jeudi 29 mars 2012

L'affaire Calas : Toulouse à la une des gazettes du royaume

Dans la nuit du 13 octobre 1761, les habitants de la rue des filatiers à Toulouse sont ameutés par des cris provenant de la boutique des Calas. Une foule s’y presse et trouve Pierre Calas terrorisé par la scène qu’il vient de découvrir. Son frère, Marc Antoine gît sur le sol de la boutique, une cravate de taffetas noir serrée autour du cou. Un garçon chirurgien présent constate que l’homme a été étranglé. Il s’agit d’un meurtre. Les autorités sont immédiatement prévenues.


Vers 23h30, le capitoul (membre du conseil municipal revêtant des prérogatives politiques et judicaires) David de Beaudrigue arrive sur les lieux. Il fait rassembler les Calas, une famille de marchands protestants, composée du père Jean, sa femme, Pierre le fils, Jeannette la servante et Lavesse, un ami de Pierre originaire de Bordeaux, pour les interroger. La famille Calas a soupé vers 19 heures. Une heure plus tard, Marc Antoine sort du salon. A l’office, il tremble tellement que Jeannette lui demande s’il a froid. Celui-ci rétorque qu’il sue. Vers 21h45, Pierre raccompagne son ami à l’hôtel. En descendant, il constate que la porte de la boutique est entre-ouverte avec la clé dessus. Il découvre le cadavre de son frère. Aucun témoin extérieur ne peut confirmer ou infirmer le témoignage de la famille. Beaudrigue ordonne leur arrestation.



Plusieurs éléments de la scène du crime intriguent le capitoul. Tout d’abord, la boutique est dévastée comme lors d’un cambriolage. Cependant, la porte est cadenassée et il n’y a aucune trace d’effraction. De même, les habits de la victime sont trop propres et trop bien pliés, ce qui prouve que la victime a été habillée après sa mort. Tout confirme une mise en scène.


Les soupçons se portent sur le père, Jean Calas. L’un des ses fils prénommé Louis a quitté la maison après s’être converti au catholicisme. Selon la rumeur, Marc Antoine souhaitait se convertir à son tour. Il ne pouvait passer sa licence de droit, vu que le diplôme est réservé aux catholiques. Après deux journées d’interrogatoire, Pierre Calas explique à Beaudrigue que son fils s’est suicidé par pendaison. Ils ont maquillé le suicide en meurtre, afin d’éviter que le déshonneur ne retombe sur la famille. En effet, le suicide est considéré comme un crime et une offense envers Dieu. Celui attentant à ses jours refuse la vie que le Seigneur lui a offerte. Le suicidé est traîné et humilié à travers la ville, avant d’être jeté dans la fosse sans sacrement. Le suicidé est condamné à errer dans les limbes. Selon le père, Marc Antoine s’est pendu à une bille de bois entre les battants de deux portes de placard.




La police procède à plusieurs reconstitutions. Elles infirment toutes les explications du suspect. L’absence de bougies sous entend que Marc Antoine s’est pendu dans l’obscurité. Excepté la bille en bois, il n’y aucun autre endroit pour se pendre. Seulement, celle-ci ne se situe pas à hauteur d’homme et la pièce ne recelait aucune chaise, ni tabouret. Beaudrigue est convaincu que Pierre Calas lui ment et à ses yeux perd toute crédibilité. Transféré au Parlement pour y être jugé, il est reconnu coupable du meurtre de son fils et condamné à mort le 9 mars 1762, avec les témoignages des habitants du quartier confirmant la future conversion de Marc Antoine au catholicisme.



Cette affaire aurait pu demeurer une simple affaire judiciaire, si un proche de la famille Calas, Dominique Audibert, marchand marseillais, n’avait pas relater les évènements à Voltaire.


Le philosophe s’étonne du jugement rendu. Pour lui, il est impossible que le père ait pu tuer seul son fils. Menant sa propre enquête, il en arrive à la conclusion que Jean Calas est innocent et qu’il a été condamné pour sa religion. Désormais, Voltaire emploie le cas Calas pour continuer sa lutte contre l’intolérance religieuse. Pour ce faire, il emploie tous les moyens possibles en vue de mobiliser l’opinion publique. Il rédige un grand nombre de libelles et mémoires. Il encourage d’autres auteurs et illustrateurs à l’imiter. Il inonde de courrier les personnages les plus influents du royaume, comme la Marquise de Pompadour ou le ministre de la Justice Choiseul. Il suscite l’émotion en organisant la venue de Mme Calas à la cour du roi et dans les salons parisiens.


