jeudi 27 octobre 2011

Alexandre Ier de Macédoine, le Philhellène

Il existe des ’’Alexandre’’ dont on oublie qu'ils ont existés. Le plus célèbre est évidemment Alexandre le Grand dont l'adjectif nous a presque fait oublier qu'il fut le troisième de la dynastie des Téménides, la famille royale macédonienne. Il y eut donc deux premiers ’’Alexandre’’. C'est Alexandre Ier (500 – 450 av. notre ère) qui nous intéresse aujourd'hui. Il est le premier roi macédonien à véritablement inscrire sa politique dans la voie du philhellénisme, c'est-à-dire à vouloir voir son peuple accepté parmi le cercle restreint et sélectif des civilisés grecs ! D'où découle son adjectif : Alexandre le Philhellène, ou « l'ami des Grecs ».  

Alexandre Ier est le dixième roi de la liste monarchique macédonienne. Il est le fils d'Amyntas Ier,  un grand roi qui fit connaître son royaume à la Grèce. Poursuivant la politique conciliatrice de son père avec des Grecs pourtant arrogants et méprisants, Alexandre entend ouvrir davantage la Macédoine sur le monde, éduquer son peuple composé, il est vrai, principalement de paysans ou de tribus barbares réactionnaires, et ainsi permettre à son royaume de peser d'un poids géopolitique sur le monde antique. Jeune homme, il avait assisté, impuissant, à l'arrivé des Perses dans son royaume qui réclamèrent, comme en était l'usage, « la terre et l'eau » signifiant que le Grand Roi Perse de cette période, le puissant Darius Ier, prenait possession des terres et que dès lors le possédant devenait possédé ! Ne pouvant lutter face aux Perses, Amyntas accepta ce nouveau rôle de vassal. Il faut cependant relativiser cet état de vassalité. Régnant loin, à plusieurs milliers de kilomètres, depuis Suse, Persépolis ou encore Babylone, le Grand Roi n'avait pas la prétention de s'installer en Macédoine. Le royaume devenait un partenaire diplomatique et économique et ne devait en aucun cas devenir un état perse !

Alexandre, alors jeune prince, faillit conduire la Macédoine en guerre contre son nouveau « suzerain ». Les diplomates perses, arrivés à la cour d’Amyntas pour négocier le nouveau traité « d'alliance », ne montrent pas toute l'élégance en usage à la cour perse, et embrouillés par le vin et la table ainsi que par leur condition d'envoyés du maître le plus puissant du monde antique, montrent peu à peu un zèle qui déplait fortement au jeune prince. Les Perses abusent ainsi de l'hospitalité et s'en prennent à des jeunes filles de la cour. A peine sont-ils rassasiés de leur infâme forfait, que le prince Alexandre et quelques complices se jettent sur les coupables et les font payer de leur vie. Consternation de Darius qui diligente une enquête, et gare à son courroux si la Macédoine et son roi, sont reconnus coupables de traîtrise ! S'en prendre à ses envoyés c'est s'en prendre directement à lui-même !

Amyntas a sévèrement réprimandé son fils. Son royaume est incapable de se défendre face aux terribles troupes perses. De plus, jamais les Grecs n'interviendront : trop dédaigneux à leur égard. Il charge le responsable de trouver une solution... sans se compromettre, car il reste l'héritier au trône et un représentant légitime du royaume ! La délégation arrive. Ils sont reçus comme des invités d'honneur. Amyntas présente son fils qui sera leur interlocuteur. Inutile de fuir la réalité, l'or et la menace perses délieront les langues. Imaginons un peu son discours :

« Me voici devant vous, amis. La Macédoine ne veut pas la guerre et a déjà accepté les conditions du Grand Roi. Il y a cependant des coutumes et un usage chez nous qui imposent un respect vis-à- vis des femmes, surtout si elles sont de sang noble. Les représentants du Grand Roi ont abusé de plusieurs jeunes filles qui pourtant cherchaient à les fuir. Ils n'étaient plus dignes de notre confiance ni de celle bienveillante de leur maître, qui j'en suis certain, ne supportera pas un tel comportement. Le Grand Roi Darius est bienveillant et il accepte les coutumes de ses alliés. Il comprendra la punition reçue par ses représentants qui n'étaient en rien un obstacle à la bonne entente entre la Macédoine et la Perse ! »

L'enquête conclut finalement aux torts partagés et l'histoire fut définitivement close.

