lundi 30 mai 2011

Marc Antoine et la tortue

Comment d’une retraite militaire peut naître la plus remarquable et la plus célèbre manœuvre militaire de l’antiquité. Elle sera même toujours considérée par Machiavel comme le symbole de la puissance militaire de ses aïeux romains: la formation en tortue. Même les enfants, ardents lecteurs des aventures d’Astérix, en connaissent le principe. Les soldats romains forment un carré et sont protégés par leurs boucliers devant, derrière, sur les flancs et enfin sur leur tête. Le pilum, sorte de javelot, se place dans les interstices des boucliers. Alliant défense et attaque, la tortue romaine est une redoutable machine de guerre. Rendue insensible aux attaques de flèches et autres lances, la tortue avance inexorablement en formation compacte ne laissant aux assaillants, souvent désorganisés, qu'une seule option possible : la fuite.


Comment la formation de la tortue est-elle née ? On la doit au deuxième plus célèbre amant de la divine Cléopâtre d’Egypte : Marc Antoine (-83 à -30). Fils spirituel de Jules César, Marc Antoine obtient du Sénat Romain le droit et le devoir de défendre et d’accroître la domination romaine en Orient (Grèce et Asie). Octave, son rival, est à Rome et s’occupe de l’Occident. L’Imperator oriental jouit d’un grand prestige militaire depuis son rôle à la bataille de Pharsale en -48 et de Philippes en -42 (où il venge l’assassinat de César en défaisant Brutus). Malgré le combat acharné d’Octave qui, depuis Rome, souffle sur les braises des rumeurs mal intentionnées à son égard, Marc Antoine administre l’Orient et prépare une expédition contre les Parthes en -37. Son principal allié est et restera jusqu’à son suicide en -30, l’Egypte et l’envoûtante Cléopâtre qu’il épousera et avec qui il aura trois enfants.


Marc Antoine part donc avec son armée vers l’Arménie et l’Iran qui virent triompher Alexandre le Grand trois siècles plus tôt. La tête pleine de rêves, imaginant revenir à Rome couvert de gloire, réduisant ainsi l’influence néfaste d’Octave, le général romain ne récolte hélas que la défaite. Mal préparée, trop impatiente et surtout essuyant un hiver désastreux, l’armée romaine est mise en déroute et harcelée pendant tout le chemin du retour. C’est là que naît la tortue. Poursuivant les romains, les Parthes décochent des milliers de projectiles – flèches et balles de fronde – qui n’en finissent qu’avec la nuit tombante. Le génie peut parfois naître du chaos. Voulant sauver ses hommes, les insignes et les bagages des lambeaux de son armée, Marc Antoine invente alors la formation en tortue qui, après quelques jours d’entraînements forcés est parfaitement assimilée par ses hommes. En quelques instants, voyant les Parthes approcher, les romains se rassemblent et deviennent « insensibles » aux attaques éloignées des tireurs parthes. Ceux-ci envoient alors leurs cavaliers. Qu’à cela ne tienne, Marc Antoine a pensé à tout ! Les premiers rangs tendent leurs pilums et dès que les cavaliers s’approchent de trop près, la tortue devient un hérisson bien piquant.


L’époux de Cléopâtre ne jouira pas longtemps de sa formidable invention. Sauvant un peu de sa renommée en -35 avec l’asservissement de l’Arménie et de la Médie, Antoine ne pourra pas utiliser la force de ses formations en tortue face à Octave à Actium en -31 : la bataille qui allait décider du sort du monde antique s’est déroulée… sur mer. Un paradoxe vu de quel animal s’inspire sa géniale invention !

dimanche 29 mai 2011

Le projet Manhattan : "Je suis Shiva le destructeur"



C’est en termes que le physicien américain Robert Oppenheimer décrit les résultats du premier essai de la bombe atomique, dans le désert du Nouveau Mexique, le 15 juillet 1945. Son adjoint Kenneth Bainbridge ajoute : « Maintenant, nous sommes tous des fils de pute ».

