mardi 29 novembre 2011

La révolte des Médares où le premier exploit d'Alexandre le Grand


Les grands destins débutent parfois tôt. Trop tôt même. À un âge où nos enfants ne sont encore que de petits adolescents, certains, il y a fort longtemps, prenaient en main leur destinée et entraient dans l'Histoire comme des bombes prêtes à exploser. 339 av. notre ère: tout le monde antique est dominé par le fabuleux empire Perse et par les cités grecques. Tout! Non! Dans un coin reculé au nord de la Grèce, un petit royaume résiste encore et toujours aux envahisseurs: la Macédoine. Et, en cette année 339, tous connaissaient déjà Philippe, le roi borgne; ils allaient découvrir son fils, à peine âgé de seize ans, Alexandre, celui que l'on présentera bientôt comme Le Grand!

Philippe est occupé. Comme tout grand roi qui se respecte, le souverain macédonien est au front en compagnie de ses hommes, les accompagnant, les encourageant et les poussant à agrandir les limites de leur royaume. Philippe se casse d'abord les dents sur les défenses de Byzance puis doit assujettir quelques tribus scythes insoumises. Son fils demeure à Pella, la capitale. À seize ans à peine on le compare déjà à Achille tant par la force, la beauté et le courage. Son maître, le philosophe Aristote, lui a appris à devenir un stratège politique à la grande éloquence. Toutes ses dispositions ont donc logiquement amené Philippe à le nommer régent du royaume en son absence. Pourtant, malgré la présence d'Olympias, sa mère ultra aimante et ultra protectrice, et sa très haute opinion de lui-même, Alexandre tourne en long et en large dans le grand palais: il s'ennuie!

"Que me restera-t-il comme gloire lorsque mon père aura tout conquis?" répète-t-il inlassablement.

Une première mission lui permet de sortir de sa torpeur. Une ambassade perse rend visite au roi mais c'est le régent qui la reçoit en son absence. Les ambassadeurs ressortent de leur entrevue avec une haute impression. Le jeune homme illumine la conversation, se montre poli et courtois tout en se laissant aller à poser un grand nombre de questions sur l'empire perse, préfigurant déjà ses fortes ambitions de conquêtes. Quelques semaines plus tard, on lui rapporte que le peuple des Médares, des hommes vivant dans la zone de Sofia, capitale moderne de l'actuelle Bulgarie, a fomenté une révolte contre la Macédoine. Voilà enfin la seconde mission! Alexandre bout d'impatience. Il réunit les généraux présents à Pella et annonce son attention de partir mater les Médares.

'' - Allons-nous laisser ses impudents, ses barbares mettre en péril les accords anciens passés entre eux et la Macédoine ? Je prends le commandement d'une expédition punitive et nous partons dans quelques jours... Une semaine au pire!


- Ne se serait-il pas prudent, mais aussi normal, de demander à notre roi, ton père, ce que nous devrions faire ?


- Notre roi Philippe est en ce moment au-delà du Danube où il chasse les Scythes. Attendre laisserait à penser que la Macédoine tergiverse et qu'elle n'est pas capable de répondre d'une manière ferme aux soubresauts d'une poignée de barbares incultes et assez fous pour s'en prendre à nous. Envoyer un messager à Philippe prendrait au moins deux semaines, laissant alors la contagion gagner d'autres tribus. Enfin, laisse-moi te rappeler qu'en l'absence de mon père je suis celui qui prend les décisions ici et qu'un jour je serai amené à devenir votre roi! Qu'un messager parte! Mais que le message lui indique, non pas la révolte, mais qu'Alexandre l'a déjà réduite au silence!"

Le départ d'Alexandre, qui trépigne d'impatience, se fait en fanfare au gré des traditionnels encouragements de la foule et des sons de flûtes et trompettes. Tous admirent le fils de Philippe, plus radieux que jamais. Olympias assiste au départ depuis un des balcons du palais, anxieuse comme jamais. Il est définitivement fini le temps de l'enfance. Son fils, qu'elle considère comme le fils de Zeus, prend son destin en main: il devient un homme! L'armée fond sur les terres Médares. A la tête de ses troupes pendant les combats sur son merveilleux cheval Bucéphale, Alexandre montre aux derniers sceptiques l'étendue de ses talents: il est bon cavalier, bon combattant, fin général... Et il n'a que seize ans! Les Médares sont vaincus, chassés et leur capitale rasée. A sa place, le jeune régent fait bâtir une cité qu'il nomme Alexandria ou Alexandropolis en son propre honneur, préfigurant déjà les dizaines d'Alexandrie qui seront fondées lors de son invincible épopée en Asie.