L’opération est un véritable succès. Le 4 juin 1764, Louis XV casse le jugement du Parlement de Toulouse. Le 9 mai 1765, tous les biens confisqués sont restitués à la veuve Calas et toute la famille est innocentée.



Selon les dernières recherches en date ont démontré que Marc Antoine Calas s’est effectivement pendu, mais à la poignée de la porte. La famille a maquillé le suicide en meurtre. L’avocat des Calas veut bien défendre la thèse du suicide, mais il pense que la police ne prendra au sérieux la pendaison à la poignée. L’avocat met en place le scénario de la bille de bois, peu crédible et qui discrédite Jean Calas aux yeux du capitoul.

L’affaire Calas demeure le symbole de la lutte contre l’intolérance religieuse, thématique fortement présente parmi les philosophes de Lumières, tout en étant une formidable opération de communication réalisée par Voltaire, qui utilise les médias et les groupes de pression, afin de peser sur l’opinion publique.



Source image :
deo-erexit-voltaire.org

lundi 26 mars 2012

Shibtu reine et épouse de Zimri-Lim, roi de Mari


L'amour est le plus souvent un thème romanesque ou anecdotique dans l'Histoire et, mis à part peut-être les longues séries d'histoires d'amour de grands souverains comme Louis XIV ou de maîtresses influentes telles Agnès Sorel ou Diane de Poitiers, ce sujet est souvent occulté au profit de la politique, de l'économie ou de la guerre. Ce domaine m'a pourtant toujours passionné car, à mon sens, il est compatible – voir lié - avec les affaires d’État et il argumentera une de mes grandes thèses sur l'influence permanente des femmes sur l'histoire de l'humanité, traditionnellement réservée aux hommes. Le rôle essentiel de la femme dans la vie politique, d'autant plus quand celle-ci est la reine, remonte profondément dans l'histoire des civilisations. Et c'est ainsi que, comme un voyage à travers les millénaires, je souhaiterais vous faire découvrir la passion, néanmoins non dénuée de respect et de sens politique, de deux êtres qui ont vécu aux XVIIIe siècle... av. notre ère: la reine Shibtu et le roi Zimri-Lim de Mari en Mésopotamie.

Mari est une cité située sur l'Euphrate au nord de Babylone. Fondée vers 2900 av. notre ère, elle connaît des périodes d'indépendance et d'autonomie (période dite des Shakkanakku) jusqu'aux environs de 1775 où un dénommé Zimri-Lim parvient à prendre le pouvoir et à rendre la ville indépendante. Un homme, un roi, Yarim-Lim d'Alep, l'a beaucoup aidé. Les deux hommes unissent leur force par traité et scellent définitivement leur destinée par un mariage : Shibtu, fille de Yarim-Lim épouse Zimri-Lim et devient reine de Mari. L'histoire de cette période cruciale dans l'histoire de la Mésopotamie nous est bien connue grâce à la découverte d'importants lots d'archives de la cité lors des fouilles archéologiques qui ont débuté en Syrie en 1933. Dans ces archives, plus de trente années de missives, lettres et dépôts administratifs permettent aux épigraphistes de mettre en lumière le fonctionnement d'une cité de grande importance d'il y a près de 4 000 ans. Lors de la destruction de Mari par Hammurabi de Babylone en 1759, ce dernier demande à son personnel administratif d'effectuer un tri dans les archives et d'emporter les lettres qui ont une importance géopolitique. C'est ainsi qu'un des scribes chargé de ce long et fastidieux travail de triage a décidé de laisser sur place des lettres de maigre importance politique mais qui révèlent plutôt l'intimité et la proximité du roi avec son épouse.

Zimri-Lim a contracté au moins trois mariages et bien que l'on sache que sa favorite fut une dénommée Yataraya, Shibtu est la seule à s'adresser au roi de manière spontanée, personnelle et affective. C'est également celle dont il nous reste le plus de sources. Zimri-Lim en retour semble lui témoigner la même affection et surtout une confiance absolue. Plongeons-nous dans leur histoire...