L’opération Trinity, est le résultat d’un vaste programme de recherche nommé projet Manhattan. Celui-ci est lancé en juillet 1942 par le président américain Franklin Roosevelt, suite aux avertissements de plusieurs scientifiques européens réfugiés aux Etats-Unis, dont Albert Einstein et Enrico Fermi. Ces derniers sont convaincus que les Allemands travaillent sur un projet d’armement se basant sur les découvertes effectuées durant la fin du XIXe et du début du XXe siècle, sur les particules d’uranium. La conquête de la Norvège en 1940 et la capture des usines d’eau lourde nécessaire au refroidissement des réacteurs lors de la fission, argumentent cette hypothèse. En réalité, Hitler n’accorde que très peu d’importance à ces travaux. Il préfère concentrer les efforts allemands sur les missiles, une arme plus facile à construire et donc utilisable plus rapidement.
Le projet Manhattan, du nom de l’endroit où se situe le quartier général du corps d’ingénieur travaillant sur le projet, est placé sous la direction du général Leslie Groves. Il vise à coordonner les recherches des quatre universités de la côte Est, en vue de créer une arme exploitant l’énergie libérée par la fission nucléaire. Outre des recherches scientifiques, le projet Manhattan met en place les infrastructures pour traiter l’uranium, ainsi que le plutonium et fabriquer les matériaux adéquats.

Apprenant le succès de l’opération Trinity, le nouveau président Harry Truman en informe Churchill, puis Staline. Il se contente de signaler qu’il possède une nouvelle arme, sans la définir réellement. Le dirigeant soviétique n’y prête aucune attention. Truman envoie le 26 juillet un ultimatum à l’Empereur Hirohito, ordonnant sa reddition sans condition. Devant le silence japonais, le président américain en déduit que sa demande est rejetée. Le 28 juillet, il prend la décision d’utiliser la bombe. Il s’agit de mettre un terme à la guerre rapidement et en perdant le moins d’hommes possible.




En 1945, la guerre est terminée en Europe, mais se poursuit dans le Pacifique. En effet, bien que les Etats-Unis regagnent du terrain depuis deux ans, les Japonais continuent de se battre avec acharnement. La question ne réside pas dans l’issue de la guerre, mais dans le coût humain. Au mois d’avril, la prise de l’île d’Okinawa à l’extrême sud de l’archipel nippon a couté la vie de 13.000 soldats et de 200.000 japonais, militaires et civils compris. Un rapport remis au président Truman estime que la conquête de l’île de Honshu coûterait la vie de 500.000 GIs.
Par ailleurs, conformément aux accords de Postdam, une fois l’Allemagne vaincue, les Soviétiques déclarent la guerre au Japon. Truman veut éviter une extension de la zone d’influence soviétique dans le Pacifique et montrer la puissance militaire des Etats-Unis.

L’Etat Major se réunit pour définir les cibles. Cinq villes sont retenues : Kyoto (centre industriel important), Hiroshima (base maritime et industries navales et d’armement), Yokohama (grand port commercial), Kokura (centre militaire principal) et Niigata (usines sidérurgiques). Kyoto est très vite rejetée, car il s’agit d’un centre culturel et historique du Japon trop important pour être détruit. Elle est remplacée par Nagasaki (ports militaires). Le choix de la cible allait dépendre en grande partie des conditions météorologiques.

Le 6 août à 2h45, le colonel Paul Tibbets décolle aux commandes du bombardier Enola Gay. A son bord, il emporte Little Boy, une bombe à uranium. A 8h14, la bombe est larguée sur Hiroshima. La ville est ravagée par le souffle de l’explosion, atteignant les 800km/h. 80.000 personnes meurent sur le coup, brûlés par une température montant jusqu’à 4.000 degrés au point d’impact. Tout est réduit en cendre dans un rayon de quatre kilomètres autour de l’épicentre. Les destructions et les brûlures s’étendent sur huit kilomètres. 60.000 personnes mourront des années plus tard, des suites des radiations, conséquences inconnues en 1945.

Sans reddition du Japon, une seconde bombe est larguée sur Nagasaki. Fatman, bombe au plutonium, plus puissante que la précédente, tombe sur la ville le 9 aout 1945 à 11h02. Les conséquences sont identiques. Cependant, les collines entourant Nagasaki empêchent le souffle de l’explosion et les incendies de se propager sur une grande distance. On dénombre 40.000 personnes mortes sur le coup, puis 40.000 autres quelques années plus tard.


