vendredi 28 décembre 2012

Antoine Daquin : médecin de Louis XIV

Le 18 avril 1672, Antoine Daquin accède à la charge de premier médecin du roi auprès de Louis XIV. Il succède à son bel oncle Antoine Vallot. Il est le fils de Louis Daquin, médecin de Marie de Médicis et comte de Jouy en Josas. Après avoir réussi ses études à la faculté de Montpellier, il épouse Marguerite Gayant, nièce de Vallot et devient le premier médecin de la reine Marie Thérèse d’Autriche.

Nommé premier médecin du roi appelé également archiatre, Antoine Daquin devient un personnage important du royaume. Il veille sur la santé du souverain, ce qui dans un régime monarchique de droit divin est une lourde responsabilité. Afin d’effectuer correctement son travail, il gère une véritable équipe. Il a sous ses ordres six médecins ordinaires, exerçant à tour de rôle par trimestre et huit médecins consultants, sans parler des apothicaires et des chirurgiens. Le médecin suit le roi partout, même à la guerre et à la chasse.
Comme ses prédécesseurs, il tient un journal de santé du monarque. Le plus célèbre demeure celui de Jean Héroard, médecin de Louis XIII de la naissance de ce dernier en 1601 jusqu’en 1628. Il consigne tous les détails ayant un lien avec la santé du roi. Il s’agit d’un véritable carnet de santé. Ainsi le médecin se préoccupe de l’alimentation, des exercices physiques, des moments de repos, du sommeil. Il note fréquemment le pouls, la température, la consistance et la couleur de l’urine.

D’un autre côté, le rôle de premier médecin du roi dépasse la sphère professionnelle. Approchant la personne du roi de très près et doté du crédit que lui confère sa charge, il est susceptible de jouer un rôle politique. Par conséquent, celui-ci peut se retrouver mêlé aux affaires de palais. Le 2 novembre 1693, Louis XIV disgracie Antoine Daquin et le remplace par Guy Crescent Fagon, après vingt ans de service. Se trouvant à Marly, le roi est atteint d’une forte fièvre. Daquin étant absent, c’est Fagon qui s’occupe du roi et reste à son chevet. Louis XIV aurait souhaité ainsi récompenser ses bons services.
Néanmoins, ce changement trouve son explication dans deux domaines différents. Tout d’abord, Antoine Daquin est soutenu par Mme de Montespan. Le changement du médecin correspond à un changement de favorites, puisque Fagon est soutenu par Mme de Maintenon. De plus, Daquin est l’objet de nombreuses critiques. Le duc de Saint Simon le dit : « avide et voulant installer sa famille ». Outre les 45.000 livres par an que lui rapportait sa charge, il avait obtenu une pension de 4.000 livres et des charges et des abbayes pour les membres de sa famille. Par ailleurs, ses détracteurs aime à rappeler ses origines juives. Le nom Daquin provient de la ville d’Aquino en Italie, l’endroit où son grand père s’est converti au catholicisme. A l’inverse, Fagon semble jouir d’une meilleure réputation que son prédécesseur. Saint Simon le décrit comme « un bon chimiste, un bon botaniste, un bon praticien, curieux, connaissant bien le roi et délié des favoris ». Cependant, la Princesse Palatine raille son physique, en parlant de « ses dents pourries ». De nombreux pamphlets appelés fagonnades, vont dans le même sens.

Le changement de médecin traduit également une modification dans les pratiques médicales de la fin du XVIIe siècle. Contre les excès de la médecine agissante basée sur des saignées et des purgations, les tenants de la médecine expectante prônent les bienfaits de la diète. Les seconds ne remettent pas en cause la saignée, mais son utilisation excessive. En s’intéressant au thermalisme et au tabac, Fagon tente de trouver d’autres remèdes. Daquin est un adepte de la saignée, comme semble le montrer cette anecdote non prouvée rapportée par Mercier dans son Tableau de Paris à la fin du XVIIIe siècle. Daquin aurait autorisé un jeune chirurgien voulant se forger une réputation rapidement, à pratiquer une saignée sur le roi en échange de 10.000 écus.

Durant les dernières années de sa vie, Antoine Daquin continua à pratiquer la médecine à Paris et à Moulins en profitant de la pension laissée par Louis XIV. Il meurt le 17 mai 1696. L’historiographie actuelle tend à faire de lui une victime des intrigues de cour orchestrées par un confrère rival et la favorite du roi.


Sources :

PEUMERY. Jean Jacques, « La disgrâce d’Antoine Daquin », Vesalius, II, 2, 1996, pp79-85.

LEBRUN. François, Se soigner autrefois, Paris, Seuil, 1995, 193p

SACCHELLI. Benjamin : « La Médecine au temps de Louis XIV », Nouvelles d’hier : bulletin de la Société d’Histoire de Villepreux, n°30, avril 2010.

Source image : fr.wikipedia.org

mardi 18 décembre 2012

Les parents d'Adolf Hitler: la genèse


Un jour d’avril 1889, l’année où fut fondée la Deuxième internationale et où la France fêta le centième anniversaire de la prise de la Bastille, un père rendu euphorique par les rasades de vin blanc se présente en titubant chez le curé de la petite ville autrichienne de Braunau-sur-l’Inn. Il vient déclarer la naissance de son troisième et dernier enfant : un garçon qu’il prénomme Adolf et qui est né le 20 de ce mois dans l’auberge du Pommier. Le nom du père : Aloïs Hitler.

Né en 1837, ce solide gaillard trapu de 52 ans, à la face carrée et rougeaude et à la moustache fournie et tombante remplit dignement la fonction de brigadier des douanes impériales de ce qui est l’Autriche-Hongrie. Qui est le père d’un des plus grand monstre de l’humanité ? D’abord, on ne lui a pas toujours connu ce patronyme – jugé distingué – d’Hitler. Aloïs est le fruit des amours obscurs et interdits de Maria-Anna Schicklgruber, servante dans une famille juive de Graz. Honteuse, elle quitte son emploi pour cacher ce qui est à cette époque sa faute et trouve un mari en la personne de Johann-Georg Hiedler, garçon meunier ambulant qui tolère le bâtard mais refuse d’assumer son éducation. Le petit prend donc le nom de sa mère: Schicklgruber.

A la mort de sa mère, en 1847, Aloïs est pris en charge par un frère de son pseudo-père nommé Johann-Nepomuk Hiedler. A treize ans seulement Aloïs quitte sa famille adoptive pour aller habiter à Vienne, la capitale où il devient apprenti chez un cordonnier. Mais le maniement de l’alène et de la poix ne le passionne pas. Il cherche une place sûre de fonctionnaire afin de toucher une retraite au bout. Il parvient – on ne sait comment – a intégrer le service de l’administration des douanes à 17 ans.

