mercredi 28 septembre 2011

Le colloque de Poissy

Le 9 septembre 1561, la Reine Mère Catherine de Médicis quitte le château de Saint Germain en Laye. Le cardinal Charles de Lorraine et Théodore de Bèze ont l’honneur de l’accompagner dans son carrosse. Le trio se rend à Poissy, dans le couvent des dominicaines. Catherine de Médicis profite de la présence d’un grand nombre de prélats, venus à Pontoise pour les Etats Généraux et les réunis en colloque à Poissy.

Catherine de Médicis veut sauvegarder l’unité du royaume, se divisant sur la question religieuse. En effet, la réforme protestante se propage en France et touche tout particulièrement la noblesse. La majorité des personnes présentes à la cour se sont convertis au protestantisme, à l’instar d’Antoine de Bourbon, lieutenant général du royaume et père du futur Henri IV. Tout comme Michel de l’Hospital son chancelier, Catherine de Médicis pense que les dissensions sont la conséquence d’une ignorance mutuelle, et que les deux camps doivent apprendre à se connaître. Elle sent les membres du clergé assez disposés à faire un pas envers la réforme, ou du moins à discuter avec des prédicateurs protestants sur des questions religieuses. Voici les objectifs du colloque. Elle dit aux deux prélats l’accompagnant : « Vous êtes les artisans de la réconciliation et c’est à vous qu’on en portera crédit ». Le cardinal rétorque : « Non Madame, c’est à vous qu’on en portera crédit » et Théodore de Bèze d’ajouter : « Si crédit, il y a à porter ».



Après le discours du chancelier, le colloque s’ouvre en présence de toute la famille royale, le roi Charles IX, à peine âgé de onze ans, ses deux frères Henri d’Anjou (futur Henri III) et François d’Alençon, ainsi que sa sœur Marguerite de Valois. Un grand nombre de nobles et de prélats catholiques occupent également la salle. Les prélats protestants sont peu nombreux et éloignés du lieu du débat. Ils doivent se lever et s’avancer pour parler, ce qui n’a pas manqué de susciter des critiques.


La dispute porte sur le thème de l’eucharistie. Le cardinal de Lorraine modère ses propos et se montre disposer à faire des concessions. De son côté, Théodore de Bèze appliquant à la lettre les consignes de son ami Calvin, reste argue bouté sur ses positions. Il nie la présence réelle du Christ dans le pain et le vin de la communion Il ne reconnaît l’existence que de deux sacrements. La rigueur de Bèze passe mal auprès des prélats catholiques, qui la prenne pour de la provocation. Les esprits s’échauffent. Le cardinal de Ferrare, Hyppolyte d’Este, représentant du Pape, hurle au blasphème. Catherine de Médicis parvient à ramener le calme et interrompt le colloque. Elle crée une commission de 24 membres, composée autant de catholiques que de protestants. Son objectif est de parvenir à un accord sur la question de l’eucharistie et de la hiérarchie religieuse. Les jésuites montent au créneau, arguant du fait que seul le Pape possède le droit de nommer des commissions sur ces thématiques. Catherine de Médicis cède. La commission est réduite à dix membres et ne porte plus que sur l’eucharistie.



Les questions théologiques ne sont pas tranchées par les commissions, qui se séparent le 14 octobre. Néanmoins, le colloque a permis de mettre en place les travaux, pour la rédaction de l’édit de Saint Germain. Le protestantisme est reconnu en France. En échange, les pasteurs réformés doivent prêter allégeance au roi et à ses représentants.

Par cet édit de tolérance, Catherine de Médicis cherche à sauvegarder l’autorité royale, en se posant comme arbitre. Cependant, l’édit n’est pas du goût de la famille des Guise, profondément catholique. Ils pensent que Catherine de Médicis est en train de convertir tout le royaume, comme en Angleterre. Ils s’apprêtent à quitter la cour. Catherine ne fait rien pour retenir, cette famille qui se dit souvent plus légitime au trône que les Valois, car descendante des Carolingiens et non des Capétiens. Avant de quitter Paris, le Duc de Guise charge le Duc de Nemours d’effrayer le jeune Henri d’Anjou. Le Duc dit à l’enfant que les Huguenots complotent pour s’emparer du pouvoir et tuer tous les catholiques. Il lui conseille d’accompagner son ami Henri de Guise à Nancy, afin de vivre en sécurité. Henri d’Anjou ne cède pas à la peur et rapporte à sa mère les propos de Nemours.

Le 1er mars 1562, le duc de Guise et sa suite parviennent au village de Wassy. Des protestants sont réunis dans une grange pour y célébrer le culte. Suite aux plaintes des villageois catholiques, le duc et ses hommes interviennent. Le massacre qui s’en suit déclenche la première des huit guerres de religions que va connaître la France en l’espace d’une quarantaine d’années.