« Dis à mon Seigneur, ainsi parle Shibtu, ta servante... » C'est en ces termes que Shibtu, dans la traditionnelle formule de politesse qui précède chaque lettre au Proche et Moyen-Orient pendant trois millénaires, s'adresse à son royal mari. Zimri-Lim, pendant son règne, entreprit de grands voyages diplomatiques et des campagnes guerrières, notamment au côté du père de Shibtu, Yarim-Lim. Pendant son absence, le roi de Mari laisse la régence du royaume à son épouse comme l'atteste plusieurs lettres où c'est à elle de prendre les décisions et d’apposer le sceau royal:

- (Shitu) scelle (le) au moyen de ton sceau qui inscrit « Shibtu, fille de Yarim-Lim, épouse de Zimri-Lim ».

En outre, il convient à la reine de donner des nouvelles de la ville et du royaume. Garantissant l'autorité du roi en son absence, Shitu veille à la bonne tenue des bâtiments royaux et des temples :

- La ville de Mari est en bonne santé. Ton Palais est en bonne santé. Les temples vont bien.

Ou de manière plus lapidaire :

- Mari, les temples et le Palais, ça va.

Cependant, le ton des lettres ne reste pas toujours autant insensible et diplomatique. Il arrive souvent à Shibtu d'écrire de manière plus personnelle à son époux. Une lettre est ainsi entièrement consacrée à la naissance des enfants du roi :

- Je viens d'enfanter des jumeaux, un garçon et une fille ; que mon Seigneur soit content !

Mais les lettres les plus émouvantes restent bien évidemment lorsque Shibtu adresse à son mari des mots plus doux. En effet, parmi les lettres la reine fait également apporter des présents, le plus souvent des vêtements, qu'elle confectionne parfois de ses propres mains révélant son affection pour celui qui est loin d'elle pour le bien du royaume. Enfin nous terminerons par les mots qui semblent droit sortis du cœur de la souveraine. Loin et en guerre, il arrive que le roi soit exposé à maints dangers, aussi, on lit que Shibtu demande des nouvelles plus régulières et qu'elle fait prendre les présages par des devins sur le sort de son époux. Il convient de rappeler aux lecteurs qui pensaient tomber sur des recueils de poésies où la reine et le roi se chantent leur amour, que ces lettres sont contrôlées par un arsenal de scribes et qu'il n'est pas convenable pour les sujets du royaume de connaître l'intimité de ce couple royal. Aussi, ils choisissent les bons mots mais nul doute que l'un et l'autre comprennent ce qui se cache derrière chaque syllabe choisi par l'expéditeur. Enfin, rappelons qu'une partie de ces archives ont pu être détruite avec le temps ou emportée par les hommes d'Hammurabi.

- En outre, voilà que mon Seigneur peut mettre sur ses épaules l'étoffe et la chemise que j'ai confectionnés.
- Il faut que des nouvelles de mon Seigneur soient continues chez moi.
- J'ai fait prendre les présages pour le salut de mon Seigneur pour jusqu'à la fin du mois et ils sont favorables.
- Mon cœur en a conçu beaucoup de crainte. Maintenant (…) il faut qu'une tablette m'arrive de chez mon Seigneur afin que s'apaise mon cœur.

C'était les bribes d'un amour d'il y a près de 3800 ans...


Légende: sceau cylindre représentant Zimri-Lim et Shibtu (?) devant la déesse Ishtar.

dimanche 18 mars 2012

Carcassonne : une cité sous protection féminine

Le voyageur se promenant dans la coté de Carcassonne découvrira sur son parcours, devant la porte de Narbonne, entrée principale de la forteresse, le buste d’une femme se dressant.




Cette statue représente Carcas, l’épouse du roi musulman Balaak dirigeant Carcassonne au VIIIe siècle. D’après la légende, Charlemagne assiège la cité et Balaak meurt dès les premières années du siège. Carcas se retrouve seule à assurer les défenses de la cité. Inférieurs en nombre, privés de ravitaillement, la reine use de ruse et de stratagèmes pour dissuader l’armée de Charlemagne de lancer l’ultime assaut. Elle fait dresser sur les remparts des pantins de paille, qu’elle met en mouvement à l’aide de cordes et de poulies. Le siège s’éternise. A la sixième année, Carcas fait l’inventaire des réserves restantes. Les habitants lui apportent un porc et un sac de blé. La reine ordonne que l’animal soit gavé par les céréales, avant d’être jeté du haut des remparts. Le cochon s’écrasant sur le sol, libère le blé de ses entrailles. Devant cette scène, les chevaliers francs supposent que la ville regorge encore d’importants stocks, à un point tel, que les habitants se permettent de sacrifier la nourriture. Charlemagne décide de lever le siège. Néanmoins, la reine triste de voir partir ce preux chevalier, le fait rappeler pour lui livrer la ville. Afin d’annoncer la paix, Carcas ordonne que de toutes les cloches de la cité résonnent, d’où le nom de Carcas-sonne.