Alexandre devient roi vers 500 et commence un étrange double jeu. Il est à la fois vassal des Perses mais s'ouvre de plus en plus aux Grecs. En effet, les pourparlers et les échanges  deviennent intenses entre les deux voisins limitrophes et surtout avec Athènes. Il devient ami de la cité et protecteur de ses citoyens : un proxène. A sa cour, il s'entoure de lettrés et d'artistes grecs. La noblesse macédonienne apprend la langue grecque et s’exprime dans cette langue synonyme de civilisation  et de culture.

Puis vint la guerre ! Xerxès qui a succédé à son père Darius reprend pour lui le conflit régnant entre les cités grecques et l'empire : les fameuses guerres médiques. Vassal du Grand Roi, Alexandre se retrouve dans une situation embarrassante. Afin d'éviter l'anéantissement de son royaume, il doit jurer obéissance aux Perses mais son cœur et ses convictions le poussent à aider les cités grecques. De plus, en s'alliant aux deux parties et en apparaissant ainsi fidèle à l'un et l'autre, il espère bien offrir un nouveau rôle, primordial cette fois, à la Macédoine.

Il ouvre ses routes aux troupes perses qui passent ainsi la frontière sans embûche. Il offre l'hospitalité aux armées et les approvisionne en vivres. Pour autant, il crée un véritable réseau d'agents secrets et fournit des renseignements militaires précieux aux Grecs qui savent ainsi où se trouve l'ennemi, quand il faut reculer et quand il faut frapper. Il apparaît ainsi comme dévoué aux Perses et ami des Grecs. Les Thermopyles sont perdus mais Alexandre prévient les armées coalisées grecques de quitter la Thessalie pour ne pas être écrasées. A la veille de la décisive bataille de Platée (479) il vient en personne renseigner l'état major grec de la tactique perse. Le jour suivant les Grecs sont vainqueurs, Xerxès fait demi-tour. Alexandre est tout heureux de faire parti des défaits et repart pour son royaume. Le Macédonien est le grand vainqueur du conflit. Profitant de sa double alliance, il agrandit son royaume en occupant plusieurs anciennes cités thraces offertes par les Perses et les Grecs !

La récompense suprême et la plus symbolique lui est offerte par les Grecs quelques années plus tard. En effet, il est autorisé à participer en personne aux jeux olympiques par les juges qui reconnaissent en lui un descendant légitime d'immigrés Grecs ayant quitté Argos près de trois siècles auparavant ; mais c'est surtout pour sa collaboration pour le maintien de l'indépendance de la Grèce que le roi obtient de concourir lui-même aux jeux. Il remporte d'ailleurs un certain succès puisque, mieux que de rivaliser, il gagne plusieurs concours ! Ainsi, en brillant ancêtre de Philippe et de son fils le grand Alexandre III, Alexandre Ier est sans aucun doute le premier grand roi de ce petit royaume promis à un avenir radieux qui, un siècle plus tard, dominera la Grèce et anéantira ce puissant empire perse qui aura oublié qu'un temps il avait eu la possibilité et le prétexte de détruire la Macédoine.  

Image: Deux octodrachmes au nom du roi Alexandre Ier.



jeudi 20 octobre 2011

Hypatie d'Alexandrie, une femme seule face aux chrétiens


Alexandrie, ville de savoir ; ville de délices ; ville de richesses ! Et pourtant parfois, ville décadente et théâtre des pires atrocités faisant ressortir le vice animal, dénué de toute philosophie civilisatrice. En 415 de notre ère, cette Alexandrie, cité révérée et donnée en exemple, va connaître les premiers signes de sa décadence : elle assassine une des plus grandes savantes et philosophes de l’histoire de l'humanité, la belle et intelligente Hypatie.

Née vers 370, Hypatie a environ dix ans lorsque l’empereur Théodose proclame la foi chrétienne comme étant la religion officielle de l’empire. Théodose met fin à un millénaire de stabilité religieuse et installe une religion qui tend à la prédominance et qui, par l’intolérance qu’elle exerce, met l’empire en proie à des révoltes incessantes.  Moins d’un siècle suffira à le faire définitivement chuter ! Les chrétiens avaient été plusieurs fois massacrés – souvent injustement – servant de boucs émissaires quand la situation l’imposait. Ce fut le cas lors du grand incendie de Rome le 19 juillet 64, où les chrétiens, considérés alors par l’empereur romain Néron comme une secte trop influente, furent massacrés et jetés en pâture aux lions du cirque.

380. Installés dans leurs nouveaux habits de chefs religieux prédominants, les divers évêques de l’empire étendent leur influence jusqu’à confondre leur rôle théologique avec la politique. A Alexandrie les troubles deviennent de plus en plus fréquents entre païens, chrétiens et juifs.