Image : Le colloque de Poissy, gravure de Hogenberg, fin du XVIe siècle

dimanche 25 septembre 2011

Perdiccas et la légende de la fondation du royaume de Macédoine

A l'occasion du grand rendez-vous de l'exposition au Louvre consacrée à Alexandre le Grand et à la Macédoine antique, il était impossible, pour moi, grand admirateur du géant Macédonien, de ne pas revenir sur l’événement. Cependant, plutôt que de vous parler d'Alexandre, j'aimerais, cette fois, vous conter la genèse de ce petit royaume, au nord des cités grecques, qui vit naître Philippe et son fils : la Macédoine. Si les Grecs ont longtemps considéré les macédoniens comme de simples barbares, ils ont pourtant en commun bon nombre d'histoires, telle la fondation des cités grecques par des héros ou la création de la Macédoine tout aussi poétique, romanesque et ... homérique !

Tout remonte au VIIIe ou VIIe siècle avant notre ère. Bien avant Alexandre, bien avant Périclès, alors que les cités grecques ne sont encore que des villages et que les âges obscurs entourent la Grèce dans un voile impénétrable et ténébreux. Point de démocratie ni de philosophes déclamant leur vérité en bas des acropoles. Tout juste la maison des chefs se distingue-t-elle de ses voisines. Les dieux sont toujours présents et le souvenir d'Héraclès, Achille et Agamemnon accompagnent le quotidien de ces gens-là. Les Mycéniens ont laissé la place aux balbutiements des puissances montantes telles Athènes, Sparte ou Thèbes. Au nord, la Macédoine n'existe pas encore. Y vivent des paysans, des éleveurs administrés par l'autorité de grands chefs locaux dont le pouvoir semble bien instable. Ce petit monde essaie de survivre, faisant face à la nature et à la belligérance de leurs voisins. Alors on s'attaque, on se pille, on se révolte, ce qui met en marche des centaines de personnes qui vagabondent de village en village, à la recherche d'une activité et d'une protection.

C'est dans ce contexte bien instable que commence notre histoire. Trois frères d'origine grecque quittent Argos pour chercher fortune et bonheur. Ils aiment raconter qu'ils descendent de Téménus - héros argien inconnu - dont l’arrière arrière-grand-père n'était autre qu'Héraclès, fils du dieu des dieux, Zeus. L'un se prénomme Gayanes, l'autre Aéropus et le troisième Perdiccas. Ce dernier est le plus habile, le plus intelligent et le plus avenant des trois. Et bien que les trois frères tirent de leur lien indéfectible leur force, Perdiccas sera amener à rester le seul fondateur du royaume de Macédoine. Il est en somme le plus ancien parent connu de la lignée qui amènera sur le trône Philippe puis Alexandre.

Ils posent finalement leur valise au nord du golfe de Salonique, dans une petite cité - non située aujourd'hui - du nom de Lébéa. Le chef les prend à son service. Gayanes soigne ses chevaux, Aéropus surveillent les bœufs et Perdiccas a la garde des chèvres et du menu bétail. Il faut bien commencer petit pour devenir grand. Perdiccas joue d'ailleurs avec le feu. Sa beauté naturelle, son éloquence et sa grande facilité avec les femmes lui apportent rapidement quelques soucis. En effet, la femme du chef est sous le charme ! Mais sa condition lui impose le mépris pour un homme de si petite caste et de ne pas lui adresser la parole. Mais les sentiments sont trop forts et elle fait connaître tout son amour pour le beau Perdiccas par l'intermédiaire de miches de pain - dont elle contrôle la fabrication - toujours plus grandes, bien plus en tout cas que celles destinées à l'ensemble des valets au service du chef. En homme avisé, celui-ci interpelle sa femme et demande des explications :

« Voilà bien un prodige ma chère épouse, de voir ainsi le pain de mon valet Perdiccas accroître de jour en jour ? »

Le chef ne manque pas d'ironie autant que sa femme d'effronterie. Ainsi, sans se démonter, celle-ci n'hésite-t-elle pas à répondre qu'elle n'y était pour rien et à s'exclamer :

- « Un prodige ! Voilà bien le terme. Je soupçonne l'homme qui tient tes chèvres de faire grandir le pain par la seule force de sa magie. Car c'est un magicien qui es sous tes ordres ! 

-  La Magie, très peu pour moi ! répond-il .Lui et ses frères iront faire leur sorcellerie ailleurs. Le départ de ce Perdiccas mettra peut-être fin aux troubles des jeunes filles qui se tiennent dans ma demeure ! »

Qu'il croit ou non à la version de sa femme, le chef convoque les trois frères pour les mettre au courant de son indiscutable décision. Il les chasse ! Et les voilà priés de reprendre leur baluchon et d'aller porter leurs troubles ailleurs. La fratrie accepte, mais à la condition qu'on leur paye leur salaire. Le chef rit et, désignant de son doigt le trou dans le toit de sa demeure qui servait de cheminée, affirme qu'il leur offre comme salaire le soleil qui darde à travers cette ouverture. Perdiccas, malicieux, s'avance et se place au centre du cercle que forme la lumière pénétrant à travers la toiture et affirme qu'il prend possession de tout ce que touche le soleil : à savoir la demeure et les terres de son ancien employeur ! Abasourdi, le chef de guerre les menace et ordonnant de les tuer, Perdiccas et ses frères prennent leurs jambes à leur cou et fuient le plus loin possible. Ils passent une rivière qui à l'arrivée des poursuivants se gonfle d'eau et devient intraversable, un orage venant de tomber opportunément. Plus tard, à ce que raconte la légende, la rivière fera l'objet d'un culte en Macédoine.