Dame Carcas est un personnage purement imaginaire qui apparaît au XVIe siècle, sous la plume du poète Jean Dupré, s’inspirant probablement de textes médiévaux.
La légende de Dame Carcas est à replacer dans le contexte des rais musulmans sur la Gaule au VIIIe siècle. Ayant franchi le détroit de Gibraltar en 711, ces derniers s’emparent des principales villes espagnoles avant de porter leurs intentions au-delà des Pyrénées. L’émir El Samh s’empare des villes de Nîmes, Narbonne et Carcassonne. L’avancée des guerriers musulmans s’arrête à Poitiers en 733. Par la suite, Charles Martel récupère les régions du Poitou et d’Aquitaine. Par conséquent, ce n’est pas Charlemagne, mais Pépin le Bref, qui reprend Carcassonne en 759. Ces évènements forgent pour les Occidentaux, l’image du sarrasin pillard et barbare, qui se répercute dans les textes médiévaux et perdure aux siècles suivants.
Le personnage de la femme musulmane est très présent dans les chansons de geste. A l’instar du sarrasin perçu comme un guerrier sanguinaire, la sarrasine apparaît comme une héroïne, surtout si elle est veuve. Le couple musulman termine toujours de la même manière. Le mari meurt et la femme se convertit au christianisme. Dame Carcas illustre ce schéma narratif.









images : centerblog.net/blogzine/136244-4486781-la-legende-de-dame-carcas-

mardi 13 mars 2012

Alexandre le Grand, l'Egyptien


Alexandre le Grand est une légende. Une vraie ! Et pourtant ne dit-on pas qu'une légende n'a jamais existé ? Les Grecs pensaient qu'Achille, Ulysse, Ajax étaient tout autant des légendes que des hommes qui avaient réellement existé. Alexandre ? Sa vie et son œuvre sont si extraordinaires qu’on penserait presque que son incroyable chevauchée qui le mena de Macédoine à L’Inde, n’est qu’une épopée, une fable digne d’Homère. Pourtant, à en croire les sources, si nombreuses, Alexandre a vraiment existé. Pas seulement parce que les Grecs, si géniaux et si prolifiques en histoires fabuleuses et légendaires nous le disent, mais parce que bon nombre d’autres peuples – et civilisations – l’ont rencontré et admiré. Parmi ces peuples, l’Égypte.

La comparaison est aisée : Alexandre est un roi ou un empereur universel. Le genre d'homme qui n'existe que tous les 500 ans voir tous les milles ans. Pour ma part, il y eu Sargon d'Akkad, Hammurabi, le grand Ramsès II, Alexandre – évidemment -, César, Trajan, Charlemagne, Philippe Auguste, Léonard (dans un autre registre), le roi soleil, Napoléon et Hubble ! J'en oublie certainement... qu'ils m'excusent...

On oublie assez vite qu’Alexandre a également été Pharaon et que ce titre honorifique, qui marque de son emblème des centaines de générations d’Égyptiens, compte énormément pour lui. Pas seulement pour la symbolique mais également parce que le jeune Macédonien se sent profondément attiré par cette culture millénaire. Lorsqu’il y pénètre avec son armée en 331, l’Égypte lui ouvre ses bras paisiblement sans combattre. Il arrive en libérateur des Perses et les habitants l’adoptent immédiatement comme leur nouveau souverain. Il ne manque pas d’effectuer les pèlerinages nécessaires dans les nécropoles royales de Memphis ou de Saqqarah pour rendre les honneurs à ses « ancêtres » et de faire des sacrifices aux différents dieux tel que le taureau Apis. Le clergé l'accepte et voilà un grec pharaon ! Son image incruste désormais les monuments et son profil se pare des instruments de la royauté... à l'exception de la barbe postiche ! Décidément, il n'aime pas la barbe cet Alexandre ! 