Le voilà muté à Braunau-sur-l’Inn, où il fait, en 1864 un premier mariage avec Anna Glasl-Hörer, fille d’un receveur des douanes qui peut favoriser la carrière de son gendre. Mais ce mariage est étrange car la Anna est de quatorze ans l’ainée de son mari. Un moment, les époux se séparent et Aloïs, volage, met enceinte une serveuse d’auberge de 22 ans : Franziska Matzelsberger. Anna meurt finalement en 1883, non sans avoir préservé ses biens ! Le temps du veuvage ne dure qu’un mois et Aloïs s’empresse d’épouser Franziska. La pauvre, attente de tuberculose, quitte ce monde en laissant à son mari deux enfant, Aloïs – come son père – et une fille prénommée Angela.

Le veuf à ce moment fait preuve d’une surprenante longanimité : il ne retrouve les plaisirs de la chair presque 6 mois après ! Cette fois, l’élue de son cœur est de sa propre famille : c’est une cousine et s’appelle Klara Pölzl et est la petite fille de … Johann-Nepomuk Hiedler, l’homme qui avait recueillit Aloïs à la mort de sa mère ! L conclusion de ce troisième mariage est malaisée, car, pour l’épouser, les cousins issus de germains doivent, selon les lois de l’époque, obtenir une dispense épiscopale. Les démarches aboutissent finalement et le mariage est consacré le 7 janvier 1885. Ils ont très vite deux enfants Gustav et Ida qui meurent de diphtérie. Pour leur plus grand soulagement – le leur seulement – le troisième aura une évolution normale, vous l’aurez deviné, c’est Adolf. 

                                 Sa mère lui donna son étrange regard

Mais alors le nom de ce petit Adolf est Schicklgruber, et non Hitler ! Un détail que j’omets volontairement de vous placer depuis tout à l’heure : Aloïs a changé de nom ! L’artisan de ce changement dont les détails et les raisons sont méconnues est  Johann-Nepomuk Hiedler. Le grand-père de Klara et tuteur d’Aloïs jeune, décide de le légitimer en 1876 ! C’est, assisté de trois témoins, que Johann certifie devant notaire qu’il est le père d’Aloïs. S’empressant auprès du prêtre qui avait baptisé le tout bébé Aloïs, Johann demande à ce que soit retiré la mention « illégitime » sur l’acte de naissance et de le remplacer par Hiedler que ce diable de prêtre orthographe par erreur Hitler !

Désormais il n’y a plus de Schicklgruber, nom qui aurait été lourd et encombrant plus tard pour un futur dictateur… c’est pourquoi, par la suite, devenu maître du troisième Reich, Adolf Hitler conserva un grand sentiment de gratitude envers son oncle Hiedler qui lui a permis de prendre un patronyme aux syllabes percutantes :

« Heil Schicklgruber ?
Nien ! Heil Hitler ! »

Nous connaissons la suite…

lundi 17 décembre 2012

Les éléphants d'Alexandre le Grand

-->
Il ne fait guère de doute que la première apparition historique des éléphants pour des occidentaux eut lieu par l’intermédiaire de la grande odyssée vengeresque d’Alexandre le Grand. Plus précisément lors de la décisive bataille de Gaugamèles en octobre 331 av. notre ère. Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas des éléphants de guerre à proprement parler, mais simplement des bêtes de parade manifestant la gloire des rois Perses, comme ils témoignent toujours à notre époque de celle des rajahs de l’Inde lors des grandes cérémonies princières. D’ailleurs ils ne sont pas mis à contribution lors de cette ultime débâcle de Darius III.

Plus Alexandre s’avance vers l’Orient, plus il rencontre d’éléphants. A son entrée triomphale dans Suse le satrape, qui avait choisit de l’accueillir plutôt que de le combattre, lui en offre douze. Puis après la traversée de l’Indus, le roi Taxile, qui règne sur le Pendjab, lui en amène une trentaine de plus en guise de cadeau et surtout de soumission. Ceux-là sont de véritables éléphants de guerre, mais Alexandre ne s’en sert finalement pas pour cette tâche mais préfère les utiliser plus prosaïquement comme animaux de bât pour le transport de ses très nombreux bagages. Si le Macédonien n’a pas lui-même utilisé les éléphants pour des combats, la raison en est fort simple : ses troupes n’ont pas encore appris l’art de les gouverner, et le roi fait peu – encore – confiance aux Perses et autres Indiens pour leur confier la manipulation « d’armes » aussi destructrices qui pourraient se retourner contre lui !

C’est sur les bords de l’Hydaspe, en 327, que l’immense armée d’Alexandre doit être confrontée pour la première fois à une troupe de presque 200 éléphants. Ces mastodontes font partie de l’armée du vieux roi Poros qui n’entend pas laisser rentrer Alexandre sur son territoire. Habilement, en fin stratège militaire qu’il est, Alexandre n’attaque pas le centre de l’armée indienne protégé par cette muraille d’éléphants. Il tourne ses attaques, notamment sa cavalerie, sur les ailes ennemies, laissant les éléphants, soient charger dans le vide, soient impuissants car difficilement manœuvrables. Ensuite, comme une enclume, les phalanges attaquent le centre et l’infanterie est écrasées car attaquée de toute part, les cavaliers faisant office de marteau ! Les éléphants accablés de traits, rendus furieux par les blessures qu’ils reçoivent bougent, se libèrent de leur conducteur et s’enfuient dans la panique et les barrissements ; ils piétinent amis ou ennemis avec la même indifférence. Les Macédoniens ont reçu l’ordre de s’écarter à leur passage ou bien d’achever les plus faibles d’entre-eux. D’ailleurs, Alexandre a pris soin de munir ses soldats de haches et de sabres recourbés en forme de faux pour trancher les jarrets et les trompes de ces animaux.  



Du premier coup Alexandre a compris la force mais également la faiblesse de cette nouvelle arme jusque-là inconnue en occident. Il s’est rendu compte que pour être efficace, les éléphants doivent être employés sur de grands espaces dépourvus de toutes contraintes géographiques. En effet, ces animaux puissants mais émotifs, peuvent devenir dangereux et causer la perte de ceux qui les emploient : c’est ce qui est advenu aux troupes du roi Poros.

Après la victoire de l’Hydaspe, Alexandre se trouve possesseur d’un nombre fulgurant d’éléphants. Faisant la paix avec Poros, il lui demande de lui envoyer tous les éléphants qu’il peut rassembler. Une attitude conforme en somme à celle des Alliés qui demandèrent à se faire livrer tous les blindés allemands après 1918. Les éléphants deviennent dès lors les « blindés » des armées de l’Antiquité ! 

Pour en savoir plus, lisez mon livre: Pour l'Amour d'Alexandre le Grand

jeudi 6 décembre 2012

Europe: histoire d'une légende, histoire d'une déesse.

  -->
A un moment où l’Union Européenne vit une période de grave crise politique et de conscience, il est toujours bon de faire un rapide – mais crucial – retour en arrière. J’apprécie lorsque je débute une leçon pour mes élèves de leur demander les origines d’un lieu, d’une étymologie ou d’un événement. Souvent les réponses fusent et sont lancées au hasard, tentant vainement d’approcher la vérité. La contemporaine, et encore plus l’histoire de L’UE, ne m’ont jamais passionné, bien que je reconnaisse leur importance. Aussi, qu’elle fut ma surprise lorsque, demandant bien naïvement à ma classe, qu’elles étaient les origines de cette instance dirigeante, de recevoir comme réponse : « M’sieu, ça vient d’un taureau ! ». La classe rigole à l’unisson, mais j’interviens pour lui dire qu’il n’a pas vraiment tort, mais qu’il confond Union Européenne et Europe, nom de notre pseudo-continent. Je regarde ma montre. Tant pis, je vais perdre quelques minutes dans mon cours, mais l’Antiquité et ses mythes m’appellent irrésistiblement.