Et alors ? La fortune sourit aux audacieux, écrit Virgile. En effet, Perdiccas et ses frères retrouvèrent une activité dans une ville voisine et prospérèrent. Ils prospérèrent d'ailleurs si bien que Perdiccas devint chef à son tour et - vous l’aurez deviné - finit par conquérir le territoire de son ancien maître, accomplissant par là sa prophétie : il récupéra enfin le salaire qui lui avait été promis. Perdiccas devint un roi important, réunissant sous son autorité plusieurs régions et villes qui se soumirent. Ainsi, la Macédoine entra dans l'Histoire.....


Perdiccas, as-tu imaginé sur ton trône en bois, dans ta grande demeure qui n'en reste pas moins une simple maison, qu'un jour, ton 21ème descendant dominerait le monde antique ? 

Image: détails de la magnifique peinture de Gustave Moreau l'Apothéose d'Alexandre 

mardi 20 septembre 2011

Les pompiers de Paris soufflent leurs bougies

Dimanche dernier, 18 septembre 2011, la brigade des sapeurs pompiers de la ville de Paris ont fêté leur deux cents ans d’existence.

Un soir de février 1810, l’empereur Napoléon Ier se réveille brutalement, en pleine nuit. Un incendie s’est déclaré dans son palais de Saint Cloud. Le feu est vite maîtrisé et on ne dénombre aucune victime. Suite à cet incident, Napoléon décide la création d’une garde de nuit spéciale à toutes les résidences impériales. Celle ci est intégrée à la garde de l’empereur.



Le 1er juillet 1810, Napoléon Ier organise des festivités pour son mariage avec Marie Louise l’archiduchesse d’Autriche. Lors du bal donné chez l’ambassadeur près de la chaussée d’Antin, un incendie se déclare. Les secours évacuent le couple impérial en catastrophe. Marie Louise regagne Saint Cloud, tandis que Napoléon reste sur place, afin de superviser les opérations. Les secours se révèlent très insuffisant, si l’on en juge par le nombre de morts et de blessés recensés dans le rapport.



Le lendemain, le ministre de l’Intérieur reçoit une lettre de l’empereur. Ce dernier est furieux de l’inefficacité de la compagnie des sapeurs. Il faut dire que les combattants du feu rencontrent plusieurs problèmes, comme un encadrement lacunaire et l’inexistence de procédure d’urgence. Le matériel demeure rudimentaire. En effet, ce dernier n’a guère évolué depuis le XVIIIe siècle. Le principal outil demeure la pompe à bras. Le chariot est tiré par des hommes ou des chevaux. La pression, nécessaire pour envoyer de l’eau, doit être pompé à la main, d’où le terme de pompier. A cette époque, il n’existe pas encore de réseau de bouche à incendie. L’eau provient des fontaines publiques. Les habitants forment une chaîne humaine avec des seaux, pour remplir le réservoir. Le matériel ne se perfectionnera qu’à partir des années 1880. Néanmoins, certains instruments sont toujours employés par les pompiers du XXIe siècle, tels que la hache ou la petite échelle à crampon.


Par ailleurs, un conflit d’intérêt mine davantage l’efficacité des pompiers. En effet, le préfet de police est le commandant opérationnel, tandis que le préfet de la Seine est chargé du budget, du logement et de l’intendance. Les deux hommes ne cessent de se mettre des bâtons dans les roues.



Napoléon Ier souhaite réorganiser, ce qui avait plus ou moins disparu avec la Révolution. En effet, un corps de pompiers affecté à la ville de Paris, existe depuis le début du XVIIIe siècle. Avec le soutien de l’empereur, Etienne Denis Pasquier, nommé préfet de police en 1811, devient le seul chef opérationnel et administratif des sapeurs pompiers. Le 18 septembre, Napoléon signe au château de Compiègne, le décret donnant officiellement naissance au corps des sapeurs pompiers de la ville de Paris. Le décret ordonne la création de quatre compagnies de 142 hommes chacune, placées sous l’administration du préfet et sous autorité du ministre de l’Intérieur. Le reste du texte porte sur l’organisation du corps, l’équipement, le recrutement, la gestion, les casernes, la discipline et les possibilité d’avancement.



En ce sens, ces derniers ont un statut particulier, puisqu’ils appartiennent à un corps militaire, lié à l’armée du génie. Ils sont les seuls en France dans cette situation, avec la brigade des marins pompiers de Marseille appartenant à la Marine. Tous les autres sont des professionnels civils ou des volontaires.