Le titre de pharaon lui offre également le statut de dieu auprès des Égyptiens. Cependant, cela n’est pas suffisant pour lui, ni pour sa mère, Olympias restée en Macédoine. Depuis l’enfance elle ne cesse de rabâcher que son fils est la progéniture de Zeus, une filiation bien avantageuse qu’Alexandre ne manque pas de rappeler et d’inscrire au nom de sa propagande : désormais il voudra être considérer comme un être divin par ses semblables ; mais peut-être le pense-t-il vraiment ? La pythie de Delphes avait, quelques années auparavant, confirmé sa réussite mais seul le grand oracle du dieu Amon à Siwah peut enfin lever le voile sur le mystère filiale d’Alexandre. Par métissage, Amon est considéré par les Grecs comme l’égal de Zeus voir la même divinité. Aussi, quand le grand prêtre de Siwah confirme – selon les dires d’Alexandre – sa filiation divine, le roi Macédonien et Pharaon d’Égypte se transforme en dieu vivant… une sorte de réincarnation d’Héraclès dont il dit descendre également.

Enfin, comment ne pas faire un parallèle évident entre Alexandre et une de ses plus grandes initiatives : la construction sur la côte méditerranéenne de la cité aux milles fantasmes : Alexandrie. Cette ville, le conquérant l’a imaginé au bord de mer, avec des dimensions grandioses et une architecture grecque. Le plan hippodamien, avec son cortège de rues à angle droit, devait devenir la vitrine du savoir-faire grecque mais aussi le résultat réussi du métissage des différentes cultures. Alexandrie serait le syncrétisme de la réussite du Macédonien !Pourtant, Alexandrie ne peut être considérée comme l’œuvre du seul et unique Alexandre. En effet, il n’y séjourne que trois mois puis confie les travaux à Dinocratès de Milet. Il n’y reviendra plus jamais mais suivra, de loin, les différents travaux. A sa mort, seule une petite partie de la ville a été construite et se sera alors à la famille des Ptolémaïdes, dynastie fondée par le général et ami d’Alexandre Ptolémée, de poursuivre les travaux. Ils bâtiront la grande bibliothèque, le phare et bien d’autres constructions qui donneront à la ville le contrôle de la Méditerranée qui deviendra dès lors le centre de la culture de l’Antiquité comme le furent avant elle Athènes ou Babylone.

dimanche 4 mars 2012

Nabonide, le premier archéologue


Quel étrange personnage que ce Nabonide (556-539 av. notre ère). Il fut singulièrement différent de tous ses prédécesseurs qui régnèrent sur le royaume de Babylone et il en fut le dernier souverain indépendant. Après lui, Perses, Macédoniens, Grecs et Parthes se partageront le trône babylonien ainsi que son rayonnement culturel et historique jusqu’à sa totale destruction aux premières heures de l’ère chrétienne. Chose exceptionnelle pour Nabonide, il fut confondu avec son ancêtre Nabuchodonosor dans la Bible et connut ainsi, grâce au récit de l’Ancien Testament et notamment du Livre de Daniel, une certaine éternité dans la mémoire des hommes - toute relative il faut bien l’avouer. Aujourd’hui, les sources épigraphiques et archéologiques ont révélé la véritable histoire de ce « roi maudit » qui avait abandonné sa cité plusieurs années pour se vouer au dieu lune Sîn et... à l'archéologie !

Nabonide était un roi. Et comme tous les grands rois qui, depuis deux millénaires, régnaient sur Babylone, il se devait d'être à la hauteur. C'est ainsi que, non content d'être le représentant du dieu tutélaire du panthéon mésopotamien, le grand Marduk, ou encore celui qui veillait à la réussite d'un royaume considéré comme gigantesque pour l'époque, Nabonide se revendiquait d'être un lettré et un scientifique. N'en déplaisait aux érudits qui connaissaient tout - ou qui croyaient tout connaître - le roi de Babylone considérait que c'est en fouillant le passé que l'on construisait un présent prospère. Loin de lui l'idée selon laquelle il fallait toujours douter de tout - comme un philosophe - pour comprendre le monde dans lequel il vivait, Nabonide passait le plus clair de son temps la tête dans la lune et … dans le sol. Car il était non seulement un adorateur du dieu lune Sîn mais également un passionné d'archéologie ! Nabonide considérait cette discipline comme instructive et révélatrice du monde passé. Mais plus que cela, le roi de Babylone n'hésita pas à faire de l'archéologie une passion qui le poussera notamment en 552 à s'exiler dans la lointaine Arabie, au sein de l'oasis de Taima dans la région du Hedjaz. Pour autant, le roi babylonien suivait une logique à la fois érudite et politique car il prenait soin de bien choisir les bâtiments anciens dont il voulait connaître le passé.