Il y a le mythe explicatif et la réalité linguistique et étymologique. Débutons par le mythe. La belle Europe, est une jeune fille de sang royale. Fille du roi phénicien de Tyr Agénor et de Téléphassa, elle est probablement jeune lorsque le grand Zeus, roi des dieux la remarque. Lorgnant loin de son palais de l’Olympe, ce grand amateur de belles jeunes filles terriennes, tombe sous le charme de la princesse phénicienne et se met en tête de la charmer. Mais comment ? Sa femme, la belle mais néanmoins jalouse – et on veut bien la comprendre – Héra vielle sur les agissements de son époux. Il élabore un plan. Voilà Europe jouant sur une plage en compagnie d’amies et de servantes. Zeus se grime en taureau et part en chasse. Il apparaît sur la plage, blanc, majestueux, au milieu de toutes ces filles qui prennent peur. Pas Europe ! Plutôt craintive au début, elle se laisse attirer par cet animal paisible et robuste qui se couche à ses pieds. Europe se laisse aller à quelques caresses. Sa hardiesse la pousse à tenter de chevaucher le taureau. Zeus comprend que c’est le moment ! Il se relève, et se jette à la mer, sa pauvre captive sur l’échine, criant, pleurant et suppliant son ravisseur de faire demi-tour ? Elle s’accroche à ses cornes et voit, avec effroi, la côte s’éloigner. Zeus sait où aller. La terre qui verra ses amours avec Europe est une île qui, selon les propres mots du barde aveugle Homère, «  ravit les yeux » : la Crète. Le dieu est né et a passé son enfance cachée sur cette île. Accostant, il reprend sa forme initiale et Europe ne peut que succomber au charme de celui qui l’a enlevée. De leur union va naître le grand Minos roi célèbre de Cnossos, Sarpédon et Rhadamante. Chacun fera édifier une cité sur l’île et deviendront à leur mort les trois juges des enfers. Zeus doit abandonner la douce Europe et celle-ci épouse le roi Astérion. Ce dernier, pour célébrer son union avec celle qui fut choisie par Zeus, adopte ses enfants et lui montrant le nord, lui raconte qu’il existe une grande terre au delà des mers, là où se trouve le palais des dieux, et qu’il donne le nom « d’Europe » à cette terre !


Le mythe est beau et est empli de mysticisme. Les Grecs sont redoutables pour cela. Par leurs mythes, ils racontent et expliquent de manière imagée l’origine des choses. Tyr et la Crète n’ont pas été choisies par hasard. Nous pensons aujourd’hui que le terme « Europe » vient du phénicien, langue sémitique dont l’arabe est aujourd’hui une descendante.  Dans cette langue « aruba » (nous savons que la lettre a et le phonème eu sont interchangeables ainsi que les lettres p et b, ce qui donne « Eurupa ») veut dire belle femme et c’est la caractéristique d’Europe. Le père d’Europe, Agénor, fils de Poséidon et de Lybie, est originaire d’Egypte avant de devenir roi de Tyr en Phénicie. Nous avons ici une Europe dont l’origine à l’Egypte et la Phénicie (que l’on rattache au monde sémitique de la Mésopotamie), terres sacrées, anciennes d’où sont nées les principales caractéristiques de la civilisation. Enfin la Crète. Cette île a vu naître une des plus brillantes civilisations antiques : les Minoens. Dans la légende, Zeus est née sur cette île. Des recherches poussées semblent attester que ce dernier ait été une divinité minoenne avant de devenir grecque. Le monde minoen a cessé d’exister après de nombreuses catastrophes dont l’envahissement de l’île par les Mycéniens, les premiers « vrais » Grecs ! Les Mycéniens ont ramené dans leurs butins des dieux, des pratiques, des techniques… l’essence même de la civilisation minoenne ! Enfin l’archéologie a démontré l’énorme influence orientale sur l’architecture et les très nombreux contacts commerciaux et diplomatiques entre le monde égyptien, sémitique et minoen.  Le trait d’union entre le vieux monde sémitique et la future Europe (continent) c’est fait en Crète.

Et pourquoi le taureau ? Là encore c’est dans le monde minoen qu’il faut regarder. Le taureau est un symbole du masculin, du viril. Or en Crète, la taureau est non seulement adoré, vénéré mais il existe un jeu, qui a sans doute fait la renommé de la Crète pendant l’antiquité : la tauromachie. Le jeu consistait à voltiger… au dessus du taureau et de réaliser ainsi une prouesse quasi gymnastique ! A noter, que le taureau dans lequel Zeus avait pris forme s’envola dans le ciel une fois son rôle terminé et forma la constellation qui porte son nom.

L’histoire d’Europe est donc une allégorie d’un long processus d’échanges, de contacts et de déplacement de populations. L’orient d’alors était le berceau des valeurs civilisatrices et des sciences. La Crète, puis la Grèce ont transféré ces valeurs et les ont développé à leur tour… Et nous perdons tout cela au fur et à mesure.

jeudi 22 novembre 2012

Hatchepsout et le pays de Pount

-->
Tout débute dans l'ancienne Égypte. Nous aimerions tellement débuter chaque histoire sur notre site comme un conte ! Alors aujourd’hui voyageons et remontons il y a 3500 ans. Il était une fois - donc - la grande reine Hatchepsout (environ 1479 - 1448 av.) qui fait élever un temple merveilleux à Deir el-Bahari en l'honneur du grand dieu Râ car elle est soucieuse, comme tous les pharaons, de laisser une trace dans l'histoire. Mise à l'index après son règne, la plupart des faits de son règne sont aujourd'hui perdus. Pourtant, l’entreprise de démolition n’a pas fonctionné. Ses successeurs ne sont pas parvenus à effacer son existence… une tâche qui se retourne contre ceux qui en voulaient à ce matriarcat forcé! Au contraire, la vie de la « pharaonne » est devenue légendaire et son succès de nos jours n’en est que plus mérité ! Mais rendez-vous compte : une femme  sur le trône ! A quand le droit de vote je vous le demande mon bon monsieur ? Oups, je m’égare dans mon ironie ! Reprenons : en effet, il n’a pas été possible aux souverains d’effacer une partie de son histoire racontée sur les bas-reliefs du temple de Deir el-Bahari, notamment les exploits de sa valeureuse flotte.  Elle raconte sa décision de dépêcher une expédition audacieuse et surtout relate sa réussite. Ainsi commence l’histoire : cinq pirogues royales viennent de rentrer du légendaire pays de Pount, où la reine les a expédiées pour rétablir un très ancien impôt qui n'était plus payé depuis longtemps…

L'expédition est une aspiration divine. Un jour, alors que le reine priait le dieu Râ, elle entendit une voix intérieure lui dire:
"Lance tes navires sur les chemins qui conduisent aux échelles de l'encens. Les brûle-parfums de tes prêtres sont vides. Vos prières n'ont plus d'odeur et les dieux vont se détourner de vous. Pourquoi ne m'offrez-vous pas les mêmes parfums que vos pères? Allez au pays où le soleil se lève aux ordres de la grande magicienne de Pount. Là, vous chargerez à pleins bords des arbres à encens et tout ce qui sent bon ici-bas."