Sa victoire coïncide avec le moment où Philippe apprend la réussite annoncée de son fils. En effet, à grand renfort de propagande, Alexandre fait célébrer son héroïsme et le triomphe de sa jeunesse en comparaison à son père, vieux et blessé, lequel subit depuis deux ans un certain nombre de revers - mais pas de défaites! Blessé dans son orgueil, Philippe fait venir son fils auprès de lui dans le nord et c'est ensemble qu'ils vaincront les Scythes. Mais il est une mésaventure que le roi se serait bien gardé de vivre. De retour vers la capitale, l'armée macédonienne doit faire face à plusieurs escarmouches et autres embuscades. Pendant l'une d'entre-elles, le cheval de Philippe est mortellement touché, mettant à terre le roi lui-même touché par une lance en pleine cuisse. Hurlant de douleur, le roi est paralysé et ne doit son salut qu'à l'immense dévotion et à la piété filiale de son fils qui, sautant à bas de son cheval, court vers son père et le protège de son propre bouclier.

Le roi sort blessé dans son corps et dans son âme! Il doit la vie à un gamin qu'il commence désormais à considérer comme un rival. À leur retour ensemble à Pella, la foule ne regarde plus que ce jeune homme à peine sorti de l'enfance, beau comme Apollon et auréolé de gloire. Tel est le bilan de cette année 339. Les Perses mais également les Grecs apprenaient qu'ils allaient devoir craindre un ennemi autrement plus redoutable et plus séduisant que Philippe: son fils Alexandre qui a déjà tout d'un grand!

jeudi 24 novembre 2011

Cavour : artisan ardent de l'unité italienne

Cette année, l’Italie fête les 150 ans de son unité. Au milieu du XIXe siècle, une mosaïque d’Etats autonomes constitue la péninsule : le royaume des deux Siciles au Sud, les Etats Pontificaux au Centre. Au Nord, le duché de Parme, de Modène et de Toscane, le royaume de Piémont Sardaigne, la Vénétie et la Lombardie sont tous sous la domination de Vienne. Les tentatives de révoltes de 1848 ont fait naître en Italie un sentiment nationaliste. Sentiment qui contraste avec la situation politique et la situation des autres pays européens. L’Autriche réprime violemment ces mouvements nationalistes. Le royaume de Piémont Sardaigne gouverné par Victor Emmanuel II de Savoie parvient à garder une relative autonomie. Son premier ministre, le comte de Cavour, tire les leçons de cette révolte. C’est un aristocrate libéral qui s’oppose aux nationalistes.


Cavour est convaincu que seule une aide étrangère pourra permettre de chasser les Autrichiens et laisser les Italiens créer librement leur unité nationale. Ses idées politiques le mènerait à requérir l’aide de la Grande Bretagne, mais son côté pragmatique le conduit vers la France. Pour ce faire, il envoie à Paris sa belle cousine, la comtesse de Catisglione, âgée de 19 ans, afin de séduire Napoléon III. La comtesse sait se faire remarquer rapidement aux Tuileries. Le carrosse impérial est souvent garé à l’entrée de l’hôtel de la comtesse. Cavour exulte.
Néanmoins, tout est remis en cause le 14 janvier 1858. Une bombe explose sur les marches de l’opéra de Paris, à l’instant même, où le couple impérial arrive. L’attentat tue douze personnes et en blesse 156. L’investigateur du complot est le comte Orsini, un nationaliste piémontais. Durant le procès, Orsini conjure l’empereur d’aider son peuple qui souffre, lui promettant la reconnaissance éternelle de toute l’Italie. Les nationalistes sont condamnés à mort. L’opinion publique française plaint ces Italiens obligés de commettre de tels actes pour se faire entendre et soumis au joug des Autrichiens. Napoléon III demande à Cavour de le rejoindre à Plombières. Le 8 juillet 1858, l’empereur lui confie son intention de venir aider les Piémontais. Cavour rentre à Turin satisfait, mais déchante vite. Napoléon III hésite. La Prusse est favorable à l’Autriche et la Grande Bretagne souhaite à tout prix maintenir l’équilibre des forces sur le continent. Cavour et la comtesse de Catisglione ne cessent de harceler Napoléon III. Le premier ministre multiplie les provocations. L’empereur François Joseph d’Autriche le somme d’arrêter ses manigances. Cavour refuse. L’Autriche envahit le Piémont.

