dimanche 28 août 2011

La machine d'Anticythère, le premier ordinateur de l'humanité?


Qui parlerait d’ordinateurs avant le XXe siècle ? Pourtant, l’homme a toujours eu cette capacité impressionnante à innover, à inventer. C’est ce qui fait de nous l’espèce animale la plus évoluée de notre chère planète. Lorsque l’on parle de « technologie » aujourd’hui, on imagine son portable, sa tablette, sa télévision… et surtout son ordinateur. D’ailleurs, quoi de plus révolutionnaire que les ordinateurs. C’est vers les années 60 qu’ils se développèrent en masse. La seconde guerre mondiale, avec son intense activité technologique qui en a découlé, avait déjà développé ces générations de machines permettant à l’homme de transcrire, coder et calculer. Jusque dans les années 80, l’ordinateur est resté une technologie réservée aux entreprises, aux armées et aux administrations. A partir des deux dernières décennies du XXe siècle se développent des ordinateurs pour les familles ; des machines aujourd’hui rendues indispensables au quotidien… et vous-même, si vous lisez ces lignes, en êtes la preuve. Une question demeure : savez-vous quand l’homme a inventé une machine – un ordinateur – capable mécaniquement d’aider l’homme à calculer et à réfléchir ?


Il nous faut encore une fois sauter les siècles… voir les millénaires. Tout commence pourtant par une banale pêche sous-marine à l’aube du XXe siècle. Deux hommes découvrent une épave près de l’île d’Anticythère dont la cargaison, précieuse puisqu’ils sortiront de l’eau des statues et des métaux précieux, semble après analyse remonter au premier siècle avant notre ère. Un morceau de pierre est alors découvert et analysé. On relève des inscriptions en grec incrustées à l’intérieur puis … des engrenages ! Les chercheurs poussent plus loin leurs investigations et arrivent à la conclusion que la « pierre » est en fait une boîte en bronze rouillée renfermant un mécanisme à engrenage complexe. Pour quelle utilité ?


Une énigme se dessine. Pendant longtemps les historiens ont considéré les hommes antiques comme incapables de réaliser des mécanismes si complexes. En 1905, le philologue Albert Rehm pense avoir résolu l’énigme de la fonctionnalité de la boîte : il s’agit d’une machine astronomique, un authentique calculateur de positions des astres tels que le soleil et la lune sur les signes du zodiaque. Le mécanisme fonctionnait à l’aide d’une manivelle. Des analyses plus récentes tendent non seulement à vieillir la machine d’au moins un siècle, mais à prouver que ce mécanisme permettait également de calculer les éclipses lunaires et solaires, les différentes phases de la lune et de prévoir le mouvement de certaines planètes (selon les écritures, a minima Vénus et Mercure ; difficile dès lors de ne pas y intégrer Mars, Jupiter et Saturne déjà connues !). Les historiens découvrent également des inscriptions sur le calendrier indiquant des dates de divers jeux antiques grecs ! Une prouesse remarquable. On connaissait la grande érudition des civilisations anciennes en matière d’astronomie… mais de là à construire une machine capable de lever les yeux au ciel à la place de l’homme ….


Mais alors qui en est l’inventeur ? La machine a été nommée – à juste titre – machine d’Anticythère. Plusieurs noms célèbres de possibles inventeurs sont venus alimenter le débat : notamment Archimède et Hipparque. Le second a longtemps été le favori des historiens de par ses qualités d’astronome avant que l’on ne retrouve des écrits de Cicéron, grand admirateur d’Archimède, qui décrit une machine similaire ramenée d’un siège de Syracuse, lieu de vie et de décès du grand mathématicien grec.


Pour ma part, il ne peut y avoir un unique inventeur à cette machine si sophistiquée. En effet, si la conception et la technologie semblent bien grecques, la science utilisée a été empruntée à d’autres civilisations. Ainsi, le cycle lunaire décrit celui utilisé par les astronomes babyloniens un millénaire avant la fabrication de la machine. Enfin, le calendrier incrusté était celui des anciens habitants des bords du Nil, les Egyptiens. A l’image de l’internationalisation des sciences d’aujourd’hui, les Grecs avaient rassemblé les savoirs de deux des plus grandes civilisations qui les avaient précédés pour constituer une machine astronomique révolutionnaire : le premier ordinateur de l’humanité … jusqu’à une prochaine découverte !