Le 15 aout, l’empereur accepte la reddition du Japon sans condition. L’acte est signé à bord du Missouri le 2 septembre 1945, mettant un terme au conflit le plus meurtrier de toute l’histoire de l’humanité jusqu’à ce jour.

dimanche 22 mai 2011

Les Chinois : une population nombreuse depuis 2000 ans


Aujourd'hui, avec plus d'1,3 milliards d'habitants, les Chinois sont la première population mondiale. Cette importante part de la population du globe est couramment associée à la forte croissance démographique de la Chine, qui a eu lieu dans la seconde moitié du XXe siècle, sous l'impulsion de la politique nataliste de Mao. La Chine a plus que doublé sa population en 60 ans. Mais l'importance de la population chinoise date de temps plus reculés.



Plongeons dans l'empire chinois des Han (entre le IIe siècle avant J-C et IIe siècle après J-C) et suivons un des agents de l'administration impériale chargé du recensement de la population (déjà dès le milieu du 1er millénaire avant J-C, les habitants chinois étaient comptés).



Nous sommes en Chine, en 2 après J-C, à Changan (l'actuelle Xi'an), centre politique de la première dynastie des Han. Le départ pour l'agent recenseur est imminent. Les derniers sacs de vivres sont chargés dans les charrettes. Il s'installe sur son cheval et part pour une longue chevauchée à travers l'empire, de circonscription en circonscription, pour recueillir les registres dénombrant la population. Il est toujours bien reçu par les habitants des différentes villes qui l'invitent souvent à manger en leur demeure. Bien que des fois il aurait préféré avoir un repas plus élaboré que celui offert par un simple paysan, c’est l'occasion pour lui de voir le quotidien des catégories sociales chinoises les plus basses de la société et ainsi expliquer le résultat du recensement des habitants de l'empire qu'il est train de faire. Il apparaît clairement, selon ses analyses, que même dans les familles les plus modestes, l'usage des baguettes est devenu courant ; ceci contrairement à il y a quelques siècles (dans une période antérieure au IVe siècle avant J-C) où les mains, sources de maladie, étaient l'instrument principal pour consommer la nourriture, comme il a pu le lire dans les Traités des rites (1). Dans l'esprit de l'agent recenseur, qui dit amélioration des conditions sanitaires, dit prolongation de la durée de la vie et donc augmentation de la population. Cet argument semble être attesté à mesure qu'il avance dans son voyage : sans avoir consulté les registres qu'il recueille, il estime que les villes traversées sont vraiment denses en population.



Après quelques mois passés à parcourir le territoire, il remarque un contraste frappant dans le territoire chinois. Alors qu'il vient de quitter le nord de la Chine et après une traversée très pénible du fleuve Yangtze, il prend conscience du changement du paysage qui s'offre à yeux. A la place d'une région du nord verte, bien arrosée, basée sur la culture du millet et du blé, où la circulation est rendue difficile par la masse de la population, il trouve au sud du grand cours d'eau une région quasiment vide, occupée par des aborigènes restés indépendants. Dans cet ensemble désertique, il note quelques îlots plus peuplés où commencent à se développer la riziculture, notamment à Suzhou (ville très ancienne datant de 2500 ans en 2005). C'est dans cette zone qu'il tombe malade. Mais, cet « incident » est encore une fois pour lui le moyen d'argumenter en faveur d'une croissance démographique chinoise, en suivant le même schéma de pensée que pour les baguettes. L'agent recenseur bénéficie des vertus de la « médecine traditionnelle chinoise » basée sur l'équilibre harmonieux entre les fonctions de l'organisme. Dans son cas, le diagnostic est clair pour le médecin : son équilibre a été rompu par des « excès externes », c'est-à-dire la chaleur (40°) et l'humidité (une pluie battante qui a duré plusieurs jours sans discontinuée) du climat. Il est soigné très rapidement aux moyens de différents procédés thérapeutiques qui ont fait leurs preuves (moxibustion, acupuncture et pharmacothérapie), puis il poursuit son voyage.