C’est donc dans un contexte assez peu propice qu’Hypatie grandit et s’instruit. Il est exceptionnel de voir une jeune fille devenir une lettrée et une scientifique en ces temps-là mais cela n'était pas impossible. L’Antiquité regorge de femmes scientifiques et poétesses dont les lettrés du Moyen-âge – des hommes et des religieux surtout – ont eu pour mission d’effacer consciencieusement toutes traces, au nom du simple bon sens : Ève ne fut-elle pas la responsable de tous les maux des hommes ? Hypatie montre tôt des prédispositions pour les mathématiques et l’astronomie. Pour cela, elle marche sur les pas de son père Théon, grand mathématicien, qui professe au Musée d’Alexandrie. Adolescente, elle s’embarque vers la terre de ses ancêtres, une autre patrie de la culture, la Grèce. Posant ses papyrus sous l’acropole d’Athènes, elle écoute et prend modèle sur une autre femme, Asclépigénie, maître dans la philosophie et la science néoplatoniciennes.

C’est une femme d’une rare beauté qui retourne à Alexandrie. Elle obtient un poste au Musée et constate les méfaits des querelles incessantes entre les divers courants de pensées. Les chrétiens, de plus en plus nombreux, se montrent parfois très hostiles aux sciences : comment l’homme peut-il se permettre de comprendre son univers alors que Dieu est le seul et unique créateur de tout ? A quoi bon étudier, comprendre et dès lors tomber dans les affres du Malin alors que Jésus, le fils du Père, a affirmé que le jugement dernier était pour bientôt ? Comprendre l’univers, c’est vouloir toucher et égaler Dieu ! Or, pas sûr que Dieu ne réserve une punition bien pire que la destruction de la tour de Babel ! Quittant les tourments qui alimentent et restreignent les esprits dans le Musée, Hypatie crée une école qui obtient très rapidement un grand succès. Sa beauté et sa science attirent beaucoup d’élèves de toutes religions et origines, comme notamment le préfet romain d’Alexandrie, Oreste. La science est un ciment, un consensus… pensa-t-elle probablement.

L’évêque Cyrille, fraîchement nommé à Alexandrie, va exacerber un peu plus les tensions. Un excès de zèle ? Oreste devient son ennemi juré. Pas étonnant que celui-ci ne veuille suivre les directives de l’évêché ! Alors on s’épie, on se surveille, on se sabote. Bientôt, la communauté juive dénonce les espions chrétiens et l’escalade de la violence reprend de plus belle.

Hypatie ? Elle essaye de poursuivre son enseignement. Sobrement, elle rappelle que l’étude et la science ne sont pas incompatibles avec la foi.  Elle continue à animer ses cours d’expériences et de travaux pratiques qui, lorsqu’ils aboutissent à une conclusion logique, posent toujours autant problème à l’irrationalité voulue par la théologie chrétienne. Hypatie devient alors une « ennemie de la foi ». En outre, elle est  belle comme si le péché s’était habillé de ses traits.

Mars 415. C’est la fin. Oreste échappe à un attentat extrémiste commandité par Cyrille et s’enfuit. L’amitié qui lie le préfet et la professeure n’est pas un secret. Cyrille lance alors une meute vers la maison d’Hypatie. Galvanisée par les prêches de leur évêque et d’hommes à son service – un certain Pierre ressort clairement des sources -, la foule trouve Hypatie rentrant candidement chez elle. Il l’arrache de sa litière et la traîne dans une église. Là, dans ce lieu dévoué à la prière et à l’amour de Dieu, la pauvre est violentée, déshabillée, tabassée – peut-être même violée – pour être enfin libérée par la mort. Son corps est ensuite démembré puis porté en triomphe par une foule en liesse. Quel acte de bravoure !

Hypatie reste un symbole. Elle est le symbole de la femme lettrée faisant fi des croyances au nom du seul jugement de la conscience et des preuves scientifiques. Concrètement, il ne nous reste que son combat pour le savoir et sa terrible fin. Elle a été l’auteur de trois ouvrages de mathématiques et d’astronomie dont seuls les intitulés ont survécu. Gageons que ses recherches ont davantage apporté à ses élèves que les discours enflammés et fanatiques de Cyrille à la populace d’Alexandrie. Insulte suprême : Cyrille fut canonisé ! Pourquoi ? Probablement pour son combat pour une chrétienté balbutiante et puis… Hypatie n’était qu’une femme après tout ! 



Image: détails de l’École d'Athènes de Raphaël, Hypatie?

mercredi 19 octobre 2011

A Lépante, les chrétiens coupent la barbe du sultan

La bataille de Lépante est l’une des plus grandes batailles navales du XVIe siècle, qui voit s’opposer les Ottomans et les nations chrétiennes.