Inutile de dire que l’on ne désobéit pas à Râ. Hatchepsout ordonne la formation d’équipages prêts à partir pour cette aspiration divine. Tout le monde est décidé ! D’anciens manuscrits poussiéreux datant des âges obscurs de l’Egypte révèlent le chemin à prendre. Les navires  doivent emprunter un vieux canal en partie ensablé qui mène de l'un des bras du Nil à la mer Rouge. Heureusement, les navires ont un fond plat avec un faible tirant d'eau. Ils sont quinze "couples" de rameurs à propulser à la force des bras les vaisseaux royaux, commandés au sifflet par le "meneur" pendant que le barreur tient le gouvernail.

L'histoire de ce voyage est quelque peu romancée, nous n’en doutons pas, mais gageons qu’il ait vraiment existé. Les membres – volontaires ? - de l'expédition se sentent investis à la fois d'une mission royale et divine. Là-bas, au pays de Pount, le roi indigène, prévenu – par qui ? - les attend sur le rivage. Craintif, il fait entasser les denrées précieuses demandées par Râ: encens, ivoire, ébène, myrrhe, or et esclaves. C’est qu’on ne plaisante pas avec la terrible puissance égyptienne ! L'ensemble est ramené triomphalement en Égypte où enfin, la reine pourra satisfaire les dieux.
Une question vous chatouille le cerveau depuis le début de ce petit récit : Où se trouve le pays de Pount ? A l’instar du règne merveilleux et quasi légendaire d’une femme sur le trône d’Egypte, la géographie est encore incertaine. La logique logistique voudrait que Pount se trouve sur les rivages de la Mer Rouge. En Somalie? Ou plus loin en Arabie? Difficile de trancher car l'étude géographique n'existe pas au XVe siècle avant notre ère.
-->

Sources:
Christiane Desroches Noblecourt, La Femme au temps des pharaons, s, Stock, 1986
Christiane Desroches Noblecourt, La Reine mystérieuse Hatchepsout, Paris, Pygmalion, 2002

dimanche 4 novembre 2012

L'Homme et la machine

La faculté de ramasser un objet naturel et de s’en servir tel quel est partagée par de nombreuses espèces animales. En revanche, l’aptitude a transformé intentionnellement un matériau en vue d’obtenir une mécanique capable d’effectuer une tâche est l’apanage des êtres humains.

Dès la Préhistoire, l’Homme conçoit des outils pour satisfaire ses besoins primaires, à savoir se nourrir et se chauffer. Chaque outil répond à un objectif précis. L’Homme réalise une projection mentale pour concevoir un objet améliorant ses conditions de vie. Les premiers outils fabriqués en pierre taillée servent à couper, broyer et gratter. Vers -300.000 la domestication du feu exige le maniement de matériaux appropriés et la connaissance des propriétés de certaines roches. Le feu permet de contribuer à l’amélioration de l’outillage. La diffusion d’une invention peut se faire à un rythme très lent. Il existe des facteurs historiques, sociaux, psychologiques pour qu’une invention rencontre l’adhésion d’un groupe.
Le néolithique correspond à une révolution agricole, qui est à la fois cause et conséquence d’une hausse de la population. La hausse des rendements agricoles est permise par l’invention de l’araire tracté par un cheval. Il s’agit de la première machine mue par une énergie exogène. L’araire à semoir diminue la perte de grain lors des semailles. Avec cette invention, la production agricole augmente de 50%. La Mésopotamie est le foyer de deux grandes avancées technologiques. La roue permet le transport, mais aussi le mouvement rotatif qui associé au four donne naissance à la poterie (transport, stockage). La machine à tisser permet le développement du textile. Textile et poterie constituent les premiers produits fabriqués en masse. Des ateliers emploient plusieurs centaines de personnes.
La même situation se produit en Chine. L’unification du pays sous la dynastie Han permet d’opérer un travail de rassemblement et d’archivage des techniques. Le développement de la sidérurgie permet des avancées dans le domaine agricole et militaire. L’invention du soufflet à piston permet d’augmenter la température de fusion jusqu’à 1130 degrés.

La Méditerranée offre un espace d’échange dans lequel les savants et les inventions circulent. Alexandrie en constitue le centre culturel et scientifique. En -280, Ptolémée y ouvre un musée, une école dans laquelle les savants enseignent la poésie, la philosophie et les sciences, et la grande bibliothèque. Les Grecs ont le goût de l’innovation. Leur affinité avec l’abstraction et les mathématiques les place à un haut degré de technicité. Ils travaillent dans de nombreux domaines : hydraulique, mécanique, physique. Archimède révolutionne les techniques de lever et sa vis constitue l’une des premières pompes hydrauliques. La machine d’Anticythère est un exemple de machine automatique. Elle permet par un système d’engrenages de calculer les positions des planètes par rapport au soleil. Les Grecs mettent par écrit leurs procédés techniques. Le plus ancien traité de mécanique est le traité de poliorcétique d’Enée le tacticien en -366. Les Romains sont plus pragmatiques. Ils reprennent les technologies grecques et leur trouve une utilité concrète. Ils s’intéressent à tout ce qui touche à l’urbanisme et au domaine militaire. Quand les Grecs parlent de mécanicien, les Romains parlent d’ingénieurs. A partir de l’Antiquité, les machines permettent à l’Homme d’asseoir sa domination sur la nature et sur les autres Hommes.

Le Moyen Age occidental innove peu, mais change d’échelle. Les hommes du Moyen Age développent de nouvelles sources d’énergie et les additionnent à la traction humaine ou animale. Elles permettent d’améliorer les rendements dans une période de croissance démographique. La charrue, contrairement à l’araire, laboure plus profondément. L’énergie éolienne et hydraulique favorisent la multiplication des moulins. Outre un usage agricole, le moulin permet la mécanisation d’autres secteurs économiques, la draperie, la teinturerie, la métallurgie. L’art gothique est possible grâce au progrès technique réalisé dans la métallurgie.
A la différence des Occidentaux, les Arabes tiennent la mécanique pour une science majeure. Ils s’approprient les techniques des Mésopotamiens et des Egyptiens. L’hydraulique constitue un domaine de recherche privilégié. Dans des régions désertiques, les techniques d’irrigation sont primordiales pour l’agriculture et l’approvisionnement en eau potable des grandes villes telles que Damas, Bagdad ou Le Caire. A l’inverse, les avancées militaires sont moyennes. Les Arabes pensent que la force d’une armée réside dans la brutalité des hommes la composant.

