samedi 28 avril 2012

L'incendie de Persépolis par Alexandre le Grand


L’événement qui marqua durablement le Moyen-Orient du IVe siècle av. notre ère aux toutes dernières heures de l'Antiquité, au point même de faire trembler l'équilibre des forces de cette époque, fut la destruction de la grande capitale des invincibles, et néanmoins battus, Perses. Perséopolis, comme l'on nommé les Grecs, était, à l'instar de Babylone, la plus belle et la plus riche des cités de l'Empire perse. Construite sous l'impulsion du Grand Roi Darius Ier deux siècles auparavant, elle s'était installée parmi les plus belles cités de cet immense empire qui allait de l'Indus à l’Égypte. Alexandre, reprenant pour lui l'expédition tant rêvée par Isocrate et son père Philippe, s'était élancé vers l'Asie en 334 avec la ferme intention de détruire et de punir les Perses pour les envahissements successifs de la Grèce et le grand incendie d'Athènes par Xerxès en 480. Enfonçant par trois fois les armées ennemies au Granique, à Issos et à Gaugamèles, Alexandre se rue avec ses phalanges au cœur de l'Empire achéménide, bien décidé à lui infliger un châtiment, presque « corporel », à l'image de la destruction d'Athènes.

Il arrive en 330 devant l'antique capitale de Persépolis. Celle-ci est ouverte, abandonnée par ses garnisons et surtout son roi en fuite Darius III. Les soldats grecs rongent leur frein depuis des années. En effet, Alexandre refuse systématiquement que ses hommes saccagent, pillent et détruisent les villes permettant par là-même aux hommes et aux femmes d'éviter les viols et l'esclavage. Les cités Égyptiennes et surtout la luxurieuse Babylone étaient donc « indemnes ». Que faire devant Persépolis ? La cité est impressionnante et la ville lui ouvre ses portes ! Alexandre ordonne finalement de la saccager et, plus tard, il fera incendier l'admirable palais de l'Apadana, assez vaste disait-on, pour contenir cent mille personnes, en plus des fameux et célèbres Immortels de la garde impérial. Les somptueux plafonds de cèdre du Liban incrustés de pierre précieuses, la multitude de coffres à trésors, les tentures de soie et un incalculable et riche mobilier partent en fumée. Là où se déployaient auparavant d'immenses voûtes plaquées d'or, il ne subsiste plus que quelques colonnes éparses, dressées vers le ciel et un escalier où l'on distingue – encore de nos jours – une frise représentant une procession d'archers et de dignitaires allant vers le roi.

Persépolis est réduite au silence. Mais sa capture et son incendie retentissent déjà à travers tout l'Orient. Partout on déplore cette destruction... sauf en Grèce où, bien au contraire, on rend grâce aux dieux de cette vengeance. Longtemps on se demanda les raisons qui avaient poussé Alexandre à commettre cet acte d'un vandalisme tel qu'il nous ferait oublier tout l'humanisme avec lequel le roi macédonien traite les populations vaincus. A-t-il cédé à une de ces colères irraisonnées qui s'emparent parfois de lui ? A-t-il agi sous l'empire du vin, pour plaire à une courtisane du nom de Thaïs, comme le prétend Plutarque ? Croire en cet auteur, qui se révèle pourtant une autorité crédible quant à la biographie du conquérant, est rabaisser singulièrement un geste dont la portée est immense.

En réalité, Alexandre a agi en pleine connaissance de cause. Par son geste, il veut mettre fin, d'une façon définitive, à la soif de représailles que le souvenir douloureux des guerres médiques avait laissé aux Grecs. En incendiant la capitale des Perses, il entend effacer l'affront que Xerxès avait infligé à Athènes un siècle et demi plus tôt. Plus tard, à Suse, Alexandre a peut-être contemplé le magnifique code d'Hammurabi (XVIIIe siècle av.), ramené en trophée de Babylone par les Elamites, sur lequel on lisait ce célèbre adage que reprendrait la Bible et qui prend tout son sens ici : « œil pour œil ; dent pour dent ».