Son périple s'achève et l'agent recenseur revient à Changan, avec les carrioles, non plus chargées de vivres, mais de registres dénombrant l'ensemble de la population de l'empire. Bien qu'il n'ait pas ouvert ces derniers, son voyage lui a permis déjà de se faire une idée du nombre d'habitants et de sa répartition. Pendant plusieurs jours, une myriades d'agents impériaux s'enferment dans leurs bureaux afin de procéder aux calculs. L'agent recenseur vient tous les matins, curieux de connaître le résultat. La porte du service de recensement s'ouvre enfin. Un des agents sort avec une feuille où l'on peut apercevoir, griffonné, des chiffres dans tous les sens. Mais un des chiffres ressort en gros sur le papier et, de là où il est, l'agent recenseur le perçoit clairement ; les yeux écarquillés d'incrédulité, il se dit intérieurement : « 59 594 978 habitants ! Presque 60 millions ! » (c'est l'équivalent de la taille de l'Empire romain des Antonin à son apogée au milieu du IIe siècle après J-C). Il lira un rapport plus détaillé, par la suite, intitulé « Le traité géographique » de l'Histoire des Han étayant ses impressions sur la répartition de la population : les 2/3 de la population se concentrent dans le nord de l'empire des Han, région agricole la plus productrice. L'équation, toujours la même, est facile à comprendre : des gens bien nourris ont une meilleure santé, vivent ainsi plus longtemps et sont donc plus nombreux. De surcroît, pour l'agent recenseur comme dans l'esprit de tout à chacun, si la population de l'ensemble de l'empire est devenue si nombreuse, c'est bien grâce à la dynastie des Han qui marque le retour de la paix intérieure et de la prospérité, après une longue période trouble.


On estime que les 60 millions de Chinois décomptés, en 2 après J-C, représenteraient entre le quart et le tiers de la population mondiale de l'époque ; ce qui correspond à une proportion, au niveau international, beaucoup plus importante qu'aujourd'hui où ils représentent tout de même plus du cinquième de la population.


(1) En comparaison, la fourchette, invention italienne du XIe siècle, est introduite en France par Catherine de Médicis, au XVIe siècle. Son emploi régulier est très lent : son usage devient courant au XVIIIe siècle. Au XVIIe siècle, Louis XIV lui-même refuse de l'utiliser, préférant manger avec les doigts.

mardi 17 mai 2011

Giuseppina Grassini, la diva amoureuse de Napoléon

Napoléon passe plus pour un grand politique et fin militaire que pour un bourreau des cœurs. On le décrit fidèle, très amoureux et même peut-être piètre amant ! Nous connaissons les célèbres Joséphine de Beauharnais – sa femme, immortalisée par David lors de la cérémonie de sacre – et Marie-Louise – sa seconde épouse qui lui donna enfin le fils dont Napoléon rêvait. Loin des amours légendaires et publics des rois de France (Henri IV, louis XIV et Louis XV), Napoléon est attaché à ses épouses et semble leur accorder le peu d’affection que lui laisse son temps libre. Occupé par ses fonctions de premier consul puis d’empereur et surtout de stratège militaire, toujours à défendre les intérêts français à l’étranger, Napoléon n’accorde que peu d’intérêt à la gente féminine. Cependant, il la considère avec respect, prudence et appréhension. « La seule victoire face aux femmes, disait-il, c’est la fuite ». Mais derrière cette candeur toute philosophique se cache un homme qui lui aussi possède ses phantasmes. Aussi, c’est avec amusement ou dégoût que l’on retiendra cette phrase qu’on lui attribue, s’adressant à Joséphine « Ne vous lavez pas, j’arrive ! ».

Pourtant, malgré son emploi du temps extrêmement serré, Napoléon a bien eu des maîtresses. La plus célèbre reste l’envoûtante cantatrice italienne Giuseppina Grassini. Elle a vingt-trois ans lorsque Napoléon la découvre au théâtre de La Scala à Milan. A ce moment, Napoléon n’est que général mais son prestige – victoire de Lodi en 1796 – est grandissant. La merveilleuse brune italienne enchaîne les sourires, les regards langoureux et les gestes affectueux. A la surprise générale, le général reste maître du champ de bataille et ne plie pas devant l’ennemi. Encore fol amoureux de Joséphine, il rentrera saint et propre de tout adultère alors que pendant ce temps Joséphine semble être à cheval sur le protocole. L’italienne n’a peut-être pas atteint son but - le petit corse l’attire - mais elle sait que l’avenir sera plus propice. Cet homme, pense-t-elle ne sera pas n’importe qui. L’Italie n’est qu’une terre appauvrie où se déchirent Français et Autrichiens qui se battent pour la prédominance sur les terres de l’antique empire romain. Il reviendra !