A la Renaissance, l’Italie du Nord connaît un regain d’intérêt pour les machines. Ce phénomène s’explique par la perte de main d’œuvre causée par les guerres et les épidémies des XIVe et XVe siècles. Les princes italiens rivalisent pour embellir leur cité et appellent à leur cour des ingénieurs, des sculpteurs et des architectes. Brunelleschi bâtit le dôme de la cathédrale de Florence et Jacopo les fontaines de Sienne. Les Italiens recopient les penseurs grecs et arabes. La mécanique devient un art reconnu. L’ingénieur allie le talent de l’inventeur et la maîtrise de la mécanique. Chacun rédige des traités et les diffuse. Afin d’éviter les piratages et les contrefaçons, un droit d’auteur se met progressivement en place.

A la fin du XVIIIe siècle, de nouvelles sources d’énergie permettent de multiplier les capacités des machines et engendrent de profondes modifications dans la vie quotidienne et dans la société.
Le Royaume-Uni, berceau de la Révolution Industrielle, est l’Etat dans lequel se développent les innovations technologiques. L’augmentation de la demande en biens de consommation semble avoir précédé l’industrialisation. De plus, la réforme agraire des enclosures précipite dans les villes une population appauvrie qui fournit une main d’œuvre aux ateliers textiles. A la fin du XVIIIe siècle, les métiers à tisser adoptent la machine à vapeur comme source d’énergie. Le principe de la machine à vapeur est l’œuvre du français Denis Papin qui s’inspire des travaux de Huygens sur la pression atmosphérique. Mais c’est l’écossais James Wyatt, qui en 1769, améliore le principe pour en faire un véritable moteur. Cette invention engendre une révolution dans les transports et dans les outils industriels. La première locomotive date du tout début du XIXe siècle.
La fabrication de machine devient un enjeu vital. Les machines-outils permettant d’usiner des pièces en série sans recourir à des ouvriers qualifiés, engendrent une nouvelle division du travail et l’abandon des métiers manuels traditionnels. L’apparition des machines dans les industries engendre des mouvements de contestation, à l’instar du ludisme lyonnais, qui les détruit et les accuse d’engendrer du chômage. La machine devient un élément structurant des économies et des sociétés. Elles donnent naissance à de nouvelles théories économiques : taylorisme, fordisme, marxisme… Elles accroissent la mobilité des hommes, à ce titre la machine à vapeur est employée dans le transport ferroviaire, maritime et routier. L’électricité remplace la vapeur dans la seconde moitié du XIXe siècle. Elle permet de réduire la taille des machines. Cette nouvelle source d’énergie permet aux usines de se libérer de la contrainte d’être situées à proximité des bassins miniers ou des cours d’eau. L’électricité permet le développement des communications par le télégraphe, la radio et le téléphone. Le pétrole et le nucléaire constituent les deux sources d’énergie du XXe siècle et permettent d’accroître la puissance des machines.

Au XXe siècle, les machines franchissent un nouveau cap en passant de la machine exécutante à la machine pensante. L’obstination de recréer l’homme de manière artificielle existe depuis l’Antiquité. Les Egyptiens fabriquaient des pantins articulés censés recueillir l’âme du défunt après sa mort. Dans la Bible, Dieu interdit de tailler des représentations de ceux présents  dans les cieux et sur la terre. Au Moyen-âge et à la Renaissance, les savants construisent des automates pour divertir les aristocrates. Ceux-ci se retrouvent dans les foires du XIXe siècle. L’homme artificiel pénètre la culture populaire par le biais du roman (Frankenstein), puis du cinéma (les robots et les cyborgs). Le terme robot vient du tchèque et signifie esclave. Dans tous les cas, la créature se retourne contre son créateur et constitue une menace pour l’humanité.
En 1936, le Britannique Alan Turing met au point le concept de machine universelle. Il s’agit d’une machine capable de calculer, de lire et d’écrire. Véritable ancêtre de l’ordinateur, cette machine est capable d’effectuer tous types de calcul et de déduction logique. Accusé d’homosexualité en 1954, il se suicide en croquant une pomme enduite de cyanure. Alan Turing s’est basé sur les travaux de lord Babbage, qui au milieu du XIXe siècle, a pensé à une machine analytique, capable de résoudre toutes opérations mathématiques par un système d’engrenages et de cartes perforées, ancêtre du binaire. La machine à calculer reproduit notre conception du monde plutôt que le monde en lui-même. Ses calculs et ses déductions dépendent de critères, de raisonnements et de modèles conçus par l’Homme. La machine ne les remet jamais en cause. Aujourd’hui, les chercheurs travaillent sur l’intelligence artificielle et sur une machine capable d’évoluer seule en fonction de son propre vécu.

L’espèce humaine à créer des outils et des machines pour survivre, puis pour augmenter ses capacités, dans le but de s’émanciper de la nature et d’asseoir sa domination. L’Homme s’est relativement affranchi des conditions climatiques et des risques alimentaires et sanitaires. La machine est un processus d’externalisation des fonctions corporelles et cognitives. L’Homme délègue à l’ordinateur sa mémoire et ses souvenirs et une partie de ses capacités de raisonnement.




Images : manuscrit de Léonard de Vinci
Source image : everything-beautiful.com

vendredi 2 novembre 2012

Alexandre le Grand homosexuel ? Le doute Hephaestion.

-->
Il est un fait, sur la possible homosexualité d’Alexandre, qu’il faut relever immédiatement. De toute sa vie, aucun acteur privilégié, c’est à dire proche du conquérant – et ils sont nombreux -  n’a jamais affirmé ou constaté de visu le voir pratiquer une relation sexuelle avec un autre homme. Cependant aucun non plus n’affirme qu’il n’en a jamais eue. La seule énigme tourne autour du seul et même homme avec qui il partage très souvent son quotidien: Héphaestion. Savoir si ces deux hommes ont un jour ou l’autre sauté cette fragile frontière qui sépare la grande amitié de l’amour restera pour l’éternité en suspens… du moins pour le moment !

Il faut s’attarder un instant sur l’ami intime d’Alexandre, celui qui lui sera toujours fidèle. Héphaestion naît à Pella, la même année qu’Alexandre. Fils d'Amyntas, un aristocrate macédonien, il reçoit également la même éducation que lui auprès du philosophe Aristote dans son adolescence. Il est un homme fort et beau. Certaines anecdotes de la vie d’Alexandre révèlent que les deux amis se ressemblent beaucoup, de par leur stature et leur taille. Physiquement proche, Héphaestion apparaît même parfois comme plus beau qu’Alexandre, si bien que leurs ennemis pouvaient les confondre. Héphaestion est quelqu’un de discret car de leur sentiment et de leur relation, c’est Alexandre qui sera le plus loquace. Il ne semble n’avoir en tête que le bonheur et la réussite de son ami. Des tensions et des jalousies éclatent parfois parmi les intimes d'Alexandre quand celui-ci donne son entière préférence au seul Héphaestion. Cratère, autre grand ami et général d’Alexandre, affirme un jour, désabusé :
      « Cratère aime le roi, mais Héphaestion, lui, aime Alexandre ! »

Très tôt, c’est-à-dire dès l’enfance, le lien qui les unira toute leur vie restera perceptible. Durant leur enfance, Olympias, très possessive, laisse souvent éclater sa jalousie et sa rancœur envers le beau Héphaestion. Plusieurs fois elle intime à son fils de ne pas lui faire entièrement confiance. Peut-être soupçonne–t-elle déjà leur relation, ou bien Alexandre lui en a-t-il déjà fait la confidence. Si tel est le cas, alors Héphaestion est considéré par beaucoup comme un ennemi car il est un frein au mariage de l’héritier au trône. Olympias réitèrera sa méfiance quant à leur trop grande affection tout au long du périple oriental de son fils, dans la correspondance soutenue qu’elle entretiendra avec lui.