Aujourd’hui, la brigade des sapeurs pompiers compte 81 casernes et emploie plus de 7.000 personnes à Paris, ainsi que dans la petite couronne. Leur mission, leur statut particulier et leur proximité avec les habitants, leur vaut la sympathie des Parisiens, qui s’exprime en autre lors du défilé du 14 juillet.









source image
prefecturedepolice.interieur.gouv.fr

dimanche 18 septembre 2011

Charles VI fait le fou au bal des ardents


Combien de coups de folie a bien pu avoir Charles VI avant d'être surnommé « le fou » par ses contemporains jusqu'à nos jours ? Deux, si l'on en croit les sources historiques et les chroniques royales du XIVe siècle. Reprenons et posons les bases. Charles VI, fils de Charles V, est le roi de ce royaume que l'on nomme la France. Il est en guerre avec son voisin anglais pour la couronne et l'hégémonie sur ce royaume. Après plusieurs défaites, les Français ont repris la main, grâce notamment à des hommes comme Du Guesclin qui, en bon et efficace connétable de France, avait poussé les Anglais à la déroute à plusieurs reprises. Le règne de Charles VI, dans le prolongement de celui de son père, est une époque où l'on croit enfin que la France est dirigé par un souverain puissant et juste, capable d'administrer et de protéger au mieux son royaume... jusqu'au 5 août 1392. Ce jour là, dans la forêt du Mans, le roi est pris d'une crise de folie inexplicable et tue plusieurs de ses compagnons. Depuis, on le couve, on le ménage en espérant que la folie ne reviendra plus habiter son esprit.

28 janvier 1393, cinq petit mois après les faits. Le roi va bien. Son esprit est lucide. La crise de folie devient un souvenir douloureux mais il s'efface peu à peu des mémoires. Il est vrai que la coup de folie du Mans avait fait le tour du royaume... mais cela n'était probablement qu'un accident.... Le royaume se porte plutôt bien. Aussi le roi, avec sa cour autour de lui, festoie et s'amuse. Ce soir du 28 janvier, on prépare un bal à l'Hôtel Saint-Pol à Paris. Toute la journée, la fête a été à l'honneur. Tout le monde s'amuse, se guette, s'apostrophe tout en mangeant, en buvant et en riant. Les têtes tournent, les regards se croisent, les mains parfois se joignent jusqu’à l'entrée d'un maître de cérémonie. Il l'annonce : le bal va commencer. Le roi et ses familiers s'assoient sur une estrade au milieu des convives. Une lourde porte s'ouvre et on présente les artistes, les amuseurs, les musiciens. Conteurs, chanteurs, jongleurs, trompettistes et flûtistes, ils sont tous là. Un, deux, trois ! La musique commence et les festivités reprennent.

Mais voilà, on s'ennuie. « On », c'est la roi, qui se tourne vers quatre de ses plus proches amis. Il a une idée :

« Au diable ces enchevêtrements de sons que mon esprit ne peut remettre dans l'ordre. Toute la journée nous avons bu, mangé et chanté. Quelle monotonie ! Allons préparer quelques bouffonneries et relancer les rires qui se sont tus avec l'arrivée des musiciens.»

S’éclipse donc le roi, accompagné du comte de Joigny, Ogier de Nantouillet, Aymard de Poitiers et Yvain de Foix.

« Avez-vous vu ces dames, toutes coquettes dans leurs habits d'hiver ? dit le roi. Et ces hommes, aussi aventuriers que des serfs dans une forêt seigneuriale ? Nous allons réchauffer l'atmosphère en leur faisant une belle farce. Nous allons leur montrer des sauvages ! Les créatures les plus répugnantes au poil si long qu'on les confondrait avec des animaux ! J'en ai rencontré un l'été dernier dans la forêt du Mans, un vieillard barbu, sale et puant. Un vagabond qui racontait mille sornettes. »

Le roi est-il en train de se souvenir… ?

Charles VI donne ses ordres. Et tandis que ses camarades de jeu et lui-même se déshabillent, on leur apporte de la poix, des poils d'étoupe et des plumes. S'enduisant le corps entier de cette mixture à la fois collante par la poix et douce par les plumes, nos joyeux drilles ressemblent en effet à de grands oiseaux. Afin d’apparaître encore plus pitoyables, ils s’attachent tous... sauf le roi. Évidemment, malgré le jeu, voir le roi enchaîné - même déguisé en « sauvage » - ne peut être toléré ! Tout le monde a en mémoire le bon roi Jean II – son grand-père - fait prisonnier par les anglais à la bataille de Poitiers en 1356.

Le moment de leur entrée est proche. Le roi ordonne que les lumières soient abaissées afin que la pénombre obscurcisse les pupilles des invités. La chose faite, les cinq compagnons se glissent parmi l'assistance et soudain ils apparaissent, hurlant, criant et gesticulant tels de petits diables. Quelle stupeur ! Les femmes crient de peur et se réfugient derrière les hommes ou sautent dans leurs bras. Certains se mettent en position de défense. D'autres préfèrent fuir. Enfin, on finit par les reconnaître, ces diablotins ! Les humeurs se font moins froides, l'atmosphère se réchauffe et tout le monde se prend au jeu. Quel fou ce roi, croit-on plaisanter !