Les faits lui donnent raison. Lors de la seconde campagne d’Italie (1800), Napoléon arrive cette fois en premier consul et entre triomphalement dans Milan après sa difficile victoire sur les Autrichiens à Marengo. Giuseppina chante en l’honneur du premier consul. L’effet est immédiat. Le lendemain, elle prend son petit déjeuner dans les appartements de Napoléon. Il décide de l’emmener avec lui à Paris mais recommande à la belle la plus grande discrétion. Dans la capitale, elle participe à tous les honneurs de la victoire et chante aux Tuileries et à la Malmaison. Guiuseppina est réellement amoureuse. Attaquée en chemin par des brigands, elle tente, sans succès, de sauver une effigie de Napoléon. Pourtant, Napoléon est un homme de travail qui s’avère être triste et ennuyeux. Il ne reste guère plus d’une demi-heure à table et remplit son devoir très furtivement. La chaude italienne s’ennuie. Elle quitte plusieurs fois Paris mais revient souvent. En femme du sud extravertie, elle regrette, plus qu’elle ne s’étonne, de ne pas recevoir le titre de « première favorite de l’empereur ».

Le temps et les sentiments s’estompent. Napoléon a été obligé de divorcer pour épouser Marie-Louise et Guiseppina parcourt l’Europe où elle reçoit autant de succès pour ses prestations de scène que pour sa beauté. Quel manque de reconnaissance ! Elle séduit Wellington, celui à qui l'on attribue la victoire de Waterloo, et chante en l’honneur de la défaite française ! Est-ce là une vengeance ? Peut-être ! Napoléon, lui a-t-il fait cette confidence bien désagréable, qu’il fit plus tard à Sainte-Hélène qu’il préférait les blondes aux brunes !

dimanche 8 mai 2011

Bull Run : la guerre sera plus longue que prévu




La bataille de Bull Run (nom d’une rivière) ou de Manassas chez les Sudistes est l’une des premières grandes batailles de la Guerre de Sécession. La bataille se déroule le 21 juillet 1861 près de la petite ville de Manassas en Virginie à une cinquantaine de kilomètres au sud ouest de Washington.

Depuis le début de la guerre en avril 1861, aucune véritable bataille n’a encore été livrée. Le Sud souhaite obtenir une victoire rapide, sachant qu’il aurait dû mal à tenir une guerre longue. En effet, la confédération peine déjà à équiper correctement ses hommes. Les soldats fournissent leur propre uniforme, lorsqu’ils ne combattent pas en civil et s’arment de fusils de chasse. Néanmoins, le Sud compte sur un état major performant. Ses officiers sont parmi les meilleurs de West Point. Une victoire rapide basée sur la stratégie n’est donc pas à exclure. De leur côté, les Nordistes souhaitent mettre un terme définitif à ce qu’ils considèrent comme une rébellion et à ce titre la prise de la capitale Richmond en Virginie sonnerait le glas de la Confédération. Par ailleurs, la presse et les milieux politiques pressent les généraux de mener une grande bataille.

Les deux corps d’armée se retrouvent dans la vallée de la Shenandoah véritable artère de communication. L’armée du Nord est dirigée par les généraux Irwin McDowell et Robert Patterson et comprend 35.000 soldats, celle du Sud sous les ordres de Pierre Gustave Beauregard et Joseph Johnston comprend 28.000 hommes.
Le plan de McDowell consiste à immobiliser l’armée de Johnston, avant que le gros des troupes se dirige vers Richmond. Le plan de Beauregard est de laisser s’avancer l’armée de l’Union, puis de les contourner en vue d’une attaque par l’arrière. Néanmoins, le général doit renoncer à son plan sur ordre du président Davis et opter pour une stratégie défensive. En conséquence, ce dernier prépare le terrain en creusant des tranchés et en fortifiant certains passages jugés stratégiques, notamment la voie de chemin de fer.
McDowell arrive avec son armée à Centreville avec deux jours de retard sur son plan. Ses hommes n’étant pas encore habitués aux marches forcées, s’arrêtent souvent pour se désaltérer et manger des mûres. Ce retard permet aux sudistes d’ériger leur défense. Constatant le terrain, McDowell est obligé de changer son plan.