Reproduction de la machine d'Anticythère par Mogi Vicentini

lundi 22 août 2011

Le siège de Byzance par Philippe de Macédoine ou l'origine du croissant de lune musulman

Hiver 340 av. notre ère. Le froid gèle les corps des défenseurs de la ville de Byzance. Cette cité, à l'avenir impérial, n'est alors qu'une simple cité marchande idéalement placée sur le détroit du Bosphore qui permet aux eaux de la Méditerranée de pénétrer dans le pont Euxin - ancien nom de la Mer Noire. Soumise aux influences perses et athéniennes, Byzance devient un enjeu crucial pour la puissance montante du IVe siècle : La Macédoine. Vous imaginez déjà Alexandre le Grand surgissant avec son armée et du haut du gigantesque Bucéphale, prendre d'assaut la ville et la soumettre. Or, il faut savoir rendre à César ce qui lui appartient : en 340, Alexandre n'a que 16 ans et le roi de Macédoine, celui qui a apporté la stabilité et la puissance à ce petit royaume au nord de la Grèce, est son père, Philippe.



Philippe est un grand roi. Guerrier autant que cultivé, il n'a de cesse de vouloir faire accepter la Macédoine parmi le cercle fermé des hellénisés. Il prend alors à son compte la volonté de réunir les grecs dans une « croisade » panhellénique contre l'oppresseur et voisin : la Perse. A cette période le Grand Roi Perse Artaxerxès III domine le monde. Ses frontières commencent de l'Inde pour finir à l’Égypte. L’Anatolie, qui fourmille de cités anciennement créées par des colons grecs - et à l’époque toujours de culture grecque - complète la frontière. Appartiennent à ce Roi toutes les régions entre ces trois frontières : la Mésopotamie, le Levant et l’Iran. Qu'est-ce que la Macédoine face à cette puissance ? Un petit royaume au nord de la Grèce qui parvient difficilement à maintenir une cohésion et sa domination militaire sur la Grèce. Si nous résumons bien, c'est la souris contre... le lion. Mais la souris est habile, agile et audacieuse. Elle a surtout besoin de se créer une frontière commune avec l'empire Perse et d'avoir un accès à la mer. Philippe pointe du doigt deux cités indépendantes sur la carte : Périnthe et Byzance.


Les sièges débutent dès le début de l'été 340. Périnthe résiste. Contrôlant néanmoins la situation, Philippe met au devant du danger son fils Alexandre pour la première fois. A 16 ans, le jeune homme montre déjà quelques dispositions pour l'art de la guerre et impressionne son père. Philippe le renvoie en Macédoine avec l’honorifique charge de régent du royaume. Nul ne doute, en connaissant la suite de sa vie, combien Alexandre a aimé ses premiers jours passés comme soldat ! Philippe lève le siège. Ce n'est pas pour autant une défaite ! Périnthe est à présent terriblement affaiblie et ne se risquera pas à fomenter une quelconque attaque ni même à se rebeller contre la Macédoine. En ligne de mire désormais : Byzance.


Philippe installe ses troupes et commence le siège. Devant les murailles, les macédoniens patientent. Les habitants de la cité se tournent vers Athènes et demandent sa protection. L'orateur Démosthène harangue les athéniens de venir en aide à Byzance. Quelques temps plus tôt, il avait même réussi à faire envoyer par la cité une délégation au Grand Roi pour le prévenir de la menace macédonienne. Les perses en riront... pendant encore six ans, jusqu'au déclenchement de l'invasion de l'empire par le fils prodigue de Philippe. Le général athénien Phocion est tout de même envoyé sur place. La situation devient vite inextricable pour les deux camps. D'abord pour Philippe qui perd un temps précieux et pour Byzance dont le blocus est alourdi par la prise par les macédoniens de plusieurs centaines de navires marchands censés ravitailler la ville en siège. Nous sommes maintenant en hiver et le roi Macédonien décide d'accélérer le mouvement.