La guerre est déclarée et les Français s’engagent à porter secours aux Piémontais. Napoléon III arrive à Turin à la tête de ses troupes. Les habitants le reçoivent comme un empereur romain et le proclame « libérateur de toute l’Italie ». Napoléon III organise l’intendance et se met en marche. Il contourne l’armée autrichienne. Le 4 juin 1859 à Magenta, le général Mac Mahon inflige une cuisante défaite aux Autrichiens. Ayant subis de lourdes pertes, ces derniers se replient sur la Vénétie. François Joseph prend la tête des opérations. Les combats reprennent. La bataille de Solferino du 24 juin 1859 est une véritable boucherie et voit une nouvelle fois les Français l’emporter. Napoléon III est écoeuré par la violence des combats. Par ailleurs, cette guerre qui affaiblit l’Autriche, renforce la Prusse. Napoléon III préfère concentrer ses troupes sur les abords du Rhin, plutôt que de les employer en Italie du Nord. Il signe la paix de Villafranca. L’Autriche garde ses territoires italiens, excepté la Lombardie qui passe sous protectorat français.

Cavour est furieux. Avec l’aide du général Giuseppe Garibaldi, qui devient son bras armé, il réactive des révoltes contre l’Autriche. Peu à peu, le mouvement gagne les principautés du Nord et les pouvoirs en place s’effondrent. Les nouvelles assemblées proclament leur attachement au royaume de Piémont Sardaigne. L’Autriche est trop affaiblie militairement pour envoyer des hommes réprimer ces révoltes. En échange de la cession de la Savoie et du comté de Nice, Napoléon III favorise l’annexion de la Vénétie au nouveau royaume d’Italie. Garibaldi se lance à l’annexion du royaume des Deux Siciles. Il s’appuie sur les mouvements insurrectionnels siciliens et sur la bourgeoisie craignant de perdre ses biens. Après trois mois, Garibaldi pénètre à Naples le 7 septembre 1860 et met en fuite le roi François II. Le referendum se prononce en faveur du rattachement au royaume d’Italie.

Au mois de janvier 1861, des élections se déroulent, afin de constituer une assemblée constituante. Le 23 mars, le parlement, réuni à Turin, proclame Victor Emmanuel II roi d’Italie. Cavour meurt le 6 juin 1861 en voyant une partie de son rêve réalisé.
L’Italie n’est pas encore unifiée géographiquement. Les Etats Pontificaux la coupe en son milieu et l’Italie ne peut se concevoir sans Rome. Garibaldi se lance à la conquête de Rome en 1867. Cette fois, Napoléon III ne tolère pas une attaque contre le souverain pontife, chef de la Chrétienté. La guerre de 1870 entre la France et la Prusse, laisse le champ libre à Garibaldi pour s’emparer des Etats Pontificaux. La capitale est déplacée de Florence à Rome.

« L’Italie est faite, mais il reste encore à faire les Italiens ». L’unité géographique est créée, mais le peuple n’est pas encore uni comme en témoigne la multiplicité des langues. De nos jours, le régionalisme est encore très fort, démontrant dans une certaine mesure que l’unité italienne n’est peut être pas encore totalement aboutie.

jeudi 17 novembre 2011

Cateau la Borgnesse, le premier amour de Louis XIV


Ce cher Louis XIV, roi soleil ayant illuminé l’Europe de sa puissance et sa magnificence, a également fait fondre par sa chaleur brûlante bon nombre de cœurs ardents féminins de sa cour. Pourtant les ébats de cet inconditionnel amoureux des formes et des charmes féminins n'ont pas toujours eu lieu dans les bras des femmes – que l’on imaginait – les plus magnifiques et les plus gracieuses du royaume de France. Témoin la toute première femme, à qui les ferveurs du jeune puceau de roi ont été adressées, était… une borgne !

