en 1850 se trouve non loin de « quand l’appétit va, tout va » de René Goscinny en 1968. Cette piste était la bonne. L’enquête est close et résolue.

vendredi 21 janvier 2011

Arminius ou l’échec de la romanisation en Germanie (1ère partie)


Sous le règne d'Auguste, l'empire romain connut une expansion sans précédent. Pour sécuriser les frontières de la Gaule, l'empereur lance plusieurs campagnes à l'est du Rhin pour soumettre les tribus germaniques. Certaines tribus germaniques résistent mais d'autres s'allient avec Rome.

Arminius est le fils de Segimerus, chef d'une tribu chérusque se situant sur les rives de la Weser. Il s’oppose aux Romains. Ceux ci emmènent Arminius, âgé de 10 ans, et son frère Flavius le blond. Il est courant chez les Romains de prendre des fils de chefs de tribus comme otage. Cette coutume a pour but de s'assurer de la fidélité du chef de la tribu et, en élevant ses enfants comme des romains. Ainsi plus tard, ils pourront servir les intérêts de l'empire. Ils atteignent probablement Rome en l'an 9 av. J.-C. et suivent les cours d'une école qu'Auguste avait spécialement fait construire pour les enfants d'otages germains sur le Palatin. Arminius suit l'enseignement militaire romain où ses instructeurs notent ses aptitudes exceptionnelles pour un Germain. Vers l'an 4 ap. J.-C., il commande un détachement auxiliaire de cavalerie à l'occasion des guerres dans la péninsule balkanique. Suite à ses faits d’arme, il reçoit la citoyenneté romaine et accède à l’ordre équestre.

En 7, Auguste nomme Varus au poste de gouverneur de Germanie. C’est un homme d’expérience ayant déjà gouverné en Syrie et où il a dû faire face à des révoltes juives. Varus choisit Arminius pour le seconder. Il connaît bien le terrain et parle plusieurs langues germaniques.
A l'est du Rhin, les Romains ont aménagé des camps fortifiés le long des rivières de la Lann, la Lippe et du Main. Haltern est le plus grand de ces camps, capable d'accueillir trois légions et destiné à devenir le centre de la nouvelle province. En été, les troupes romaines partent établir des camps d'été plus à l'est, vers la Weser. Les légions progressent d'abord par bateaux en suivant la Lippe puis par voie terrestre. Les trois légions sont accompagnées par une foule de civils, marchands, forgerons et différents corps de métiers et des familles. Arminius est envoyé en éclaireur à la tête de troupes auxiliaires, composées de Germains. Il est chargé de sécuriser la voie.
Varus applique la loi romaine à la lettre sur les tribus germaniques. La fiscalité apparaît intolérable aux Germains qui sont déjà à peine autosuffisant. Cependant, c’est dans le domaine judiciaire que Varus choque. Comme tout gouverneur de province, il dirige les procès et puni de mort les crimes. Or pour les Germains, seuls une assemblée est apte à juger un homme et seuls les dieux peuvent condamner à mort. Ils se sentent bafoués, car les Romains ne respectent pas les traditions sacrées. Des révoltes éclatent qui sont réprimées dans le sang. Arminius supportent de moins en moins la manière, dont les Romains traitent son peuple.
Arminius entame un double jeu. Il reste au service des Romains, tout en fomentant la révolte auprès des Germains. Ce n’est pas une tâche aisée, car les clans ne sont pas unis. De plus, certains sont alliés à Rome, comme Segestes. Arminius utilise ce qu’il a appris à l’académie militaire. Il sait que les Romains sont imbattables en plaine. Il faut donc les forcer à se battre dans les forêts et les marécages. De plus, il sème la peur parmi les légionnaires. Accompagné de ses auxiliaires et sous couvert de l’uniforme romain, il attaque par surprise bon nombre de patrouille.

Arminius ou l’échec de la romanisation en Germanie (2e partie)


Varus ne croit pas à une révolte généralisée des Chérusques et Arminius l’appuie en ce sens. Il entame le retour de ses troupes à ses quartiers d’hiver. Arminius ouvre la route avec ses cavaliers. Parvenu à la lisière de la forêt de Teutobourg, Varus aperçoit de la fumée. Il pense qu’Arminius est tombé dans une embuscade et souhaite lui porter secours. Les légionnaires s’enfoncent dans une forêt épaisse parsemée de falaises et boueuse. Les chariots s’enlisent. La colonne se distend. Les cavaliers sous le commandement d’Arminius, accompagné de guerriers germains attaquent simultanément l’avant et l’arrière de la troupe. Il s’agit de raid éclair. Varus réunit le gros de ses troupes et installe un camp fortifié dans une plaine, afin d’y passer la nuit. Le lendemain sous une pluie battante, les légions se remettent en route. Leur but est de quitter la forêt. Arminius poursuit sa technique de la guérilla. Annonçant ses raids par des sons de cor. Les Romains apeurés ne cherchent plus qu’à s’enfuir. Isolés, paniqués et désorganisés, ils sont massacrés par les guerriers chérusques. Aucun légionnaire romain ne sortira de la forêt de Teutobourg. Varus lui même se suicide sur le champ de bataille. Sa tête est envoyée à Auguste. C’est la première fois que les Romains subissent une défaite aussi lourde en si peu de temps.