Par une nuit très froide, à peine éclairée par un croissant de lune, Philippe amène ses troupes jusqu'aux remparts. L'opération se fait dans le plus grand silence, le but étant de prendre par surprise la garde byzantine endormie par l'heure tardive et engourdie par le froid. Philippe a-t-il pris le temps d’interroger les dieux quant à la réussite de son audacieux projet ? Il semblerait que non, car sa tentative est un fiasco ! La faute à qui ? Mettons-nous à la place de ces braves byzantins expliquant comment ils ont réussi à déjouer les plans macédoniens :


« Rien n'apparaissait à l'horizon. Les feux du camp macédonien étaient toujours allumés comme toutes les nuits depuis cinq mois. Nos gardes faisaient leurs tours de garde, ne percevant rien ni dans l'air ni sur terre de ce qui se tramait juste en-dessous d'eux. Le plan consiste à profiter habilement des ténèbres pour s'emparer de notre cité. Mais voilà que dans la nuit noire où brillent les étoiles et un quart de la lune, un rayon lumineux traverse le ciel et révèle les positions macédoniennes. Pourtant il est trop tard pour sonner l'alarme car les troupes ennemies, accompagnées d'échelles et de béliers, sont prêtes à prendre d'assaut la muraille. C'est là que le prodige a lieu. Tous les chiens de la cité se mettent à aboyer de concert, comme poussés par une force mystique. Réveillés, tous les défenseurs armés se sont alors penchés avec des torches du haut des murailles pour apercevoir puis combattre les armées macédoniennes. Partout dans la cité, les hommes racontent que seule une divinité a pu intervenir de la sorte et que c'était Hécate qui, en secouant sa torche dans le ciel, a fait aboyer les chiens. Et nous avons repoussé l'assaut !»


L’interprétation du prodige est difficile. L'explication la plus rationnelle du phénomène optique peut être interprétée par un bolide ou une météorite. Sa traversée du ciel peut être interprétée comme l'agitation de la fameuse torche d’Hécate. Cette dernière, déesse de la lune, dont les propriétés divines ont changé au cours des siècles, passant de la fertilité à la mort, reçoit en offrande des chiens car ceux-ci hurlent à la vue de la lune. Or, les chiens byzantins ont tous réagi au phénomène et ont non seulement réveillé l’ensemble des garnisons de défense de la cité, mais ont surtout donné du courage à celles-ci en conférant une aura mystique à leur combat. Philippe abandonne finalement et doit battre en retraite quelques mois plus tard devant le général Phocion.


L'histoire se termine-t-elle ainsi ? Non car tout a une suite. Byzance, consciente d'avoir évité le pire, va vouer un véritable culte à la déesse Hécate en faisant du croissant de lune l’éternel symbole de la cité. Symbole d'une victoire et d'une indépendance de courte durée car, quatre ans plus tard, Byzance se soumettra sans résistance devant l'invincible Alexandre, alors que Phocion deviendra un grand ami du nouveau souverain de Macédoine.


Désormais flotteront sur les murailles, les palais et les toits, les drapeaux de la ville frappés du croissant de lune d'Hécate. Ce symbole restera encore celui de Byzance lorsque sept siècles plus tard elle prendra le nouveau nom de Constantinople ; et de même après que l’ancienne capitale de l'empire romain d'Orient deviendra Istanbul et un grand centre de l'Islam : voilà comment le croissant de lune de la déesse Hécate - culte polythéiste - devint par ricochet un des plus puissants symboles de la foi mahométane et l’emblème de plusieurs drapeaux de pays musulmans aujourd’hui !


Image: Déesse Hécate agitant ses torches















Drapeau Turc













Drapeau Algérien



Drapeau Tunisien

mercredi 17 août 2011

Les Illuminés de Bavière



Illuminati, le nom d’un groupe secret faisant couler beaucoup d’encre et présent dans la littérature, le cinéma, les jeux vidéos et dans les théories de la conspiration et du complot. Ils sont présentés comme un groupuscule, dont les membres auraient infiltré les institutions du monde entier en vue d’établir un nouvel ordre mondial. Chez les historiens, le terme Illuminati renvoit aux Illuminés de Bavière, un mouvement cantonné à l’Allemagne du XVIIIe siècle.


Le 6 février 1748 dans la ville d’Ingolstadt en Bavière, nait Adam Weishaupt. A la mort de ses parents en 1753, son parrain le baron von Ickstatt le recueille. Ce dernier est membre du conseil ducal et adhère aux idées des Lumières. En 1772, Adam Weishaupt devient professeur après avoir achevé ses études de droit civil et canon au collège jésuite. Néanmoins son caractère sanguin, son âpreté d’esprit et ses sentiments contre l’Eglise ne lui font pas que des amis. Il a pris en haine ses professeurs. Ses collègues ne l’apprécient guère et ses étudiants le trouvent trop abrupt. Weishaupt cherche à se créer un nouveau réseau social. Ils fréquentent les salons. En 1775, il pénètre la loge maçonnique de Munich. Composée de nobles et de bourgeois, elle ne correspond pas aux désirs du professeur.