L’origine de cette bataille est triple. Il s’agit tout d’abord d’une lutte d’influence et politique entre les deux grandes puissances européennes du moment, à savoir l’Empire Ottoman dirigé par Sélim II et l’Espagne des Habsbourg dirigé par Philippe II. Le premier est un vaste empire, dont le centre se situe en Turquie et qui s’étend sur l’Europe Centrale, l’Afrique du Nord et une large partie du Proche et du Moyen Orient. Au XVIe siècle, la famille des Habsbourg divisée en deux branches, règne sur une large partie de l’Europe (l’Espagne, le Portugal, les Flandres, l’Autriche et le Saint Empire). L’Espagne tire ses richesses de l’or en provenance de l’Amérique du Sud. La pression Ottomane se fait de plus en plus ressentir en Méditerranée. Les Européens ont encore en tête l’avancée ottomane en Europe centrale, ainsi que le siège de Vienne. Par ailleurs, les barbaresques, dont les bases se situent en Afrique du Nord, sème la terreur sur les côtes espagnoles et italiennes.
Il s’agit ensuite, d’une lutte économique. Venise est gêné dans son commerce, car les Ottomans ne cessent de s’emparer de leurs comptoirs en Méditerranée orientale. En 1570, la Sérénissime envoie une armée pour défendre Chypre, mais sans succès.
A tout ceci, s’ajoutent des prétextes religieux entre catholiques et musulmans, relayés par le Pape Pie V, prêchant la croisade.


Le 20 mai 1571, la Sainte Ligue est créée. Don Juan d’Autriche en prend la tête. Fils de Charles Quint et d’une bourgeoise, demi frère du roi d’Espagne, il est âgé de 24 ans. Son incroyable charisme, galvanise les troupes placées sous ses ordres. Il s’entoure du vénitien Sébastien Veniere, du génois André Doria, tous deux chefs militaires et marins, dont la réputation n’est plus à démontrer et de Marc Antoine Colonna, représentant du Pape.
La France est absente de la Sainte Ligue. Enlisée dans les guerres de religion, elle n’a pas le temps, ni les moyens pour un tel projet. De plus, les relations avec les Habsbourg sont tendues et les Français espèrent que l’Espagne s’épuisera dans cette bataille.


Quarante sept galères, dont la réale de Don Juan se réunissent dans le port de Barcelone. Elles se mettent en route au début du mois de juillet. A Messine, elles rejoignent les flottes italiennes, c'est-à-dire les Génois, les Vénitiens, les Napolitains, les Siciliens, la Papauté, auxquelles s’ajoutent les Savoyards et les chevaliers de l’Ordre de Malte. Au total, 320 navires, 50.000 marins et 30.000 soldats se réunissent dans le détroit.
Un cardinal envoyé par Pie V, remet à Don Juan un fragment de la Sainte Croix. L’Amiral s’en fait un collier, qu’il porte autour du cou. Il ordonne également qu’un crucifix soit fixé au sommet du grand mât de la réale. Ensuite, le cardinal bénit la flotte et promet la rémission des péchés à tous les hommes présents. Les soldats se sentant investis d’une mission divine, une faveur religieuse gagne les ponts.


Le 28 septembre 1571, la flotte de la Sainte Ligue parvient à Corfou. La ville porte encore les stigmates de la guerre contre les Turcs. La ferveur religieuse des chrétiens est contrebalancée par la peur, chacun ayant entendu parler de la mort atroce du gouverneur de Famagouste découpé en morceaux.
Au début du mois d’octobre 1571, les deux flottes sont en vues, près de Lépante sur la côte occidentales grecque. Le site, à proximité de celui de la bataille d’Actium, opposant la flotte de Marc Antoine, de celle d’Octave en 31 av JC, est un site propice aux batailles navales.
Le 6 octobre 1571, Don Juan réunit son état-major. Il passe outre les recommandations d’Andrea Doria, se basant sur le fait que les Ottomans, supérieurs en nombre, disposent de bases arrières, tandis que les chrétiens sont livrés à la haute mer, lui conseille de ne pas attaquer. Don Juan forme deux lignes avec au centre les Espagnols, à droite les Génois et les Pontificaux et à gauche les Vénitiens. En face, les Ottomans sont dirigés par Ali Pacha, le gendre de Sélim II. Ce dernier adopte une formation similaire, au centre le vaisseau amiral, à droite les Egyptiens et à gauche la flotte du Dey d’Alger.