A deux heures du matin, les troupes de l’Union se mettent en marche. Aux premières lueurs de l’aube, une attaque de diversion en direction de la voie ferrée où se positionnait le gros des troupes sudistes, permet de couvrir ces déplacements. Comprenant la supercherie le colonel Evans se hâte de prévenir ses généraux. Il est déjà trop tard. Supérieurs en nombre les Nordistes enfoncent les lignes sudistes. Beauregard organise comme il peut la contre attaque. Il parvient à tenir. Vers midi, il reçoit les renforts du général Jackson. Lui et sa brigade arrêtent l’avancée nordiste au prix d’un lourd tribut. Il reçoit lors de cette bataille, le surnom de Stonewall (mur de pierre).
Durant toute la bataille une grande confusion règne et ceci pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il n’existe pas encore d’uniforme officiel. Chaque Etat arbore ses propres couleurs indépendamment du fait, qu’ils appartiennent à la l’Union ou à la Confédération. De telle sorte que des soldats laissent partir des ennemis et tirent sur leurs partenaires. Ensuite, le drapeau de la Confédération ressemble à celui de l’Union. Il ne constitue guère un symbole de ralliement, ce qui déstabilise davantage les soldats des deux bords. Après la bataille de Bull Run, Beauregard crée le Dixie Flag qui devient le drapeau officiel de la confédération. Enfin, il faut souligner le fait que les nordistes ont moins l’envie de se battre que les sudistes. Un grand nombre de soldats voient leur période d’engagement dans l’armée toucher à leur fin. Prévoyant une guerre courte, les engagements n’ont été signés que pour une période de trois mois, ce qui nous amène à la fin du mois du juillet. Certains soldats sont même partis avant le début de la bataille.

Vers seize heures, les forces numériques s’équilibrent, mais le moral des sudistes est plus élevé que leurs ennemis. Ne voyant pas leur renfort arriver, ces derniers décident qu’ils ont assez combattu et reculent. En pleine débandade, ils retraversent le Bull Run et entrainent dans leur fuite, les journalistes, sénateurs et autres civils venus assister à la victoire de l’Union. Beauregard et Johnston ne peuvent néanmoins pas tirer profit de cette victoire en poursuivant leur route jusqu’à Washington. Leur armée est tout aussi désorganisée et les hommes euphoriques n’écoutent plus les ordres. De plus, Mc Dowell a déjà érigé une ligne de défense.


Les conséquences de la première bataille de Bull Run sont davantage psychologiques que stratégiques. Le Sud se sent galvanisé par cette victoire et se croit invincible. Une nouvelle tentative d’invasion de Richmond est impossible. Il faudra plus de huit mois au Nord pour essayer une nouvelle fois. Désormais, les officiers nordistes prennent davantage au sérieux les Sudistes et se préparent en conséquence. Un sentiment de peur parcourt les rangs de l’Etat major de l’armée de l’Est, qui voulant se montrer prudent peinent à prendre des décisions décisives, ce qui laisse le champ libre aux Sudistes.

samedi 7 mai 2011

Tiron, celui qui fit Cicéron

Il est des anonymes, des oubliés, qui ont raconté une époque charnière de l’histoire mais aussi celle d’hommes illustres qui sont eux restés célèbres. Telle est la vie de Marcus Tullius Tiro, ou plus communément nommé Tiron (vers 103 av. – 4 ap.). Homme de l’ombre, il est le secrétaire particulier de Marcus Tullius Cicero, plus connu sous le nom de Cicéron, sans doute l’homme politique le plus intègre, le pus intelligent et le plus cultivé que l’humanité ait engendré. Et pourtant, sans Tiron, Cicéron nous apparaitrait aujourd’hui tout au plus comme un obscur homme politique de l’époque romaine, comme il y en eut tant d’autres.


Né esclave, il voue sa vie à Cicéron dont il est de trois ans le cadet. Très tôt, il doit accompagner un maître pour qui le grec, la philosophie, la rhétorique et la politique n’ont aucun secret et qui possède un des esprits les plus brillants de sa génération. Disciple des écrits de Platon et d’Aristote, Cicéron ne veut être servi que par un esprit pour le moins rapide et cultivé. C’est ainsi que Tiron, dont les capacités intellectuelles sont tout aussi remarquables que celles de la plupart des romains libres cultivés, devient à force d’efforts acharnés bien plus qu’un esclave secrétaire, mais un véritable confident, et pour ainsi dire un ami intime.