L’année suivante, Weishaupt quitte la franc-maçonnerie et fonde son propre groupe, qu’il nomme l’Ordre des Illuminés. L’ordre possède une structure verticale avec des degrés et des rituels. Les deux sont basés sur le modèle des loges maçonniques. A la base, il se présente comme un cercle d’intellectuels adepte des Lumières. En réalité, Weishaupt souhaite créer un outil pour hâter le jour où l’individu sera libéré des lois des princes et des prêtres. Il faut éduquer l’Homme à la libre pensée, pour le rendre meilleur, le faire accéder aux lumières de la raison, l’illuminer. A ce titre, il ne s’éloigne pas des idées philosophiques parcourant une large partie de l’Europe. Par ailleurs, il donne à son mouvement une origine fantastique. Selon lui, les Illuminati remontent à Zoroastrien, un roi perse. Knigge lui, fait remonter le mouvement à Saint Jean. La création d’origines mythiques est un phénomène courant dans la franc-maçonnerie du XVIIIe siècle.
L’ordre rencontre peu de succès. La situation se modifie à partir de 1781. Le baron hanovrien Adolf Franz Friedrich Ludwig von Knigge, auteur de pièces de théâtre, de romans philosophiques, mondain de grande envergure et franc maçon, rejoint l’ordre. En deux ans, la confrérie reçoit l’appui de magistrats, de bourgeois et de nobles, franc maçons ou non.
Weishaupt ne parvient à tout contrôler dans son ordre et sa tentative d’influencer les loges maçonniques allemandes échoue. En 1783, les maçons berlinois accusent Weishaupt d’être athée. Une enquête est ouverte, qui révèlent des phénomènes de corruption, de chantage et des affaires de mœurs, mettant en scène des Illuminati. Le Duc de Bavière découvre que Weishaupt nourrit des idées républicaines et projette de renverser le pouvoir. Dans ce climat, Knigge préfère quitter l’ordre. En 1786, la police perquisitionne les résidences des hauts dignitaires. Des papiers retrouvés chez le diplomate Xavier von Zwack supposeraient que les Illumniati projetaient d’empoisonner certaines personnalités. L’ordre est interdit. Les adeptes sont condamnés à des amendes ou à des peines de prison. Weishaupt est destitué de sa chaire à l’université d’Ingolstadt, avant de s’enfuir.

L’ordre des Illuminés n’a vécu qu’une dizaine d’années. Son fondateur meurt en 1830 à Gotha ou à Göttingen, après avoir rédigé un essai sur la philosophie de Kant.

lundi 8 août 2011

La véritable histoire du sacre de Charlemagne

Il s’agit d’un épisode dont l’histoire de France a toujours su s’enorgueillir. Dans l’instruction d’autrefois et l’éducation d’aujourd’hui, ce fait historique était le plus attendu, le plus obligatoire, le plus marquant… Tous les élèves devaient, doivent et devront connaître cet évènement dont la date sera éternellement aisée à retenir : le 25 décembre 800, Charlemagne est sacré empereur à Rome ! Je revois les différents enseignants qui ont eu le privilège de me raconter l’épisode célèbre. Tous avaient un point commun : ils essayaient de faire resurgir des profondeurs de l’histoire la sacralité du moment et l’importance du geste. Un « Français » sur le toit du monde : un empereur, un César ! L’histoire est-elle si vraie, si belle ?


On ne badine pas avec certains grands personnages ! Charlemagne est sacré, mythique. Devenir empereur a de toute façon quelque chose de fabuleux. Et puis, la France n’en a connu que trois, dont deux tardivement : au XIXe siècle Napoléon et Napoléon III … et donc le tout premier, Charlemagne ! Le fils de Pépin le Bref est connu – ou honni – pour avoir été le précurseur d’un enseignement plus généralisé, d’un renouveau chrétien en Occident et de la formation de grands ensembles politiques et identitaires du Moyen-Age : la France et l’Empire Romain Germanique. Depuis la chute de l’empire romain en 476, l’Occident se cherchait un successeur à Rome, un nouveau protecteur. L’homme incarnant ce renouveau devait être un Empereur. Lorsque Charlemagne est sacré – enfin ! – près de quatre cent ans plus tard, Rome et l’Eglise pensent entrer dans une nouvelle ère. La gloire des César, Auguste ou Trajan allait illuminer de nouveau l’Occident et rejaillir à travers Charlemagne et la dynastie des Carolingiens.