Louis XIV a quatorze ans lorsque ses amours vont dépasser le simple stade des lutineries de l’enfance pour des amours charnels entre deux adultes consentants. Anne d’Autriche, sa mère et régente du royaume, est inquiète. Son second fils, Philippe est attiré par le « vice italien » et ne conte fleurette qu’à de jeunes jouvenceaux. Heureusement, Louis penche pour le sens inverse. Il faut néanmoins lui  faire goûter au fruit défendu  assez rapidement, et subtilement le faire tomber dans les bras de Vénus ! Un bon roi est un roi aimant et actif en plaisir. La pauvre reine-mère en sait quelque chose : épouse du très timide Louis XIII, son fils ne sera conçu qu’après vingt-deux ans d’une attente presque monastique.

A l’image des premiers amours d’Alexandre le Grand, Louis va passer entre des mains expertes. Alexandre a eu droit à une courtisane, Louis à une femme de chambre de la reine : Catherine Bellier, baronne de Beauvais, plus connue sous le nom peu flatteur de Cateau la Borgnesse. Cette femme paraît en tout point déplaisante : vieille et âgée de  quarante-deux ans ! Elle passe pour une mégère lubrique qui, au gré des rumeurs, aurait au détour d’un couloir surpris les ardeurs émoustillées du jeune prince en le « violant ». Tout excité qu’il était, Louis ne sembla pas remarquer la difformité de la baronne, pourtant contraire  à toute beauté. Si Anne d’Autriche est bien l’instigatrice d’un tel « complot », on peut s’étonner d’un tel choix. La laideur de cette femme aurait pu tout autant le dégoûter ! La suite démontrera le contraire.

Louis XIV semble même apprécier la compagnie de la « borgnesse ». A tel point même  qu’il lui rend plusieurs fois visite. Était-elle si bonne pédagogue ? Sa lubricité faisait-elle d’elle une femme si attrayante ? Quoi qu’il en soit Louis XIV deviendra, aux dires de ces dames, un remarquable amant. Notons au passage que l’aventure connut quelques rebondissements. La Baronne n’eut pas à souffrir de cette relation puisqu’elle devint propriétaire d’un hôtel particulier qu’elle fit bâtir avec des pierres pourtant réservées au Louvre. Enfin, Louis ne reçut pas les mêmes amabilités ! Dans l’année il tomba malade, atteint de blennorragie, maladie plus connue sous son appellation familière : une chaude-pisse !

Et ce ne sont que les débuts de l’immense histoire amoureuse de ce monarque !


Image: mascaron de l’hôtel de Beauvais: portrait présumé de Catherine Bellier
 

dimanche 6 novembre 2011

La première prophétie de Nostradamus


Michel de Nostredame (1503 – 1566), plus connu sous le célèbre nom de Nostradamus, est un personnage empli de mystères et de spiritisme. Sa vie est un roman jonché d'épisodes extraordinaires ayant forgé le mythe d'un homme qui, grâce aux astres et à des pouvoirs mystiques, composera un recueil de prophéties demeurées célèbres jusqu’à aujourd’hui. On ne citera pas ici ses plus célèbres prophéties telles que l'annonce de la mort brutale du roi français Henri II ou la fuite et la capture de Louis XVI à Varennes, mais plutôt, l'épisode - réel ou fictif - qui allait révéler à Nostradamus ses prédispositions pour lire l'avenir.  

Michel de Nostredame ne fut pas, dès l’enfance, prédisposé à voir l’avenir. Au contraire, il fut en premier lieu un médecin et un apothicaire reconnu. Vivant pendant une des périodes les plus sombres de l’histoire de France et de l’Europe (peste, guerres d’Italie, guerres de religion), il est un vagabond et un infatigable marcheur qui tout au long de sa vie cherchera l’expérience pour finir par se forger une réputation des plus enviables. Jeune, il connaît déjà plusieurs langues et est diplômé à dix-sept ans de l’université d’Avignon. Pendant les périodes de peste, il préconise des actions d’hygiène élémentaires comme se laver les mains et dormir dans des draps propres et frais. Néanmoins, il reste impuissant devant les ravages des maladies, en particulier dans les campagnes. Il perd également sa première femme et ses enfants lors d’une grande épidémie à Agen.

« L’ironie du sort est de voir un médecin qui sauve tant de vies, devenir impuissant à sauver ceux qu’il aime le plus ! » se lamente-t-il.