Cicéron, de peur d’oublier ou bien d’omettre une information importante, désire que tout lui soit consigné par écrit. Devenu homme politique (notamment consul en 63 où il sauve Rome de la guerre civile) et orateur tout aussi reconnu qu’il était craint, Cicéron fait coucher par écrit par son fidèle Tiron, l’ensemble des débats au sénat et surtout ses discours. Intarissable dans ses arguments, imbattable dans un débat, Cicéron peut monopoliser l’attention tant des gens de la plèbe que des sénateurs pendant des heures, hiver comme été. Tiron, qui n’a qu’une main pour écrire, invente alors un système ingénieux d’abréviations afin de retranscrire plus rapidement et efficacement les paroles de son maître. La postérité retiendra sa méthode sous le nom de notes tironiennes. Grâce à cette méthode constituée de près de 4 000 signes – dont le célèbre esperluette (&) – Tiron parvient à faire tenir en une ligne ce qui prendrait la moitié d’un volumen (rouleau de papyrus). Amélioré après sa mort et utilisé par les moines jusqu’au XIIe siècle, le système abréviatif de Tiron réunit alors pas loin de 13 000 déclinaisons.


Affranchi en 53, Tiron prend alors, selon l'habitude, le praenomen (Marcus) et le nomen (Tullius) de son ancien maître et continue de lui venir en aide comme secrétaire, bien qu’il s’octroie à présent le droit de s’éloigner quelque peu, surtout lorsqu’il a des ennuis de santé dus à son grand âge. Il survit presque quarante ans après l’assassinat de Cicéron - exécuté sous les ordres de Marc Antoine en 43 - pour mourir en paix centenaire.


Ah ! Tiron… Tu as été bien chanceux malgré ta vie d’esclave. Combien d’historiens as-tu fait rêvé par tes écrits ? Car, de tes notes ressortent non seulement la vie de ton maître, mais aussi un siècle de politique romaine et les descriptions d’hommes aux destins fabuleux que tu as côtoyés : Pompée, Crassus, Caton, César, Octave ou encore Marc Antoine. Ils ont fait basculer le plus puissant empire du monde de la République à l’Empire et façonné le monde jusqu’à aujourd’hui. Tiron, tu es de ceux qui n’existent pour personne tellement ton image est perdue dans la légende de Cicéron, et pourtant tu as écrit, toi aussi, l’Histoire.


image: buste de Cicéron

dimanche 1 mai 2011

Il est venu le temps des cathédrales

A partir du XIIe siècle, l’Europe se couvre de cathédrales. Ces nouveaux édifices à la gloire de Dieu, constituent le moyen d’expression de l’art gothique. Les hommes de la Renaissance lui ont donné ce nom en référence aux Goths, autrement dit des barbares. Comme tout ce qui les a précédés, les hommes du XVIe siècle, méprisent cette forme architecturale.


L’abbatiale de Saint Denis en Ile de France est considérée comme le lieu de naissance des cathédrales. Vers le milieu du XIIe siècle, l’abbé Suger profite de la rénovation du chœur, pour mettre en place de nouveaux canons. Il recherche la lumière par l’installation de vitraux et une unification de l’espace par le décloisonnement des volumes.

Trois innovations caractérisent l’art gothique. La croisée d’ogives, voute formée d’arcs en diagonales se croisant au centre, permet d’augmenter la hauteur. L’arc brisé facilite les ouvertures et accroit la taille du bâtiment. Enfin, les arcs boutants reprennent les fonctions de contreforts de l’architecture romane. D’une allure moins massive, ils n’empêchent pas la lumière de pénétrer dans le bâtiment.