Beau et de fière allure, Héphaestion n’en est pas moins un redoutable soldat. Il combat d’ailleurs toujours au côté d’Alexandre lors d’une bataille. Tout au long de sa carrière militaire, il ne fait que de monter en grade pour progressivement prendre les postes les plus prestigieux, de somatophylaque - garde du corps - à celui de chiliarque - fonction administrative se rapprochant du satrape perse - ce qui a eu pour effet de le rapprocher peu à peu de « son » Alexandre. Autour d’eux, les bruits et les rumeurs courent. De surcroît, on les surprend quotidiennement partageant la même tente, les mêmes plats et parfois la même coupe. Confiant en l’infaillible lien qui les unit, Alexandre partage toute son intimité avec Héphaestion en lui faisant lire les propres lettres de sa mère.

Le personnage d’Héphestion ne laisse pas indifférent les divers auteurs et tous ont eu leur avis sur l’ambigüité de cette relation qu’ils entretenaient. Beaucoup de sources ne disent rien sur un quelconque lien charnel, et même l'auteur Athénée, qui dépeint Alexandre comme un amateur de jeunes et beaux garçons, ne citera jamais Héphaestion comme étant son amant. Cet attachement semble toutefois ne faire aucun doute chez les proches du « couple macédonien », même si les biographes antiques semblent prendre un malin plaisir à entretenir le mystère. Malgré toutes ces informations qui sont autant de preuves d’un réel et fort amour, force est de constater qu’en réalité personne ne sait grand chose sur la vraie nature d’Héphaestion, malgré l’importance qu’il revêt aux yeux d’Alexandre.

Pourtant un épisode de la vie mouvementée d’Alexandre confirme l’immense amour que le roi porte à son « favori ». Il intervient juste après le débarquement d’Alexandre en Anatolie. Il faut imaginer que le roi part pour l’Asie, la tête pleine de rêves pour cette terre qui fut le théâtre des antiques et héroïques exploits des guerriers des épopées homériques et de son modèle Achille. Et ce n’est pas un hasard si, avant d’entamer son parcours asiatique, Alexandre veut s’arrêter à Ilion, là où se trouve l’ancienne mythique cité du roi Priam et de ses fils Hector et Pâris : Troie. Le lien énigmatique qui relie Alexandre et Héphaestion trouve un sens tout particulier dans les ruines de Troie. En effet, tout comme Achille avait Patrocle, Alexandre à Héphaestion. Et tandis qu’Alexandre rend les honneurs en se recueillant entièrement nu – signe de sa totale dévotion - devant le tombeau d’Achille, Héphaestion en fait de même avec celui de Patrocle. Ce geste symbolique montre toute l’affection que les deux hommes peuvent avoir l’un pour l’autre et la confiance mutuelle qui les habite. Frustré de ne pouvoir clamer tout haut son amour, Héphaestion laisse peut-être entendre par ce geste qu’il est le « mignon » d’Alexandre.

A n’en point douter, Alexandre ne veut en aucun cas reproduire les mêmes erreurs que son divin ancêtre qui, de par sa colère, avait envoyé Patrocle à la mort. Il n’existe donc aucun mystère sur l’amour et l’affection que se portent Alexandre et Héphaestion, mais existe-il un quelconque lien charnel entre les deux hommes ? Leurs gestes l’un envers l’autre à Troie n’en sont pas moins à la fois troublants et révélateurs, même si on peut également les considérer comme un acte fraternel et guerrier.

Comment Alexandre apparaît-il devant ses proches ? Philippe voyait son fils comme une jeune fille enamourée, Démosthène le considérait comme un enfant gâté et la plupart des vétérans de l’armée macédonienne comme un jeune homme inexpérimenté et romantique. Pourtant, Alexandre ne manque pas de marquer sa différence, sa fierté et son orgueil mâle. C’est ainsi que, toujours à Troie, il refuse la harpe légendaire du beau Pâris qu’on lui offre. D’un geste royal et méprisant, il renvoie l’objet affirmant que celui qui avait subjugué la belle Hélène qu’il n’était qu’un efféminé sans gloire.
     « Qu’est ce que ce présent ? On veut me faire porter l’emblème de la fourberie qui insulte le peuple grec ! Qui est ce Pâris qui jouait de la harpe comme une femme et qui fuyait au combat comme un lâche ? »

Alors? Mystère! 

Source: 
Plutarque, Vie d'Alexandre
Arrien, Anabase
Athénée, Livres 
Arthur Weigall, Alexandre le Grand

mercredi 24 octobre 2012

La France et son économie de 1945 à 2012

A partir de 1945 jusqu’en 1975, la France connaît une période de progrès économique et social que l’ingénieur Jean Fourastié qualifie de Trente Glorieuses. Durant cette période de pleine croissance, le PIB ne cesse de croître. La valeur du commerce augmente. Les innovations et les investissements favorisent les gains de productivité. Cette croissance économique sans équivalent se double de bouleversements dans la société.
En 1967, le sociologue Henri Mendras constate « la fin des paysans ». Avec le financement du Plan Marshall, la France importe de nombreux tracteurs des Etats-Unis et du Canada. La mécanisation, les opérations de remembrement et l’utilisation d’engrais permettent d’augmenter les rendements. La France devient autosuffisante et exporte une grande part de ses récoltes. A tel point que le pays devient la deuxième puissance agricole derrière les Etats-Unis. L’Etat intervient dans l’économie par la création d’un vaste secteur public touchant principalement les entreprises de l’énergie, comme par exemple EDF-GDF. Idem, pour Elf Aquitaine où l’Etat détient 40% du capital.
En 1957, le Traité de Rome, ratifié par la France et cinq autres pays, donne naissance à la Communauté Economique Européenne (CEE). Dans ce marché commun, les marchandises circulent librement. Le Tarif Extérieur Commun (TEC) favorise les échanges européens en taxant les marchandises importées de pays non membres de la CEE.
La seconde moitié du XXe siècle, voit le développement de la société de consommation. La hausse des conditions de vie et du pouvoir d’achat sont autant les causes que les conséquences de ce nouveau modèle économique. Consommer est un marqueur social. Les produits sont destinés, dans un premier temps, aux cadres. Les familles résident dans des pavillons en périphérie des villes remplis d’électroménager. Les loisirs, télévision, cinéma, musique deviennent des produits de la société de consommation avec la création des maison de disques et des boites de production. Le crédit facilité la consommation. Durant les Trente Glorieuses, 20 millions de compte bancaires sont ouverts. L’abolition du statut mineur en 1965 permet aux femmes d’ouvrir un compte et de disposer librement de leur argent. Beaucoup de femmes travaillent dans les banques, l’éducation, l’administration. Dans ces secteurs, contrairement aux usines, les salaires sont versés en chèque et non en espèce. Le paiement par chèque oblige à posséder un compte bancaire. A partir de 1972, les salaires sont versés mensuellement par virement. Les premiers guichets automatiques apparaissent à la fin des années 1960.