Malheureux, il mène une vie aventureuse, offrant son aide aux plus grands comme aux plus nécessiteux. Il acquiert un fabuleux savoir grâce à d'incessants allez-retours entre la France, l’Allemagne et l’Italie durant lesquels il rencontre de grands maîtres en médecine et en astrologie. C’est pendant son périple en Italie entre 1547-1549, que Nostradamus va faire la rencontre qui va changer sa vie !

Nous sommes à Savone en Italie et le printemps est doux. Nostradamus séjourne depuis plusieurs jours dans cette ville où il aide les malades. Aux plus aisés il demande un salaire, aux plus modestes quelques piécettes, aux plus miséreux… il ne demande rien ! Il fait beau ce jour-là et le médecin part, comme il en a l’habitude, faire la tournée de ses patients. Il doit d’abord rendre visite à une vieille femme. La pauvre a perdu son mari il y a peu et doit tout faire par elle-même. Elle est percluse de rhumatismes. Outre du repos, Nostradamus lui a conseillé d’accompagner ses soupes d’un breuvage fabriqué par ses soins à partir d’herbes qu’il collecte pendant ses longues promenades dans les forêts environnantes. Puis ce sera le tour d’un jeune garçon. Lui, c’est la fièvre qui l’affaiblit. Nostradamus l’a d’abord sermonné : pourquoi se jeter à l’eau à cette époque de l’année alors que tous les méditerranéens savent que la température de l’eau est encore froide et que les jours chauds arriveront dans plusieurs mois ? Un médecin est toujours de bon conseil mais il peut aussi parfois se transformer en moralisateur car après tout : il sait tout ! Après, il lui donnera quelques recommandations et des soupes à boire au lit, une fois couché. Et ainsi de suite, Nostradamus rencontrera rhumes, allergies, courbatures et autres mal-être qu’il connaît autant que la flore permettant de les soigner. 

Malgré la douceur ambiante d’un printemps balbutiant, Nostradamus trouve l’air pesant. Pourtant, tout semble habituel. Les échoppes ouvrent et accueillent leurs premiers clients. Les marchands exposent leur marchandise et les riches de la ville étalent leurs frasques en tout genre : laissez-passer, coquineries et flamboyance des vêtements. Les gens qui le connaissent où qu’il a guéris le salue poliment tandis que les plus sceptiques quant à son talent l’abordent avec des sourires goguenards.

Enfin, la fameuse rencontre ! Au milieu des gens, un jeune moine d’un âge à peine au-dessus de vingt ans marche timidement. Il arbore une tunique typique de l’ordre des franciscains, à savoir une robe longue qui remonte jusqu’en haut du cou. Une capuche pend derrière sa nuque et une ceinture faite de cordes entrelacées maintient le tout fermé. Il avance et chaque pas rappelle ses vœux d’humilité et de pauvreté. Nostradamus est bouleversé. Non pas par l’allure ou la mission de ce franciscain mais par une voix intérieure qui semble irrésistiblement le pousser vers ce jeune moine. Comme en transe, Nostradamus place son chemin dans celui du moine, si bien qu’ils finissent par se faire face. Enfin il sait qui il est!

Ils se regardent, se dévisagent. Le moine n’est pas effrayé car il a l’habitude d’être interpellé. Puis, interloqué, il voit l’homme qui lui barre le chemin se mettre à genoux devant lui, baiser sa robe et l'entend dire :

« Je dois m’incliner devant Sa Sainteté. »

Ensuite Nostradamus se relève et passe son chemin devant les badauds ébahis. Le jeune moine n'a même pas eu le temps de lui demander la signification de cette scène.

Le jeune franciscain s’appelait Felice Peretti et sera élu pape près de quarante ans après, sous le nom de Sixte V. 


mardi 1 novembre 2011

Fontaine, j'aime boire tes vers

Jean de la Fontaine est aujourd’hui l’un des auteurs français le plus connu et le plus lu à travers le monde. Toutes les générations connaissent par cœur des vers de ses fables. En revanche, sa vie est moins connue du grand public.