Mais voilà deux nouveaux invités : le frère du roi, le duc d'Orléans et l'oncle, le Duc du Berry. Ils n'ont pas attendu la soirée pour s'amuser. Ils titubent, sont rouges et les mots qui sortent de leur bouche sont aussi confus que les cris que poussent les « sauvages ». Le vin a déjà fait son œuvre. Il  les a rendu aussi très curieux. Qui peuvent bien être ces drôles d'hommes à plumes qui harcèlent ainsi les convives ? La luminosité étant trop faible ou bien parce que l'ivresse rend sa vue défaillante, le duc du Berry s'empare d'une torche que tient un valet près de lui et s'approche d'un des énergumènes. Il s'avance, se rapproche de plus près. Rien à faire, il ne distingue rien. Alors il accoste un de ces hommes enchaînés. Il place la torche très près du visage... trop près : l'homme s'enflamme !

Le duc n'a-t-il donc pas remarqué la poix et les plumes, deux éléments très inflammables ? L'homme se débat tant qu'il peut. Mais voilà que les autres, reliés au malheureux par cette fatidique chaîne, s'embrasent à leur tour. Le roi, libre lui, mais placé non loin, reçoit à son tour quelques étincelles et brûle à son tour. Sa tante, la duchesse du Berry, se jette sur lui et dans un geste aussi spontané qu'il est réfléchi met le roi sous sa longue robe, ce qui a pour effet d'étouffer les flammes. Les autres ?  Ogier de Nantouillet parvient à se libérer de sa chaîne et se jette désespéré dans une cuve d'eau croupie où on rinçait les verres.  Yvain de Foix  lui aussi libéré cherche désespérément de l'aide, mais ni les valets ni les chiffons mouillés ne parviendront à le sauver. Il en est de même des deux derniers infortunés.

Gravement brûlés, le visage et le corps sans chair, les os apparents, les compères en bouffonnerie du roi mourront quelques jours plus tard après avoir longtemps regretté d'avoir joué à un jeu de sauvage. Le roi ? Son esprit est tourmenté. Il revoit la scène des corps de ses compagnons bouger dans tous les sens et cherchant à se libérer de leur supplice. Il sent l'odeur de la chair brûlée. Il entend encore le crépitement des flammes au contact de la poix et des plumes. La folie revient. Il ne peut plus lutter. L'histoire se répand dans le royaume : « c'est en rencontrant un sauvage que, déjà, notre bon roi avait perdu l'esprit ! C'est en se déguisant en sauvage que la tragédie est de nouveau arrivée » 

Charles VI s'enferme pendant des jours. Lorsque les portes de ses appartements s'entrouvrent enfin, c'est un homme perdu, à la raison vagabonde, qui apparaît. Désormais, le roi est un intermittent du pouvoir dont les crises de folies seront récurrentes. Et le royaume est de nouveau en danger...   

lundi 12 septembre 2011

L'odyssée de l'espace des sondes Voyager


L’exploration du système solaire par des engins automatiques, restera dans l’Histoire de l’humanité comme une des plus fabuleuses odyssées. A l’instar de Gilgamesh, Ulysse, Alexandre, Marco Polo ou de Christophe Colomb, les deux sondes Voyager1 et Voyager2 allaient révéler des mondes que les hommes regardaient dans le ciel depuis la nuit des temps. Au début des années 70, les scientifiques de la NASA avaient remarqué qu’en lançant deux sondes en direction de Jupiter, elles pouvaient aussi atteindre Saturne en rebondissant sur le champ gravitationnel de la planète géante. Mais mieux encore, toujours en utilisant cette technique de trampoline planétaire, les scientifiques américains allaient bénéficier d’un phénomène rare : l’alignement, depuis la Terre, des planètes géantes Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune. Une configuration qui ne se reproduit que tous les 177 ans ! Ainsi, l’exploration baptisée Grand Tour allait permettre aux deux satellites Voyager de survoler Jupiter et Saturne puis de choisir de survoler l’une Titan – satellite de Saturne - , l’autre Uranus et Neptune.

En février 1979, la rencontre entre les sondes Voyager et Jupiter fut le spectacle ininterrompu de visions extraordinaires. Autour de cette boule de gaz agitée de tempêtes, battue par les vents, les sondes allaient transmettre les premières images des lunes de Jupiter - tellement observé par Galilée - Io, Europe, Ganymède et Callisto, et en découvrir douze autres, toutes petites. Autres surprises, dans l’environnement de la planète, un anneau de fines particules couronne le globe géant.

Le deuxième épisode de cette aventure était attendu. Et les yeux de tous les curieux de la Terre braqués vers le ciel attendaient en novembre 1980, la rencontre des sondes avec le seigneur des anneaux, Saturne. Avec dix-huit satellites, un collier de plus de cent mille anneaux et une atmosphère dense, personne ne fut déçu. Par chance, la sonde Voyager ne fut pas abîmée dans son passage des anneaux : des milliers de petits cailloux gelés qui tournent autour de la planète. A présent, les scientifiques comprennent que chaque nouvelle planète sera le moment de découvertes imprévisibles. Témoin, le passage d’une des sondes près de Titan, qui cache peut-être sous une épaisse couche de glace, un océan liquide ainsi que de la vie primitive.
Janvier 1986. Après huit années de voyage et 5 milliards de km parcourus, la sonde Voyager pénètre comme une balle à plus de 18 km par seconde dans le système d’Uranus. Autour de la planète, un système d’anneau apparaît et des cinq lunes connues depuis la Terre on passe à quinze ! Toujours plus impressionnant, sur ses satellites, là où on pensait que régnait le plus grand calme et le plus grand froid, s’est développé un volcanisme de glace !