La bataille de Teutobourg marque l’échec et la fin de l’expansion romaine en Germanie. Pour Arminius, c’est la consécration. Tacite le décrit « comme le sauveur de la Germanie ». Auguste renonce à envoyer de nouvelles troupes après l’échec de Germanicus en 15. Pour l’empereur, ces territoires n’ont pas grand chose à offrir. Il est préférable de laisser les Germains s’entretuer. D’un certain côté, l’empereur n’a pas tort, puisque Arminius est empoisonné par l’un de ses proches.

La force d’Arminius est d’avoir su unir des clans différents et indépendants. Il a également réussit à imposer sa stratégie personnelle. Celle ci privilégiant les raids plutôt que les batailles rangées, aurait pu le faire passer pour un lâche aux yeux des ses compatriotes. Il faut y ajouter la préférence pour la capture des civils. Il ne faut pas y voir un geste humaniste, mais un geste économique. Arminius espère les échanger contre des rançons. Les motivations personnelles d’Arminius sont encore l’objet de nombreux débats entre historiens. Certains y voient un combat pour la liberté des Chérusques contre l’envahisseur romain. D’autres penchent plutôt pour un combat personnel. Le but final d’Arminius aurait été de créer une monarchie sur le modèle romain, dont il aurait pris la tête.

L’échec de la romanisation en Germanie est à la base de la cassure culturelle entre les régions situées de part et d’autres du Rhin. Cette dernière peut être observée comme une explication des différences politiques entre la France et l’Allemagne. Les clans et tribus germaniques n’ont pas été unifiés par les Romains. Ceux ci demeurent jusqu’à la fin du XIXe siècle, expliquant le morcellement politique de la région. Le Saint Empire est demeurée une monarchie élective, par les grands électeurs issus des différents Etats et principautés. La naissance de l’Allemagne a dû prendre en compte cette situation et a privilégié le fédéralisme comme mode de gouvernance.

mardi 18 janvier 2011

La controverse de Piltdown, notre faux ancêtre.

1912 est l’année qui voit la disparition tragique du Titanic. Elle est également celle d’une découverte archéologique majeure dans le domaine paléontologique.


Depuis Darwin, l’homme est un animal qui descend du singe et qui a plusieurs millions d’années d’évolution. Le monde scientifique, déboussolé par les découvertes et le déchiffrage des écritures égyptiennes et mésopotamiennes du XIXe, commence juste à douter de la parenté d’Adam et Eve sur l’humanité. Aussi, lorsqu’on découvre que les ossements humains les plus anciens proviennent d’Afrique, la toute nouvelle génération de paléontologue reste pantoise. La vieille, elle, reste attachée à une tradition plus chrétienne qui voit dans l’homme ancien l’ancêtre… de l’européen. L’Africain noir est perçu encore avec une vision colonialiste qui change très doucement au fil du temps mais dont les aprioris restent encore très ancrés dans les mœurs.


Démontrer d’où vient le premier homme, l’ancêtre ultime, le chainon manquant, celui qui s’est définitivement séparé du singe, devient alors une quête ultime. Un archéologue anglais, Charles Dawson, connu pour ses nombreuses collections d’ossements, découvre en cette année 1912 près de Piltdown, un crâne d’homme datant d’un demi-million d’année. Quelques temps plus tard, une mâchoire d’origine simiesque semblant être contemporaine du crâne humain est mise au jour par les paléontologues rendues sur le terrain. Le crâne et la mâchoire s’emboitent : voici la renaissance d’un être venu des profondeurs de la préhistoire humaine ! Pour beaucoup « l’homme de Piltdown » est le fameux chainon manquant de l’évolution et il est Anglais ! Tout à fait agréable, n’est-il pas ? Il l’est d’autant plus que Piltdown confirme les différentes thèses raciales en vogue à l’époque.


Un doute va cependant subsister. En 1920, le paléontologue allemand Franz Weidenreich affirme qu’après analyse ses conclusions sont différentes: le crâne est celui d’un homme moderne et la mâchoire celle d’un orang-outang. Il crie donc à la supercherie. Pourtant les chercheurs anglais font bloc, même quand la première moitié du XXe siècle voit les découvertes d’ossements très anciens se multiplier en Afrique et en Asie. La preuve est même faite que l’australopithèque, plus ancien, associe une mâchoire humaine à un crâne plus « simiesque ». Tout le contraire de l’ancêtre Anglais. Choquant, n’est-ce pas ! Bientôt « l’homme de Piltdown » devient un enfant illégitime de la grande famille humaine. Il ne ressemble à aucun autre de ses cousins.