Jean de la Fontaine nait à Château Thierry, le 8 juillet 1621. Son père, Charles, occupe une charge de maître des eaux et forêts, l’équivalent d’un contrôleur forestier, chargé de surveiller toutes les activités liées à l’exploitation du bois. Sa mère, Françoise Pidoux, est la fille d’un bailli de Coulommiers. Elle a douze ans de plus que son mari et possède un fils d’un premier mariage.

La Fontaine poursuit son instruction au collège de Reims, où il se lie d’amitié avec François de Maucroix, qui sera poète et chanoine de Reims. Les deux hommes resteront amis toute leur vie. La Fontaine ne montre aucune ambition. Il préfère placer ses plaisirs avant sa carrière professionnelle. Ses parents le destinent à une carrière ecclésiastique et le placent chez les oratoriens. Celui-ci ne se plait pas dans la vie religieuse. Il se passionne davantage pour les lettres, que pour la théologie. Il passe son temps à lire les poètes et dramaturges antiques et à courir les jupons. Son père le convainc d’entamer des études de droit. Jean de la Fontaine s’inscrit à l’université de Paris. Il y retrouve son ami François de Maucroix, avec lequel il rejoint la Table Ronde, un club de poète.



A l’âge de 25 ans, sous la pression de son père, il épouse Marie Héricart. Elle fête son quatorzième anniversaire, mais présente l’avantage d’être la nièce du procureur général du Parlement de Paris. Après avoir obtenu son diplôme de droit, il achète une charge de maître des eaux et forêts à Château Thierry. Sa femme lui donne un fils, prénommé Charles. La Fontaine ne s’intéresse guère à sa femme, ni à son fils. François Maucroix se charge de l’éducation du petit Charles. En 1654, La Fontaine publie son premier ouvrage, L’Eunuque, comédie en cinq actes, adaptée d’une œuvre de Terence, un poète latin. A la mort de son père, en 1658, il divorce et retourne vivre à Paris.

Grâce à ses contacts chez les juristes parisiens, il se rapproche de la cour de Nicolas Fouquet, le surintendant des finances de Louis XIV. Jean de la Fontaine lui dédie plusieurs poèmes, dont Adonis. Ses écrits plaisent beaucoup à Fouquet, ressentant dans cet auteur un grand potentiel. A Vaux le Vicomte, Jean de la Fontaine mène la vie dont il rêvait. Entretenu financièrement, il se consacre entièrement à la littérature. Il se lie d’amitié avec Jean Racine. Sa vie idyllique s’estompe avec l’arrestation de Fouquet en 1663. Jean de la Fontaine rédige plusieurs odes à Vau le Vicomte, ce qui lui vaut la haine de Colbert, le nouveau surintendant des finances et du roi. Il suit son oncle Jannart à Limoges, avant de rentrer à Château Thierry. Grâce à la duchesse de Bouillon, il obtient une charge de gentilhomme servant auprès de la duchesse d’Orléans.

Ainsi, Jean de la Fontaine revient à Paris. Il fréquente les salons et rédige de nombreux poèmes. En 1668, il publie le premier volume de ses fables. Le public apprécie ces textes mettant en scène des hommes et des animaux, servant à montrer la bestialité de l’être humain et à critiquer la vie mondaine. Ensuite, il compose en collaboration avec Lully un opéra, qui ne rencontre aucun succès. Ses contes sont censurés, car jugés trop licencieux. Il est vrai que certains sont très érotiques, pour ne pas dire plus. En 1673, la Duchesse d’Orléans meurt. Jean de la Fontaine se retrouve endetté. Il vend sa charge de maîtres des eaux et forêts et sa maison de Château Thierry. Marguerite de la Sablière l’accueille et le soutient financièrement. La Fontaine publie le deuxième volume en 1678 et le dédie à Madame de Montespan.


En 1684, il est élu à l’Académie Française. Il se rend à Versailles pour remercier le roi, qui n’a toujours pas pardonné le soutien apporté par l’auteur à Fouquet. Au moment de rendre son hommage au roi, La Fontaine se rend compte qu’il a oublié le texte de son discours. Louis XIV rétorque d’un ton dédaigneux : « Ce sera donc pour une prochaine fois. »


En 1692, il publie le troisième volume des Fables, avant de mourir le 13 avril 1695, après s’être repenti de sa vie licencieuse et ses écrits anticléricaux auprès de l’abbé Pouget.


Image : Portrait de Jean de la Fontaine par Rigaud