Aussi Charlemagne est-t-il heureux lorsque le pape Léon III place solennellement la couronne impériale sur sa tête… enfin c’est du moins ce que l’on m’a appris à l’école !


L’histoire n’est jamais aussi simple. La logique biographique veut qu’une fois couronné, l’empereur soit un homme comblé et heureux. Qui ne le serait pas ? Et bien Charlemagne ne l’est pas ! Pourquoi ? Le contexte est différent de ce que l’on croit. L’Eglise est alors une institution instable en proie aux troubles incessants. Elle doit sans cesse faire face aux pressions de Constantinople et à la puissance musulmane. Les grandes familles romaines se querellent et le pape n’a qu’un pouvoir spirituel qu’il est aisé de lui retirer par procès au mieux, par assassinat au pire. Le pape Léon ne doit son maintien qu’à la protection personnelle du roi des Francs, Charlemagne, auto-désigné comme protecteur de la papauté et de la chrétienté. Charles est le maître absolu et seul Dieu est au-dessus de lui. Et aux alentours de 800, le roi et le pape se prennent à rêver de rétablir l’ancien ordre impérial à présent que Charles est le plus puissant souverain et le garant d’une certaine unité politique et spirituelle en Occident. Or, en ce jour de noël 800, c’est un Charlemagne passablement agacé que Léon sacre.

Qu’est-ce qui ne plait pas au nouvel empereur ? Avait-il finalement décidé de ne rester que roi ? Certes, non ! C’est l’ordre de la cérémonie qui ne lui sied pas. En tant que roi des Francs, il ne doit son pouvoir qu’à son peuple et à Dieu. Aussi veut-il d’abord se faire acclamer par les Francs, et être ensuite sacré par le pape qui répond à une demande légitime ! Léon III choisit le contraire et la symbolique s’en trouve inversée : en sacrant au préalable Charlemagne, Léon place la fonction de pape au-dessus des hommes et même du roi. Il devient l’intermédiaire incontournable de Dieu.


Revenons à Charlemagne. Le pauvre se serait-il fait surprendre comme un débutant ? La légende et surtout la propagande ecclésiastique – scolaire ? - décrit un Charles étonné, confus et finalement reconnaissant. Il existe en fait deux écoles d’interprétation. La première veut que Charlemagne ait été mis au courant et que devant la pression il ait finalement accepté. La seconde – plus probable – voit Léon placer la couronne de manière réfléchie et sournoise sur la tête de Charlemagne, formuler le sacrement avant de s’agenouiller devant lui. Les acclamations du peuple intervenant alors… trop tard. Impossible d’imaginer Charles recevant candidement le titre impérial sans jamais avoir été au courant !


Et voilà comment, désormais, les papes feront et déferont les empereurs… jusqu’à Napoléon qui, se souvenant de la mésaventure de son auguste prédécesseur, se couronnera lui-même, montrant qu’il ne doit son sacre qu’à son élection par les français et non par l’Eglise… un camouflet pour Pie VIII, le successeur de Léon III.

lundi 1 août 2011

Alexandre domptant le grand Bucéphale


« Achète-le moi père! »

C'est en ces termes que le jeune garçon interpelle son père. Cheveux longs bouclés, mine angélique, frêle et menu comme une fille, l'adolescent de treize ans tout juste regarde avec détermination le seul et unique œil noir de son père. Cheveux noirs hirsutes, musculature taillée mais couverte de cicatrices et le pas boiteux, l'homme toise ce fils dont il goûte rarement la présence.

Après tout, ils n'ont rien en commun! Et pourtant! La détermination de cet enfant le touche, le perce! Avec ses yeux vairons, ce garçon que la postérité connaîtra sous le nom d'Alexandre le Grand, marque un point décisif face à Philippe, son père, roi de Macédoine. Élevé à la dure par son précepteur Léonidas, sous l'œil bienveillant de sa mère Olympias, Alexandre ne supporte plus l'incompétence de son roi de père, ainsi que de l'ensemble de ses hommes pourtant aguerris au combat.

C'est par une belle journée ensoleillée - nombreuses dans le royaume de Macédoine - que Philippe, accompagné de sa cour, sélectionne des chevaux en vue des échéances guerrières à venir. Proche de l'enclos, l'œil attentif et le remarquable - mais encore insoupçonné - sens de l'observation du jeune Alexandre vont le faire remarquer auprès de son père. L'objet du litige est une merveilleuse monture noire que l'on nomme Bucéphale. Cet épisode marque le début de la vie légendaire d'Alexandre le Grand.