Le dimanche 7 octobre 1571, au matin, la flotte turque se met en mouvement. Les Ottomans tapent sur leurs boucliers et tirent aux mousquets, dans le but d’effrayer leur ennemi. Don Juan s’est embarqué sur une petite frégate, afin de circuler rapidement parmi ses hommes.
A midi, la flotte de la Sainte Ligue ouvre le feu. Les premiers boulets atteignent la Sultane, le vaisseau d’Ali Pacha. Les chrétiens y voient un signe de la faveur divine. Les flottes entrent en contact. Les combats sont d’une extrême violence. Don Juan prend l’avantage au centre. Ses hommes prennent pied sur la Sultane. Ali Pacha est tué d’une balle en pleine tête. Cependant, Andréa Doria ne parvient pas à tenir le flanc droit. Les Ottomans s’y engouffrent, battent les Maltais et prennent à revers la Réale. Marc Antoine Colonna dégage un passage pour lui porter secours.
Les prêtres également participent aux combats. L’un d’eux, présent sur la Sultane, grimpe au grand mât pour y planter un crucifix.


La bataille se termine à 17 heures. Le bilan militaire ne laisse aucun doute sur l’identité des vainqueurs. Les Ottomans ont perdu 179 navires, coulés ou capturés. Si sept mille chrétiens ont péri, les pertes turques s’élèvent à 30.000. Plus de trois milles ont été fait prisonniers. Quinze milles esclaves chrétiens, employés comme rameurs sur les navires ottomans, sont libérés.
Les grands vainqueurs de la bataille de Lépante sont les Espagnols. Philippe II devient le champion de la chrétienté. De plus, il a maintenant plus de libertés en Méditerranée occidentale. De leur côté, les Ottomans disposant des ressources nécessaires pour reconstruire rapidement sa flotte, gardent la maîtrise de la Méditerranée orientale. Les grands perdants sont les Vénitiens, qui ont subis les plus lourdes pertes à Lépante et n’ont pas pu reconquérir les comptoirs perdus.

lundi 17 octobre 2011

1879 : le Sénat passe à gauche


Lors des dernières élections sénatoriales, en septembre 2011, le Sénat, bastion de la droite, a basculé à gauche. Un grand nombre de médias qualifie ce moment d’historique, soulignant que cette institution politique n’a pas connu l’alternance, depuis le début de la Ve République. Ce même événement a lieu en 1879, sous la IIIe République.

La toute jeune République naissante (proclamée en septembre 1870, elle existe vraiment à part entière qu’à partir de 1875 avec l’élaboration des lois constitutionnelles) est plus royaliste que républicaine, aussi surprenant que cela puisse paraître (1). Partout où l’on regarde, la République est en danger : l’Assemblée nationale est majoritairement monarchiste, le président de la République Mac Mahon est un légitimiste (2).

Et pourtant, sans le savoir, la monarchie française vit les derniers instants de gloire de son histoire. Des fissures apparaissent. Les monarchistes sont divisés. Déjà, en 1872, Adolphe Thiers, monarchiste libéral, pressent que le vent est en train tourné. Il déclare devant l’Assemblée nationale monarchiste venant de l’élire président de la République : « La République existe. Elle est le gouvernement légal du pays. La République sera conservatrice ou ne sera pas ». Mais l’Assemblée ne veut rien y entendre et, en 1873, le « bourreau de la Commune », comme le surnomment certains, démissionne de la tête du pays. Le maréchal Mac Mahon, son remplaçant, constitue l’ultime recours pour réfréner les infléchissements républicains du précédent Président. Mais c’est plutôt la solution du désespoir. La machine est lancée et rien ne peut plus l’arrêter. La politique ultra-religieuse menée par celui-ci finira d’achever une monarchie devenue chancelante. Les orléanistes, beaucoup plus modérés que leurs collègues légitimistes, s’écartent petit à petit du rassemblement monarchiste pour s’allier aux républicains.

La rupture est consommée en 1875, lors de l’établissement véritable de la IIIe République. Et c’est de cette union improbable entre partisans de deux régimes politiques différents que naît le Sénat, symbole d’une concession faite par les républicains aux orléanistes. En effet, sans ces derniers, les partisans de la République seraient restés minoritaires. De leur côté, les orléanistes espèrent toujours pouvoir, au moins, retourner à une monarchie parlementaire, grâce à la souplesse des institutions mises en place par les lois constitutionnelles de 1875. Ils comptent d’ailleurs beaucoup sur la Chambre Haute, le Sénat, dernier rempart monarchiste : si en 1876, les élections législatives accordent la majorité aux Républicains, le Sénat, du fait de son mode de scrutin (une partie des sénateurs sont inamovibles favorisant de cette manière les notables installés), reste entre les mains de la droite. Mais, tel un jeu de dominos, cette tour monarchiste ne tarde pas à tomber. La victoire des républicains aux municipales en 1878 est suivie du triomphe des républicains au Sénat, en 1879. Echec et mat. La partie est terminée.