La dernière des visites, en août 1989, restera la plus émouvante : une autre planète bleue, c’est Neptune. Sa couleur est un heureux hasard car Neptune n’est autre que le dieu des océans. A 6 milliards de km, la sonde est fatiguée et ses signaux ne parviennent que faiblement à la Terre. Pourtant, le programme est resté ambitieux et tout le monde s’attend encore à l’inattendu. Dans les télescopes les plus puissants, la planète n’est qu’un point. Alors, avec des nuages blancs, un vaste anticyclone qui tourbillonne dans l’atmosphère, c’est l’image d’une planète active que les caméras de la sonde transmettent. Une nouvelle fois, la diversité est au rendez-vous avec de longs morceaux d’anneaux qui tournent autour de la planète. Et comme un symbole à cette diversité, le dernier monde survolé par la sonde, Triton – une des lunes de Neptune –, révèle des volcans, une activité tectonique et même une atmosphère !

Avant cette grande épopée, les lointaines planètes n’étaient que des points sans visage et on ne pouvait pas imaginer de volcans extraterrestres ou bien encore de météo sur Neptune ! Dans 40 000 ans, quand les deux sondes auront quitté le système solaire et survoleront leur première étoile, nul doute que notre civilisation, si elle existe encore, aura bien changé ....


Images en vraies couleurs prisent par les sondes Voyager de Jupiter

jeudi 8 septembre 2011

L'affaire Galilée (2e partie)

En 1624, Galilée fait part au pape de son projet d’écrire un ouvrage sur les différents systèmes d’explication du monde. Urbain VIII donne son accord à condition de ne pas avantager l’un des systèmes. En 1628, Galilée termine son Dialogue touchant le flux et le reflux des marées. Il le soumet à l’Inquisition. La Congrégation demande à Galilée de modifier le titre, pour qu’il ne soit pas directement question des marées. C’est un exemple trop repris par les coperniciens. Il doit également rédiger une préface, où il indiquera ne pas prendre partie dans la querelle. De plus, Urbain VIII souhaite que l’auteur ajoute à la fin, l’argument de la toute puissance divine. Galilée accepte les modifications, car cela ne change rien sur le fond de l’ouvrage.


En 1630, la peste sévit à Rome. Les chercheurs de l’académie du Lynx se dispersent. Galilée sans le savoir, vient de perdre un précieux allié. Il publie son ouvrage à Florence et non à Rome, comme convenu avec la Papauté. Le nouveau titre est encore plus provocateur, car il stipule directement que l’auteur parle de la querelle entre les systèmes de Ptolémée et celui de Copernic, en omettant volontairement le système de Tycho Brahé. Le contenu est à l’image du titre. La partie sur Ptolémée est réduite et ne contient que des critiques. De plus, les arguments sur la puissance divine sont mis dans la bouche de Simplicius, personnage du livre bête et têtu.



A cette époque, l’Europe est plongée en pleine guerre de Trente Ans, opposant les puissances catholiques et protestantes. La France vient de rejoindre le camp des protestants, contre les Habsbourg. Urbain VIII est francophile et doit montrer aux Espagnols, qu’il ne soutient pas cette politique, de crainte d’être déposé et que Rome soit de nouveau mise à sac comme en 1527. Il faut montrer que la Papauté ne protège pas les hérétiques. Pour cela, rien ne vaut de condamner un hérétique pour l’exemple et de préférence quelqu’un de connu, pour faire impression. C’est à ce moment, que le livre de Galilée est présenté au pape.


Urbain VIII est furieux après lecture de l’ouvrage. De plus, l’injonction de 1616 revient sur le bureau pontifical. On affirme au pape, qu’il s’agit d’une injonction orale et que Galilée s’y était soumis. Par ailleurs, Galilée est devenu l’ennemi des jésuites, les fers de lance de la Contre Réforme. Le souverain pontife annule l’autorisation d’imprimer et ordonne au scientifique de se présenter devant le commissaire général de l’Inquisition. Déconcerté par cette réaction, le savant arrive à Rome le 13 février 1633. Il est placé en résidence surveillée, puis passe devant une commission spéciale dirigée par le cardinal Barberini, plutôt favorable à Galilée. Condamner un savant aussi célèbre permettrait de prouver aux souverains catholiques que la Papauté ne plaisante pas. Cependant, Urbain VIII souhaite une condamnation minime. La commission va en ce sens. Galilée est simplement accusé de désobéissance envers le Saint Siège et aucunement d’hérésie. Le dossier est transféré devant l’Inquisition pour jugement. Le chef d’accusation ne peut être modifié.