L’abbé Suger conçoit l’arc gothique comme un symbole religieux et politique. En effet, Saint Denis est une abbaye royale. Le prestige architectural resplendira sur la personne du roi de France. Par la suite, la cathédrale devient le symbole du pouvoir et de la richesse de l’évêque. D’un autre côté, la cathédrale est la demeure de Dieu. En ce sens, elle est l’incarnation de la Jérusalem céleste. Les dimensions des cathédrales renvoient à des références bibliques. Notre Dame de Paris possède une hauteur de 30 pieds pour le premier niveau et de soixante pieds pour le second. Ces mesures se retrouvent dans l’Ancien Testament et correspondent aux dimensions du Temple de Jérusalem. A Amiens, le carré central mesure cinquante coudées, longueur identique à l’arche de Noé. Les cathédrales d’Amiens et de Beauvais mesurent toutes les deux 144 coudées, comme la Jérusalem céleste si on se réfère au chapitre 21 de l’Apocalypse. Seulement, les coudées d’Amiens sont en pied romain et celle de Beauvais en pied de roi, plus grand.
L’art gothique recherche un idéal au travers de la perfection et de l’harmonie. Les architectes de l’école de Chartres s’intéressent aux traités de l’Antiquité, notamment ceux de mathématiques et de géométrie. Leur travail doit honorer le Créateur, le grand architecte de l’univers.


Les cathédrales se développent dans un premier temps en Ile de France, ainsi qu’en Picardie et plus particulièrement près des carrières de calcaire, servant à façonner des pierres de taille. En effet, les carrières locales sont privilégiées, car le transport coute cher. Au milieu du XIIIe siècle, à force de creuser en profondeur, un nouveau type de calcaire est découvert. Celui-ci est plus pur et d’une plus grande solidité. Il n’est plus seulement utilisé comme pierre de taille, mais pour des ornements de façade et des sculptures d’une grande précision. Ce qu’on appelle la dentelle de pierre est l’une des caractéristiques du gothique flamboyant.
Au même instant, le bois est progressivement abandonné comme matériel de construction. Celui ci possède une énergie spirituelle forte. Le travail extrêmement technique réalisé sur la pierre lui confère une énergie spirituelle suffisante. De plus, le bois est remplacé par le fer, matériel plus résistant.
A partir du XIIIe siècle, les chantiers se mécanisent. L’eau est utilisée comme énergie motrice pour des grues, le transport et certains outils. Il s’agit par exemple du marteau hydraulique pouvant frapper jusqu’à 120 coups par minute. Cet outil permet de forger d’immenses barres de fer, servant à renforcer la structure par des opérations de cerclage. Par ailleurs, l’emploi du fer permet une plus forte élévation. Ainsi, la cathédrale de Beauvais une des plus hautes du monde, est celle contenant le plus de fer dans sa structure. Des tyrans métalliques relient les contreforts les uns aux autres pour les maintenir. Ceux-ci sont trop fins pour supporter les façades, mais les architectes voulaient laisser passer un maximum de lumière. A partir du XVe siècle, un nouveau métal apparaît sur les chantiers. Appelé fer d’Espagne, bien que ne provenant probablement pas de cette région, il est plus résistant et nécessite l’emploi de hauts fourneaux.
L’art gothique synonyme de lumière, voit apparaître le verre comme matériel de construction. Le verre est fabriqué à partir du sable et de sel. Avec l’augmentation de la demande en vitrail, les verriers remplacent le sel par de la potasse issue de cendres de bois. Si le cout de fabrication baisse, la résistance à l’eau diminue également. Les vitraux tout comme la statuaire obéissent à un programme iconographique élaboré par les clercs.


Un chantier de cathédrale dure au minimum une cinquantaine d’années, si aucun trouble financier ou politique ne vienne l’interrompre. Il regroupe un nombre important d’ouvriers : architectes, maçons, menuisiers, verriers, tailleurs de pierre, sculpteurs, forgerons, peintres, sans compter toute l’intendance. Ce nombre fluctue entre 100 et 500. Chaque corps de métier s’organise en corporation avec une hiérarchie et une division des tâches. Il s’agit d’ouvriers spécialisés, dont les qualités techniques sont reconnues. Ils se rendent sur plusieurs chantiers. D’une manière générale, ils sont bien payés entre 3 et 10 sous par jour. Ils travaillent peu l’hiver et aucunement les dimanches et les jours saints, soit une centaine de jours chômés par an.


Véritable symbole du Moyen Age, les cathédrales enracinent la foi chrétienne dans les villes et rendent hommage à Dieu, en recherchant toujours plus de hauteur et de lumière. Elles conjuguent dans un même bâtiment un élan spirituel et une prouesse technique.