C’est ainsi que la Sénat passe à gauche pour la première fois depuis le début de la IIIe République, en 1879, il y a 132 ans.


(1) La gauche correspond ici aux républicains et la droite aux monarchistes ou royalistes (divisés entre légitimistes, la branche dure, orléanistes, la branche modérée, et bonapartistes, minoritaires). La répartition gauche-droite est volontairement réductrice car les mouvements et partis ont évolué en fonction des contextes historiques et ne correspondent plus aux critères actuels : le droite et la gauche d’hier n’ont pas les mêmes bases idéologiques qu’aujourd’hui, la République étant un régime qui fait actuellement consensus.
(2) Sous la IIIe République, le Sénat n’est institué qu’en 1875.

jeudi 13 octobre 2011

Le radeau de la Méduse

Le radeau de la Méduse a été rendu célèbre par le peintre Géricault, ayant immortalisé ce drame humain. La toile est exposée au salon de 1819 et se trouve actuellement au musée du Louvre. La véritable histoire est peut être moins connue du grand public.


Nous sommes à l’été 1816, dans l’Atlantique sud. Le comte de Chaumareys dirige une expédition, dont le but est d’emmener des colons au Sénégal, territoire rendu à la France après les guerres napoléoniennes. Le cortège se compose de quatre navires : deux frégates, La Méduse et L’Echo, deux navires plus gros et plus lents, La Loire et l’Argus. La Méduse transporte près de 400 passagers, composés de marins, de fantassins et de civils (artisans, commerçants, fonctionnaires).
Les côtes mauritaniennes constituent le principal danger de la traversée, au travers du banc d’Arguin, gigantesque banc de sable. Afin de le contourner, il convient de prendre le large et de sonder le fond régulièrement.
Chaumareys n’a pas navigué depuis 25 ans. Ses officiers le détestent. Il autorise ses passagers a donné des ordres à ces derniers. La querelle qui éclate entre le capitaine et ses officiers est à replacer dans le contexte politique du moment. Chaumareys est un rentrant, c'est-à-dire un des exilés revenu en France, en même temps que Louis XVIII. Il a reçu un grade supérieur à celui de son départ en exil. A l’inverse, tous les officiers ont été nommés sous la Révolution ou l’Empire.

Le 1er juillet 1816, Chaumareys ordonne de mettre le cap au large, mais se trompe sur la position de son navire. Il se trouve beaucoup plus au Nord, qu’il ne le pense. L’Echo qui n’a pas suivi la Méduse, prend une autre direction. Après plusieurs sondages, Chaumareys pense que le banc de sable est passé et met le cap au Nord. Le lendemain, un marin s’inquiétant de la clarté de l’eau, prend l’initiative de sonder le fond. Il n’est que de six brasses. L’alerte est donnée, mais trop tard. La quille heurte le sable. Le bateau s’immobilise, alors que la marée est haute. Les marins décident de fabriquer un grand radeau de vingt mètres sur sept, afin d’y entasser les marchandises, dans le but d’alléger le navire.
Le 4 juillet, une tempête se lève. La force des vagues brise la quille. Le navire s’affaisse davantage. Il est décidé de l’abandonner et de rejoindre la côte, via les canots de sauvetage. La Méduse n’en contient que quatre, auxquelles s’ajoute une grosse chaloupe. Les passagers embarquent, mais il reste 160 personnes, qui s’entassent sur le radeau, remorqué par les canots de sauvetage. Mais, la chaloupe surchargée, est difficilement manœuvrable. Elle dérive et menace de heurter la corde reliant le radeau et les canots. L’officier de la chaloupe hurle de donner du mou. L’ordre est mal interprété par les hommes du canot, qui coupent la corde.
Le courant emporte le radeau vers le large. Il n’y a pas assez de place pour les 160 personnes. Tout le monde ne peut s’asseoir. Le plancher est glissant. Le radeau épouse la forme des vagues. Dès les premières heures, de nombreux passagers passent par-dessus bord et se noient. Le lendemain, les naufragés se battent entre eux. Certains souhaitent se saborder, afin de hâter leur fin et d’éviter des souffrances inutiles.
Les soixante quinze survivants ont de l’eau jusqu’aux genoux. La faim les tenaille, malgré les poissons attrapés. La soif est étanchée par les réserves de vin embarquées, mais celles-ci ne durent que quelques jours. Au quatrième jour, tiraillés par la faim, ils mangent les cadavres des hommes décédés. Les blessés sont peu à peu éliminés, afin d’économiser les ressources. De leur côté, les autres embarcations regagnent Saint Louis du Sénégal, après quatre jours de navigation. L’Echo est déjà à quai depuis longtemps. Au douzième jour, il ne reste plus que quinze survivants. Les rescapés surélèvent le plancher, afin de ne plus être dans l’eau. Ils dressent une tente, à l’aide du mât, pour se protéger de la chaleur et du soleil.
Le 17 juillet 1816, ils aperçoivent une voile à l’horizon. Il s’agit de l’Argus, envoyé par Chaumareys, dans le but de récupérer, à bord de la Méduse, un coffre contenant 90.000 francs en pièces d’or et d’argent. Heureusement pour les rescapés, l’Argus les aperçoit et les repêche.