Devant la controverse, le Muséum d'histoire naturelle de Grande-Bretagne se résout à demander une datation au carbonne14 en 1959. Le résultat est symbolique puisque la supercherie est déjà admise dans les milieux scientifiques depuis une bonne vingtaine d’années. Le crâne date du Moyen-Age et la mâchoire de 500 ans. Le faussaire avait habilement brisé la partie de la mâchoire qui s'articule sur le crâne afin qu'on ne pût constater la mauvaise adaptation.


Anecdote :


En 1973, Mike Oldfield, célèbre compositeur anglais de l’album Tubular Bells, intitule une de ses parties « Piltdown man » dans laquelle on entend les grognements du supposé ancêtre. Cette composition fut inspirée par les cours d’école pendant lesquels on apprenait aux petitx anglais l’existence de l’homme de Piltdown. En 2003, lors de la réédition de Tubular Bells, « Piltdown man » a disparu au profit du terme plus générique mais moins polémique de « caveman ».

vendredi 14 janvier 2011

Olympias, mère d'Alexandre. Dernière partie


La chute.

Olympias voit d’un bon œil l’avancée victorieuse de son fils. Tour à tour, Babylone, Suse, Persépolis ou encore Ecbatane tombent entre les mains d’Alexandre. En s’accaparant toutes les richesses des capitales perses, la Macédoine devient très riche. Alexandre ne manque pas de faire parvenir à Pella, la capitale de la Macédoine, l’argent nécessaire pour permettre au royaume de résister à de possibles attaques extérieures. En effet, les cités grecques, dont Athènes, attendent le moment opportun pour renverser la domination macédonienne en Grèce, et Sparte est une cité qui revendique son inimitié avec l’envahisseur.

C’est donc dans un contexte territorial assez instable qu’Antipater – le régent choisi par Alexandre parmi les vétérans de son père – doit faire face à la rébellion de la reine-mère. En coulisse, elle profite de sa grande notoriété de « mère de dieu » pour revendiquer plus de pouvoirs. Antipater se plaint par des centaines de lettres qu’il envoie à son roi. Mais Olympias tient, elle aussi, une correspondance acharnée avec son fils. Dans ses écrits elle évoque sa souffrance d’être impuissante face aux complots subjacents qu’elle perçoit à la cour. Elle critique la gestion et le gaspillage des richesses envoyées par Alexandre depuis l’autre bout du monde. Enfin, elle s’en prend directement à Antipater qu’elle accuse de vouloir attenter à sa vie et celle de son fils. Dans son courrier Alexandre enchaîne aussi les plaintes répétées d’Antipater. Il récuse les accusations, affirme sa loyauté et celle de son fils, Cassandre, ami d’enfance d’Alexandre et qui l’accompagne dans son épopée. Enfin, il dénonce qu’Olympias veut trop s’immiscer dans les affaires politiques et qu’elle met en péril la stabilité de la Macédoine. Alexandre, fataliste mais réaliste quand aux sentiments qu’il éprouve envers sa mère répond :

« Antipater ne sait pas qu’une larme de ma mère suffit à effacer mille lettres d’accusation comme celle-ci ! »

Cette « incompatibilité » politique entre Antipater et Olympias pousse cette dernière à s’exiler quelques temps en Epire où elle exerce la régence du petit royaume. Malgré les doutes sur sa loyauté, Alexandre maintient son régent.

Pourtant, approchant les 33 ans, Alexandre finit par accéder aux caprices de sa mère. Voulant destituer Antipater, Alexandre appel le vieux vétéran à Babylone – sa capitale – pour lui demander des comptes. Ce dernier refuse et envoie ses fils pour défendre sa cause. Alexandre, en rage, ordonne à son fidèle ami Cratère de prendre la route pour Pella et de faire assassiner en secret Antipater. Olympias se délecte à l’avance d’un tel carnage ! Cependant, le sort va s’abattre sur elle. Le 13 juin 323 Alexandre décède et Olympias est désormais sans défense. Malgré ses tentatives de s’allier l’aristocratie macédonienne en faisant marier sa fille Cléopâtre, elle est rattrapée par le fils de son vieil ennemi, Cassandre, qui après un simulacre de procès l’a fait assassiner par lapidation en 316. Elle a alors presque soixante ans.


Epilogue :
Olympias a été une femme fatale à l’ambition démesurée qui a toujours cru à son destin fabuleux. Un caractère qu’elle a su transmettre à son fils qui a conquis le monde. Elle reste pour les auteurs antiques comme pour les plus modernes, comme la Muse qui a inspiré et fabriqué Alexandre.