Ils sont nombreux à avoir essayé de dompter ce cheval. Le fougueux destrier ne se laisse pas monter et envoie au sol ses éphémères cavaliers. On ne compte plus les blessures et les côtes fêlées. Philippe est un homme impatient. Il n'a de cesse de courir après son rêve: devenir le généralissime des Hellènes et combattre les Perses en Asie. Voilà bientôt vingt ans qu'il attend de s'embarquer pour les rives de l'est. Aussi, chaque contre-temps l'agace. Ce cheval, qu'il a un instant imaginé monter, le rebute à présent. Si les jeunes, en bien meilleur état physique que lui, ne parviennent pas à monter la bête, qui le pourrait ? Il s'approche du cheval. Bucéphale montre en hennissant qu'il n'accorde pas la moindre importance au roi de Macédoine. Ce dernier rebrousse chemin, proposant à son propriétaire de se débarrasser de son cheval invendable!

Alexandre, lui, a regardé la scène. Il a observé toutes les vaines tentatives pour dominer le cheval. Et voilà que son propre père abandonne!

Lui, le grand Philippe, père indigne et absent, plus intéressé par la gloire et la boisson que par les joies de la paternité. Lui, Alexandre sait comment prendre le pouvoir sur la bête. Il regarde sa mère, assise auprès de lui, esquisse un sourire et lance haut et fort dans l'assemblée que Bucéphale est une monture digne d'un chef et que tous ceux qui ont échoué sont des incapables! Philippe se retourne sans contenir sa rage.

« Qu'as-tu réalisé par toi-même avant de juger tes semblables?
- Achète-le moi père!
- Pour en faire quoi? Ta monture?
- Sinon je la paierai moi-même.
- Et avec quel argent? Si tu parviens à monter ce cheval, je veux bien l'acheter pour toi! »


Alexandre n'a plus besoin de répondre et entre dans l'enclos. Bucéphale est toujours là, imperturbable et majestueux. Il observe le jeune garçon qui s'approche de lui. Il n'a pas peur.

Peux-tu deviner l'avenir Bucéphale? Si c'est le cas, tu dois voir les longues chevauchées à venir dans les plaines verdoyantes, les déserts brûlants, les montagnes rocailleuses. Tu vois aussi des hommes se prosterner devant toi ou bien tomber à terre, frappés par la mort. Le sens-tu, à travers ce délire prophétique, que tu n'es pas seul ? Tu portes sur le dos, un homme-dieu, invulnérable et irrésistible. Cet homme que tu portes en triomphe est le même qui se présente humblement devant toi. Il est plus petit, plus jeune mais plein d'ambition. Pourquoi ce petit être blond ne te fait-il pas peur? Il est différent des autres! Tous ces présomptueux étaient accompagnés de monstres sombres et difformes qui ruisselaient sur le sol. Tu craignais qu'ils ne t'emportent.

Non Bucéphale. Tu n'es pas fou! Tu es ombrageux ce qui signifie que tu as peur des ombres, notamment de la tienne. Et ce petit être qui s'approche de toi l'a bien compris. Regarde-le. Il se met face à toi, le soleil dans son dos t'éblouit. Jette un œil à terre: les ombres ont disparu (elles sont en fait derrière toi). Alexandre va te guérir de ta phobie. En attendant, écoute-le. Écoute le son de sa voix. Respire son odeur. Laisse-le monter à présent sur ton dos et pars au galop, sans te retourner, sans regarder les autres. N'écoute pas les exclamations de la foule - heureuse de ne pas voir le petit écrasé par la bête.

Alexandre ne t'a dompté - tu es bien trop orgueilleux pour l'admettre - mais tu l'as adopté. Tu en as à présent la responsabilité! Il est tout heureux ce gamin que tu ramènes auprès des siens. Sa mère est en larmes, la foule l'acclame et cet homme puissant que tu as dédaigné plus tôt, s'approche, prend son fils dans les bras et le soulève comme pour le montrer aux cieux en s'écriant:

« Cherche-toi un nouveau royaume mon fils, la Macédoine est trop petite pour toi. »

Et toi, Bucéphale, que te dis-tu à cet instant? Je crois t'entendre malgré les 2 350 années qui nous séparent:

« Moi je t'élèverai encore plus haut, jeune Alexandre. Et ensemble nous dominerons le monde! »

Oui Bucéphale, tu n'as pas menti ....