Le procès s’ouvre. Lors de la première audience, Galilée n’a aucun mal à démontrer que l’injonction n’est pas recevable. Les juges abondent en son sens et la pièce est retirée du dossier. Le lendemain, lors de la seconde audience, Galilée se repend et reconnaît les accusations portées contre son livre.


Le 22 juin 1633, il abjure ses erreurs et il est condamné à une assignation à résidence. Il vit à Rome, puis à Sienne et enfin à Florence. Il rédige un dernier ouvrage sur la mécanique et les mouvements locaux, avant de mourir le 8 janvier 1642.



Galilée a davantage été condamné plus pour des raisons politiques que scientifiques ou théologiques. Il aurait pu s’en sortir, si son caractère sanguin et ses excès de confiance ne l’avaient pas emporté. Croyant absolument avoir raison, Galilée met tout et n’importe quoi en œuvre pour prouver, ce qui à l’époque, n’était qu’une hypothèse parmi d’autres et qui allait à l’encontre d’un système admis et ancrés dans les esprits, depuis plus de mille ans. En respectant les mises en garde du cardinal Bellarmin, sans s’en prendre aux jésuites le soutenant, et en respectant ses engagements auprès du Pape, Galilée n’aurait sans nul doute jamais été condamné.

samedi 3 septembre 2011

L'affaire Galilée (1ère partie)




« Et pourtant, elle tourne » murmure Galilée à la suite de son procès devant l’Inquisition, où il est obligé de renier ses convictions scientifiques sur le mouvement des planètes. Il s’agit d’une phrase mythique, mais fausse, inventée au XIXe siècle, pour montrer l’incompatibilité entre la science et la foi, dans un siècle teinté de scientisme et d’anticléricalisme. Galilée est érigé en martyr de la science. Qu’en est-il dans la réalité ?


Galilée nait à Pise, le 15 février 1564. En 1587, le jésuite allemand, Christophe Clavius, féru de mathématiques, à qui cet étudiant italien lui a dédicacé un traité sur la gravité des solides, lui obtient un poste de lecteur à l’université de Pise. Le jésuite remarque ses capacités, malgré une trop grande hâte dans le raisonnement. Il le met en contact avec le jésuite Paolo Valla, professeur du Collège de la Compagnie, travaillant sur la méthode scientifique, la physique terrestre et céleste et sur les mouvements des corps. L’influence des scientifiques jésuites sur la formation de Galilée est importante.

Au début du XVIIe siècle, Galilée étudie les mouvements des planètes et rejoint les théories de Copernic sur l’héliocentrisme. En améliorant le télescope, il se lance dans l’observation astronomique et découvre les satellites de Jupiter, les anneaux de Saturne et les phases de Vénus. Tous ses travaux prouvent la véracité des théories de Copernic et l’amène à critiquer la physique aristotélicienne, demeurant la référence. En 1611, il est nommé premier mathématicien du studium de Pise et est soutenu par Côme de Médicis, duc de Toscane. Parallèlement, il est admis à l’académie des Lynx, une élite de chercheurs, ayant décidé d’explorer librement l’univers. Ils sont parrainés par l’Eglise, dont certains membres font partie. A Rome, Galilée retrouve le père Clavius, qui l’encourage à poursuivre ses travaux.

En 1612, des professeurs de philosophie et des dominicains de Florence publient des textes contre les théories de Galilée. Toucher aux principes de physique d’Aristote, revient à remettre en cause les Saintes Ecritures. Galilée répond que la Bible n’est pas un livre d’astronomie, mais religieux. Les dominicains enrichissent en arguant le fait que les théories de Copernic, sur lesquelles s’appuie Galilée, débordent dans le domaine religieux. Ils sont rejoints par les philosophes de Pise. L’Eglise ne souhaite pas d’une nouvelle querelle, comme à l’époque de Copernic. Elle souhaite une unité au moment, où elle met en place la Contre Réforme. La Curie romaine n’apprécient pas non plus les dominicains, qu’elle juge trop virulent. Le souvenir de Savonarole est toujours présent (1).
En février 1615, le dominicain Lorini porte plainte contre Galilée, devant le tribunal de l’Inquisition. La Congrégation de l’Index innocente le scientifique. Après une nouvelle tentative avortée, les dominicains changent de stratégie. Ils portent plainte contre certaines propositions de Copernic, jugées contraires aux Ecritures. En interdisant la théorie, on attaque indirectement Galilée. Le 23 février 1616, la Congrégation de l’Index juge deux propositions coperniciennes contraires à la Bible. La sentence est ratifiée par le pape Paul V, qui refuse de déclarer hérétique la pensée de Copernic.
Trois jours après la sentence, le cardinal Bellarmin s’entretient avec Galilée, afin de le mettre en garde. Au lieu de proclamer que le soleil est fixe et que les planètes tournent autour, il n’y a qu’à présenter cette idée comme une hypothèse. Ainsi, Galilée pourrait continuer ses recherches et faire taire ses détracteurs. Lors de cette entrevue, le commissaire de l’Inquisition souhaite que Galilée signe une injonction personnelle, qui viendrait à lui interdire à parler du système de Copernic. Le cardinal défend le scientifique, en rappelant que le pape n’a jamais demandé cela. Galilée ne signe pas le papier, qui n’a donc aucune valeur juridique.