Le 6 octobre 1973, la troisième guerre israélo palestinienne éclate. L’Organisation des Pays Exportateur de Pétrole (OPEP) décide de réduire de 5% par mois la production de pétrole tant que les Israéliens ne battent pas en retraite. Le prix du pétrole augmente. Sur l’année 1974, le prix du baril quadruple. Le second choc pétrolier se déroule en 1979 dans le contexte de la révolution iranienne et de la guerre en Irak. En 1983, le prix du baril atteint 1700 F. Face à cette augmentation, la question de la dépendance énergétique de la France se pose. En effet, le pétrole constitue 70% de l’énergie. Ne disposant pas de ressource propre, la France importe la totalité de son pétrole. Le gouvernement prône la chasse au gaspillage et développe l’énergie nucléaire.
Dans la seconde moitié des années 1970, la part des ouvriers dans la population active baisse. Les usines françaises souffrent de la concurrence étrangère provenant d’Asie avec leurs usines plus rentables et plus modernes. De nombreuses usines n’ont pas les moyens financiers pour renouveler leur équipement. Par ailleurs, celles-ci se déplacent vers les littoraux autour des grands ports, là où arrivent les tankers chargés de pétrole. Cette littoralisation industrielle s’opère au détriment des bassins houillers du Nord et de l’Est. L’industrie change. Elle se tourne vers les technologies de pointe, où elle demeure performante face aux autres pays du globe. L’identité ouvrière, basé sur les valeurs du travail et du modèle hiérarchisé et collectif de l’usine, est remise en question. Les syndicats et le Parti communiste perdent de l’influence. Face à ce phénomène, le candidat François Mitterrand prône « d’acheter français ». Arrivé au pouvoir, les socialistes mettent en place une politique protectionniste jusqu’en 1983. La désindustrialisation s’opère en faveur du secteur tertiaire, qui compte 75% de la population active au début des années 1980. La tertiarisation est à mettre en relation avec le développement de la société de consommation et de loisirs.

En 2002, l’euro remplace les monnaies des pays adhérents à l’Union Economique et Monétaire (UEM) au sein de l’UE. Les Etats délèguent la politique monétaire (détermination des taux d’intérêt et des taux de change) à la Banque Centrale Européenne (BCE), une entité supranationale et indépendante. L’euro est une réponse à la mondialisation. La monnaie unique doit constituer un pôle de stabilité face au dollar et aux monnaies asiatiques.
En 2007, la crise des subprime éclate. Elle est causée par la faillite de deux fonds d’investissement appartenant à la banque Bear Stearnes, spécialisée dans les prêts immobiliers. Les clients ne peuvent plus rembourser leur crédit. Le 15 septembre 2008, la faillite de la banque Lehman Brothers fait chuter les cours de la bourse. Ceux-ci influencent les systèmes de production et augmente le chômage. Les Etats interviennent massivement en injectant de l’argent dans des plans de relance auprès des banques et des entreprises. Les plans ont atténué le choc de la crise, mais ont augmenté la dette des Etats. En 2010, la dette de la France s’élève à 8.5% du PIB, alors que l’UE fixe le taux à 3%.

L’économie française est intégrée dans l’économie mondiale. L’Etat ne dispose que d’une faible marge manœuvre. Aujourd’hui, il y a une remise en cause de plus en plus forte des anciens modèles : critique de la société de consommation et développement des thématiques du développement durable et de la croissance zéro.


source image : debuterenbourse.com

jeudi 18 octobre 2012

La France et son économie de 1900 à 1945

L’histoire économique vise l’étude dans le temps des faits de production, de consommation et d’échange. La France a connu au siècle dernier une double évolution quantitative et qualitative. En un siècle, la richesse de la France a sextuplé, le pouvoir d’achat quadruplé et les exportations ont été multipliées par 25. Parallèlement, la société a changé, passant de la gestion de la pénurie et d’un monde rural à une société tertiarisée, de loisir et de gestion de l’abondance.

Avant 1914, l’économie est encore essentiellement agricole. La moitié des Français sont des agriculteurs. Les travaux des champs nécessitent une main-d’œuvre abondante au vu de la faible mécanisation. Lors de la première guerre mondiale, ils constituent la majorité des soldats de l’infanterie. Le paysan défend sa terre. La guerre désorganise le monde agricole. Les décès entraînent une baisse de la main d’œuvre. Les combats ont ravagé les champs et les fermes. Les carences sont comblées par l’importation de produits agricoles des colonies, de l’empire britannique ou des Etats-Unis.
Le modèle productif français se transforme. L’organisation scientifique du travail préconisée par l’ingénieur américain Frederik Taylor s’installe dans les usines, installation favorisée par l’état de guerre et les relations favorables entre les syndicats et le ministre socialiste de l’armement Albert Thomas. Cent mille femmes travaillent dans les usines d’armement, auxquelles s’ajoutent les travailleurs immigrés africains.

L’entre deux guerres est une période d’inflation, c’est à dire une hausse des prix, des revenus et de la masse monétaire en circulation. La pénurie des biens et des services entraîne une hausse de la demande et donc des prix. La masse monétaire a été augmentée pour financer la guerre, qui est également financée par des crédits étrangers. L’inflation diminue la valeur de la monnaie. En 1926, un dollar vaut 50 francs. Les importations coûtent plus chères que les exportations.
L’économie de guerre et la reconstruction favorisent la création d’entreprises. L’Etat donne des marchés, verse des primes pour dommage de guerre. La faible valeur de la monnaie facilite l’écoulement des marchandises sur les marchés étrangers. Les entreprises s’agrandissent. Bien que le patronat demeure familial, de nouveaux personnels, ingénieurs, polytechniciens et managers pénètrent le monde industriel. Les entreprises lourdes (charbonnage, acier, chimie, électricité) dominent la production, tandis que s’accroissent les entreprises de biens de consommations courantes, dont la voiture constitue le symbole.
En octobre 1929, la bourse de New York s’effondre et avec elle les prix. Le commerce stagne entraînant une hausse des stocks et une baisse de la production. Le chômage augmente. Sans prendre en compte les femmes et les jeunes, la France compte 850.000 chômeurs en 1936.
Le prix des denrées agricoles baisse de 50 à 90%. Les agriculteurs s’endettent auprès du Crédit Agricole. Certains profitent de la situation pour racheter des terres à bas prix et s’agrandir. L’Etat intervient directement pour garantir les prix.
Elu en 1936, sur un programme de sortie de crise, le Front Populaire tente de relancer l’économie par une politique de reflation. Le gouvernement essaye d’augmenter le pouvoir d’achat pour relancer la demande. La réduction du temps de travail par la semaine de 40 heures et la création de congés payés, donne du temps aux ouvriers pour consommer et force les entreprises à embaucher. Ces décisions sont en partie prises pour satisfaire les deux millions de grévistes. La crise favorise la construction de la classe ouvrière en l’homogénéisant et en lui donnant une identité.
Les colonies sont un acteur incontournable de l’économie française. Elles comptent pour 12% des importations et 20% des exportations. L’empire colonial constitue un débouché lors de la crise, car les marchandises ne se vendent plus sur les marchés étrangers. A cette époque, le port de Marseille est le deuxième port le plus important de France, derrière le Havre, de part son accès à la Méditerranée et au Canal de Suez.