Jamais Nabonide ne choisissait de vieilles maisons ou même de petits palais : l'ensemble de ses fouilles se concentrait sur des bâtiments à caractère religieux comme des temples ou des autels anciens. L'architecture de terre qui composait l'ensemble des constructions mésopotamiennes depuis le VIIe millénaire se détériorait au fil du temps et de l'érosion lorsqu'elle n'était pas ou peu entretenue. Très croyant, le roi voulait acquérir les faveurs des dieux et du clergé en rebâtissant les temples tombés en décrépitude. Pour cela il valait mieux connaître le tracé et le plan d'origine ; donc aller chercher la source dans ses propres fondations, c'est-à-dire dans le sol. Installant de grands chantiers de fouilles dans tout le royaume, Nabonide s'entoura de spécialistes, d'historiens, de religieux, d'architectes et surtout de beaucoup de travailleurs afin d'aller chercher les premiers stades de constructions pour ensuite redonner aux temples leur splendeur passée. Car il ne s'agissait pas de raser l'ancien temple et d'en construire un avec une architecture « plus moderne ». Non ! Nabonide voulait reconstruire à l'identique les temples et s'inscrire dans la tradition des rois régnant sur l'ancien monde suméro-akkadien.

J'imagine son émotion - telle que moi je l'aurais ressenti, foi d'ancien archéologue ! - lorsque les hommes du chantier lui apportaient les briques de fondations des bâtiments. En effet, il n'est pas inutile de rappeler que les rois qui ordonnaient la construction d'un temple, faisaient inscrire sur les briques de fondations leurs noms ainsi que des formules magiques sensées protéger l'infrastructure. Et les noms qu'il découvrit étaient légendaires et antérieurs d'au moins deux millénaires. C'est ainsi qu'il déclara après avoir fait fouiller l'ancien temple d'Enlil à Sippar :

  • J'installai ses briques sur les fondation de Naram-Sîn, fils de Sargon, sans déborder ou être en retrait de l'épaisseur d'un doigt.

Nabonide alla jusqu'à reprendre la restauration du temple de Shamash à Larsa entreprise par Nabuchodonosor parce que celui-ci n'avait pas atteint les niveaux les plus anciens de fondations. Découvrant ainsi qu'Hammurabi - autre nom légendaire et surtout véritable fondateur de la puissance babylonienne au XVIIIe siècle - avait rebâti le temple, Nabonide mit plus d'ardeur et d'empressement à cette restauration qu'il imputa à la grandeur de Marduk qui voyait en lui un grand successeur du grand Hammurabi ! Ce fait révèle également la maîtrise de l'art stratigraphique par les ingénieurs du roi : ils avaient la connaissance de la chronologie et des listes dynastiques et pouvaient donc interpréter les différentes couches archéologiques qui s'ouvraient dans le sol. Ne voulant usurper ses « ancêtres bâtisseurs », Nabonide reposait à l'identique les briques de fondations inscrites, se permettant juste de recouvrir ces dernières par des briques à son nom. L'archéologie moderne a prouvé les dires du roi babylonien, révélant au passage que ses travaux descendirent parfois à près de 17 mètres de profondeur.

Cette passion pour le passé et la rénovation des monuments anciens fut cependant exacerbée par le clergé du royaume qui fabriqua, sans aucun scrupule, des faux documents de fondations dans le but d'intéresser le roi de Babylone aux bâtiments en question et d'obtenir de l'argent pour leur reconstruction. C'est le cas d'un faux document de donation que l'on présenta au roi comme étant de Manishtusu (XXIIIe siècle) qui imposa à Nabonide de restaurer d'autres bâtiments religieux de la cité de Sippar !


Nabonide reste un roi étrange. Mon sentiment pour lui est mitigé. Autant je l'admire pour sa science et le fait qu'il soit reconnu comme le premier archéologue de notre histoire... autant il m'indispose d'avoir été le dernier représentant d'une Babylone libre. Et oui, un historien peut avoir des états d'âme !