Galilée reprend ses travaux en suivant les conseils du cardinal, mais son tempérament ne calme pas ses ennemis. Pire, il s’en crée d’autres. En 1620, il publie un traité sur les comètes. Pour lui, elles ne sont qu’un phénomène visuel de la haute atmosphère et de ce fait, n’existe pas réellement. Le jésuite Orazio Grassi affirme le contraire. En 1623, Galilée publie un pamphlet contre Grassi et l’argumentation scolastique. Le texte bien que drôle, est méchant et violent. Grassi ridiculisé dans toute l’Italie, est fou de rage. Lui qui soutenait Galilée, ne comprend pas pourquoi une telle haine envers lui. Peu à peu, Galilée s’attire les foudres des jésuites. Cependant, Rome continue de le soutenir. Le nouveau pape Urbain VIII est favorable aux scientifiques. Il est ami avec Galilée. Ils ont travaillé ensemble à l’assainissement des eaux du lac de Trasimène. Fort de cet appui, Galilée se sent en position de force.




Affaire à suivre....

1 : voir l'article sur Savonarole



image : Galilée instruisant Vincenzo Viviani : peinture de à Tito Lessi


jeudi 1 septembre 2011

Pasteur et la découverte du vaccin contre la rage

En 1879, Louis Pasteur, surnommé par René Dubos le « Franc-tireur de la science », a découvert le principe du vaccin et ceci grâce aux vacances d’été que celui-ci s’est octroyé. Tout grand esprit a besoin de repos.

Le choléra des poules fait alors rage, depuis le printemps. Après plusieurs mois d’expériences infructueuses, Pasteur décide de se reposer et part rejoindre sa femme ainsi que toute sa famille dans sa maison de campagne.

De retour dans son laboratoire, très détendu après ses congés estivaux, il reprend avec une grande motivation ses recherches, suivant le même procédé que celui établi jusque-là. Il inocule la bactérie du choléra sur des poules. Et il attend : une heure, deux heures. Aucune poule ne meurt. L’aiguille de l’horloge tourne et tourne pendant des heures, tout comme Pasteur dans son laboratoire. Rien ne se passe. Les poules sont toujours aussi pimpantes. Le chimiste de formation, loin d’être novice en matière d’expériences scientifiques, réfléchit : « Mais que se passe-t-il donc ? Pourquoi ces poules résistent ? Jusque-là toutes les poules mouraient, une fois qu’on leur injectait une souche du choléra. ». Son esprit très aiguisé ne tarde pas à trouver la réponse à sa question. Il déduit, après maintes et maintes réflexions, que le seul élément changeant par rapport aux autres expériences est la souche, beaucoup plus vieille que les autres car restée tout un été dans le laboratoire avant qu’il ne l’utilise une fois rentré de sa maison familiale. Pasteur inocule donc une nouvelle culture issue d’une souche très récente, non seulement sur de nouvelles poules, mais aussi sur les anciennes ayant déjà reçues la bactérie altérée de la souche laissée durant tout l’été. Les nouvelles poules meurent très rapidement, alors que les autres survivent. Le résultat déconcerte plusieurs de ses condisciples et surtout le premier d’entre eux, le docteur Emile Roux. En revanche, Pasteur ne semble nullement étonné. Cette étape constitue le point crucial de son expérience et confirme ce qu’il commençait à penser : la forme atténuée de la bactérie, laissée durant l’été, a immunisé les poules et leur a permis de faire face à la version virulente du choléra, injectée dans un second temps.

A partir de cette découverte accidentelle, le « Franc-tireur de la science » établit une technique générale de vaccination applicable à toutes les maladies infectieuses, en un temps record de quatre ans. Là est la grande trouvaille du chimiste français. En effet, si Edouard Jenner (fin XVIIIe-début XIXe siècle), confrère anglais qui a très largement inspiré Pasteur, avait déjà découvert un moyen de vacciner, sa méthode restait limitée à une maladie, la variole, et était basée sur un agent immunisant déjà existant, le cowpox. D'ambition généraliste, celle de Louis Pasteur repose sur l’atténuation de la virulence du microbe responsable de la maladie (bien que le procédé varie suivant le type de microbe en cause : atténuation par vieillissement des cultures pour le choléra des poules, par passage de lapin à lapin pour l’érysipèle du porc).

C’est suivant cette méthode découverte par hasard que Louis Pasteur découvre le vaccin contre la rage quelques années plus tard, en 1885. Victor Hugo, mort cette année-là, ne disait-il pas : « Les grands artistes ont du hasard dans leur talent et du talent dans leur hasard ».


Image : Tableau d'Albert Edelfelt (1885). Louis Pasteur observant une moelle épinière de lapin contaminé par la rage en train de se dessécher dans un flacon contenant des cristaux de potasse : technique du vaccin contre la rage.