L’affaire gagne la France et suscite l’indignation de l’opinion publique. Au mois de mars 1817, Chaumareys passe devant un tribunal militaire. La cour l’accuse de l’échouage de la Méduse, des mauvaises conditions de son évacuation et de l’abandon du radeau. L’accusé est reconnu coupable, dégradé, radié de l’armée et emprisonné pendant trois ans.


Image :
Géricault : Le Radeau de la Méduse
source image : wikipédia

lundi 10 octobre 2011

Clovis : "souviens-toi du vase de Soissons!"

Que s’est-il donc passé à Soissons en 486 ? La ville est demeurée célèbre auprès de nombreux élèves du primaire grâce à une seule anecdote. Là-bas, les instituteurs content inlassablement depuis plus d’un siècle, que Clovis, le roi des Francs, se voit refuser l'attribution d'un vase par un soldat peu scrupuleux qui bafoue l'autorité du roi en brisant le fameux vase. Quelques temps plus tard, le roi se venge de l'affront : ayant déposé à terre les armes du soldat rebelle, au motif que sa tenue laissait à désirer, Clovis lui fracasse la nuque pendant que ce dernier ramasse ses affaires. Aussitôt le roi s'exclame « souviens-toi du vase de Soissons ! » (Selon les textes, la vraie phrase serait : « Ainsi as-tu fait au vase de Soissons ! »).

Le fait est-il réellement avéré ? Est-ce une de ces fameuses « paraboles » sensée illustrer et donner une leçon dans l’histoire ? Nous devons cet épisode de la vie du roi mérovingien au grand Grégoire de Tours qui a chanté les louanges des premiers rois francs. Pourtant, pourquoi un soldat aux ordres de son roi aurait-il pris le risque de briser un vase que celui-ci convoitait ardemment ? Les us et coutumes d’alors étaient davantage différents entre un roi et son soldat au Ve siècle qu'à la cours de l’intouchable Louis XIV. Premièrement, après la prise d’une ville, le butin était également partagé entre chaque soldat, le roi y compris. Le vase était donc un surplus que le soldat n’aurait pas accepté au nom de l’égalité des parts. Deuxièmement, les soldats pouvaient ainsi user d’une assez grande liberté de parole et exprimer leur ressentiment sans pour autant que le roi s’en vexe… mais il existe une limite ! Enfin, le roi était élu par son peuple.

Si Clovis reste un roi franc, élevé à son rang par l’acclamation de ses guerriers, et non par légitimité parentale – bien que ce soit souvent le cas -, jamais roi d’un peuple barbare n’a connu une si fulgurante réussite. Son pouvoir s’étend sur des régions toujours plus vastes et lointaines, ce qui accroît sa domination tout en  renforçant son charisme et sa position. Aussi, le Clovis qui demande à ses hommes de lui laisser le vase, n’est plus le chef des Francs mais un roi qui se sent investi d’un pouvoir immense que personne ne doit remettre en cause. Le soldat réfractaire à ce pouvoir ne semble pas avoir pris en compte ce nouveau rapport de force et il le paiera chèrement par la mort… en servant d’exemple à des milliers d’autres soldats ! Trop de liberté tue, devient un nouvel adage !

Mais l’épisode est surtout chargé de symbolique car il marque un véritable tournant dans l’histoire de la royauté « française ». Jamais un Philippe Auguste, un François Ier ou un Louis XIV, n’auraient agi de la sorte. Ils auraient condamné le soldat immédiatement après les faits sans aucune forme de procès ni d’intention de montrer l’exemple. Clovis punit son soldat dans un moment de faiblesse de ce dernier : il est penché ou accroupi et il ne peut ni riposter ni se défendre, ce qui aurait été une réaction normale et légitime de sa part. Ce véritable « coup derrière le dos » ou « coup en traître » signifie bien que Clovis est à la croisée de deux types de pouvoirs : le chef élu par ses pairs et le roi incontestable – peut-être même divin - et légitimé par sa gloire ! La mort de son soldat par ses propres mains signifie, à l’image de l’apparition de Jésus devant Marie-Madeleine après la résurrection (noli me tangere : « ne me touche pas »),  que le rapport entre le roi et ses soldats a dès lors changé : il est le roi qui donne les ordres ; ils sont ses sujets et ils doivent obéir scrupuleusement à ses ordres.