La Seconde Guerre Mondiale est une catastrophe pour l’économie française. Les zones minières et industrielles du Nord et de Lorraine sont rattachées à l’Allemagne. Le mur de l’Atlantique paralyse le commerce maritime. La ligne de démarcation est une frontière hermétique. Les conditions de l’armistice pèsent sur l’économie auxquels s’ajoutent les pillages et le départ des travailleurs français dans le cadre du Service du Travail Obligatoire. Les combats de la bataille de France et de la libération ont ravagé les campagnes et détruit des villes entières. 50.000 usines et autant d’exploitations agricoles sont rasées. Les réseaux de transport (routes, rails, ponts, câble électrique) sont anéantis.
La reconstruction apparaît comme une affaire d’Etat. Le gouvernement réquisitionne les entreprises de charbonnage, première source énergétique, avant de les nationaliser en 1946. L’activité minière est modernisée et redémarre.

Image : usine Citroën dans les années 1930
Source image : hebreux.free.fr

Saint-Clerc-sur-Epte: là où le roi a chuté... de son siège!

 
Le hasard – la réussite ? – fait parfois bien les choses. Cette brève introduction ne concerne pas un fait historique, pour une fois, mais votre dévoué petit auteur : en l’occurrence moi-même. Il y a quelques semaines je recevais un mail des éditions Scrineo pour me proposer de découvrir leur dernier ouvrage de Nicolas Eybalin intitulé : Quand les lieux racontent l’Histoire de France. J’ai immédiatement accepté et recevant ce cadeau, je me suis mis à sa lecture. J’ai avalé les premières pages qui m’ont mené de la préhistoire de la Dordogne aux Carolingiens en une bonne soirée. Là, j’ai bloqué sur un événement historique – et géographique cela va de soit – qui a eu pour conséquence de me rappeler une histoire que je connais bien : la mienne. A la page 112 nous voilà à Saint-Clair-sur-Epte. Cela m’a rappellé mes années de primaire où j’ai eu le bonheur d’écouter un maître d’école exceptionnel qui nous contait l’histoire de France tous les mardi après-midi pendant deux heures ! Au comble de la technologie de l’époque, il nous montrait l’histoire à travers des diapositives et, pendant que mes camarades dormaient sagement dans l’ambiance calfeutrée de notre salle de classe dont les rideaux tirés rappelaient à certains leur chambre lors d’une douce nuit, moi, je rêvais et je m’évadais parmi les personnages anciens et magnifiques que ce maître m’a fait découvrir.

Je crois bien avoir oublié le nom de Saint-Clair-sur-Epte pendant longtemps, enfouit dans ma mémoire, et à peine – ou si peu - ressortit de celle-ci lors de mes années de collège ou d’université (je ne parle pas du programme de lycée qui est une hérésie pour quiconque aime l’histoire). Mon nouvel ouvrage entre les mains, « j’avale » le passage sur cette ville qui rappelle bien évidemment l’événement principal, à savoir le fameux traité qui débouche à la création du duché de Normandie. Et puis soudain tout me revient en mémoire : la légende du roi renversé !

Nous sommes en 911. Les Vikings mettent à mal le royaume des Carolingiens, jadis si puissant, qui est depuis quelques décennies à bout de souffle. Bientôt une nouvelle famille va régner. D’ailleurs, l’ancêtre de cette future dynastie vient de repousser les Vikings et leur chef Rollon qui assiégeaient Paris. Son nom est Eudes et plus tard un de ses descendant règnera sous le nom de Hugues Capet (987). Mais revenons à 911. Il y a un fait avec la guerre : c’est qu’elle fatigue ! Et les hommes de Rollon sont fatigués. Voilà plusieurs années qu’ils pillent, tuent ou qu’ils sont repoussés. Partis de Norvège jeunes, certains sont devenus vieux. Blessés au combat, ils deviennent plus fragiles. D’autres encore ont trouvé une femme, ont des enfants. Ils veulent la paix et désirent s’installer dans les riches et belles terres du royaume de France. Face à eux, le roi Carolingien Charles III le simple veut également que cesse les combats. Des négociations débutent. A Rollon revient une partie du royaume au nord-ouest que l’on nommera désormais la Normandie. Le roi obtient en échange une certaine soumission de Rollon qui devient Duc de Normandie et qui doit désormais prêter allégeance. Enfin, le chef Viking s’engage à devenir chrétien. En 912, il sera d’ailleurs baptisé.

C’est lors de cette fameuse cérémonie, à Saint-Clair-sur-Epte, lors de la ratification du traité de paix et de cession des terres qu’à lieu le fameux épisode qui m’a été conté en classe. Selon l’usage, Rollon doit désormais baiser les pieds du roi assit sur son trône. Voilà bien une chose déshonorante pour un guerrier tel que lui! Après tout, sa soumission n’est pour lui qu’un paragraphe dans le traité et n’est que relative. Il considère son duché comme autonome. Toute autre conclusion n’est que rhétorique. Alors, Rollon refuse catégoriquement. Des diplomates lui font comprendre qu’il doit s’exécuter et que son obstination ne peut qu’apporter querelles et ressentiments. C’est d’accord… mais ce ne sera pas lui qui baisera les pieds du roi, mais un de ses hommes. Il se tourne vers l’un d’eux qui s’exécute sans enthousiasme. Ce dernier va vers le roi et veut que ce moment désagréable – et on veut bien le comprendre – passe le plus vite possible. Aussi, il se saisit du pied du roi… mais ne se baisse pas. On imagine sans peine la stature colossale du viking qui portant le pied du roi à sa bouche ne peut… que le renverser de son siège ! La scène se termine dans le fou-rire des convives. Je pense que pour cette fois, le roi se serait bien passé de tous ses protocoles !

La conclusion n’est pourtant pas si mauvaise pour le royaume de France qui apparaît pourtant, au travers de cet épisode, comme un perdant. C’est pourtant le contraire. La paix revient, la Normandie s’intègre parfaitement dans le royaume et les vikings oublient peu à peu leur ancienne langue et leurs origines. Ils parlent très vite le français, deviennent chrétiens et feront de la Normandie un duché prospère, riche et qui fait, aujourd’hui encore notre fierté !

Retrouvez bien d’autres aventures dans le livre de Nicolas Eybalin, Quand les lieux racontent l’Histoire de France, aux éditions Scrineo.