Alors, véracité du propos ou légende à vocation instructive ? Seul Grégoire de Tours et Clovis le savent ! Toujours est-il que l’histoire du vase de Soissons a bercé l’imagination de générations d’écoliers  - ou même de rois ! – montrant la force et le pouvoir naissant des futurs rois de France, bien plus révélatrice que la culotte à l’envers de ce cher Dagobert, qui fut pourtant, malgré la chanson mettant à mal sa crédibilité, un des plus brillants rois de l’histoire mérovingienne et française.

mardi 4 octobre 2011

Rodrigo, César et Lucrèce : trois Borgia sulfureux

Dans son roman intitulé Lucrèce Borgia, Victor Hugo décrit l’héroïne, comme une femme vicieuse, immorale et une empoisonneuse. Ces qualificatifs restent attaché à la famille Borgia. Nul doute, que les séries télévisées diffusées prochainement en France, se feront les vecteurs de cette image. Alors pour tous ceux qui en visionneront les épisodes, voici quelques cadres généraux.

Les Borgia sont issus de la petite noblesse espagnole. Alfons de Borja est archevêque de Valence. Alphonse V, roi d’Aragon en fait son secrétaire et utilise ses talents de diplomate. Il prend part au concile de Rome et suit Alphonse V, lors de la conquête de Naples. Profitant des luttes entre les Colonna et les Orsini, Alfons Borja accède à l’investiture pontificale en 1455, sous le nom de Calixte III. Il installe sa famille à Rome, qui italianise son nom, devenant ainsi les Borgia.
Parmi les nouveaux à Rome, il faut citer son neveu, Rodrigo qui est nommé cardinal. Ce dernier a plusieurs enfants avec sa maitresse Vanozza Catanei, dont les plus célèbres sont César et Lucrèce. César est l’archétype du prince décrit par Machiavel. Il est avide de pouvoir, froid et calculateur. Lucrèce est une belle femme, sachant utiliser ses charmes.

Rodrigo Borgia est élu pape en 1492. A cette époque, le Pape est bien souvent plus un souverain temporel qu’un souverain spirituel. Comme tous les princes italiens, il dépense beaucoup pour la grandeur et entretenir ses réseaux de clientèle. Sa cour est l’une des plus fastueuses d’Europe et devient synonyme de débauche, de luxure et d’orgie. Il nomme son fils au poste de général en chef des troupes pontificales.
Afin de chercher des alliés dans la péninsule, il projette de marier Lucrèce à Giovanni Sforza, le neveu d’Alessandro Sforza, duc de Milan. En 1492, le mariage est conclut. Seulement, les deux amants ne s’entendent pas. Giovanni Sforza est obligé de chercher son épouse à Rome, pour la ramener à Milan. Les relations diplomatiques se tendent rapidement entre Milan et la Papauté. Il n’en faut pas plus pour Lucrèce pour quitter son mari et se réfugier dans un couvent de dominicains. En 1497, Alexandre VI parvient à annuler le mariage de sa fille, sous le prétexte de non consommation. Lucrèce accouche quelque mois plus tard.
Alexandre VI souhaite se rapprocher de Naples. Le roi Alphonse II de Naples possède un fils et une fille. Il est conclut que les quatre enfants des deux familles s’épousent. Lucrèce rencontre Alphonse. Les deux amants tombent amoureux l’un de l’autre et le mariage est célébré en 1498. César est en France et ne peut épouser la fille du roi de Naples. Néanmoins, ce dernier ne respecte pas la seconde partie du contrat. De retour à Rome, César éprouvent une haine de plus en plus grande pour son beau frère. Il est frustré de ne pas avoir d’épouse et jaloux, lui qui est amoureux de Lucrèce. Alphonse craint pour sa vie. Il souhaite quitter Rome. Le 15 juillet 1500, au soir, alors qu’il va chercher Lucrèce, il est assassiné par des mendiants sur la place Saint Pierre. Lucrèce se marie pour la troisième fois, en 1505, avec Alphonse d’Este et quitte Rome.

A la mort d’Alexandre VI, la famille se délite complètement. César est démis de ses fonctions par le nouveau pape. Il devient condottiere (chef de guerre) et meurt dans une embuscade. Sa fille Louise vit à la cour de France. Lucrèce s’installe à la cour de Ferrare. Son arrivée marque pour elle le commencement d’une nouvelle vie, en participant activement à l’essor culturel. Elle meurt en couche en donnant naissance à son huitième enfant.