Devant les ruines encore fumantes, Héphestion demande à son ami intime ce qu'il pense de sa lourde décision :

« Justice est faite... et puis, les ruines de l'Apadana compensent bien celle du Parthénon ! »


Image: Apadana reconstituée

dimanche 22 avril 2012

Lord Carnavon victime de la malédiction de Toutankhamon


La malédiction des pharaons ! Ce trait littéraire, voir même tout à fait romantique remonte à la nuit des temps de l’Égypte pharaonique. Croyant en l'immortalité de l'âme, les Égyptiens ne voulaient en aucun cas, que leurs corps, une fois mort, soient détruits et dépouillés. Les conséquences sur leurs vies dans l'au-delà auraient été désastreuses. Alors, afin de se protéger, ils écrivaient des formules magiques et religieuses, vociférant contre ceux qui oseraient venir troubler leur dernière demeure et leur repos éternel. De terribles souffrances, une mort tragique et une lignée familiale maudite attendaient tous ceux qui profaneraient les tombes. Cependant, quoi de plus terrible que de s’attaquer au plus sacré des hommes sur terre, la réincarnation d'Osiris, descendant même du dieu à tête de faucon Orus : le pharaon !

Pourtant, depuis l'Antiquité même, certains hommes bravent ces malédictions pour y voler or, pierres précieuses et mobiliers. Les pilleurs de tombes ont sévi pendant plus de 4000 ans. A la fin du XIXe siècle, ils sont progressivement remplacés – sans toutefois disparaître - par les archéologues qui s'apparentent à cette époque plus à des chercheurs de trésors avec autorisations. Allions-nous découvrir, nous hommes contemporains, la joie d'ouvrir un tombeau de pharaon vierge de toute visite ? Lord Carnavon et Howard Carter sont devant ce qui semble être la dernière tombe pharaonique inviolée : celle d'un dénommé Toutankhamon. Devant la porte fermée par de la brique ils lisent tous deux deux inscriptions. La première donne le nom du résidant. La seconde glace le sang des ouvriers : « La mort touchera de ses ailes celui qui dérangera le pharaon ».

  • « Que fait-on ? demande le chef des ouvriers tremblants.
  • Quelle question ? Défoncez-moi cette porte ! » Ordonne Carnavon.

Et quelques jours plus tard... un moustique... une piqûre... une mort inattendue, et la légende prend forme !

Le fantasme s'empare du monde entier : cette piqûre d'un petit insecte, n'était-ce pas une conséquence de la malédiction planant au-dessus de ce tombeau et annoncée par le dieu des Morts, le grand Osiris ? Sous ce climat, les piqûres de moustiques sont fréquentes, mais rares sont celles qui provoquent la mort. Elles donnent le paludisme qui est tout à fait guérissable à cette époque. Pourtant, lord Carnavon en est mort. « Ces hommes vont trouver de l'or... mais aussi la mort ! », un fellah avait alors prononcé ces paroles prophétiques lorsque la porte du tombeau fut détruite par les ouvriers.

Avons-nous le droit de rejeter complètement l'hypothèse d'une malédiction ? Les Égyptiens croyaient dans la vie éternelle de leurs âmes et c'était ce qu'il y avait de plus grand dans leur religion. D'où les malédictions ! D'autres grands « pensants » s'étaient fait l'écho d'une telle croyance ou du moins y réfléchissaient-ils. Platon croyait en l'immortalité de l'âme. Aristote n'y croyait pas. Descartes était pour mais pas Spinoza. Leibniz et Kant défendaient cette thèse dans un sens positif. Hegel était indécis et ses élèves étaient séparés en deux clans : l'un défendait la survivance de notre âme et l'autre la niait catégoriquement.

Quoi qu'il en soit, Carnavon est mort d'une façon absolument inattendue ! Pourquoi a -t-on rependu qu'une piqûre de moustique a été la cause de cette mort et non, ce qui est plus vraisemblable, une piqûre de scorpion, bête sacrée chez les Égyptiens ! Pourquoi a-t-on passé sous silence l'inscription de l'entrée de la tombe rappelée plus haut ? Pendant son agonie, terrible et douloureuse, Carnavon délire en prononçant le nom du pharaon Toutankhamon et dans un moment de lucidité tous ses proches l'on entendu dire clairement : « C'est fini, j'ai entendu l'appel et je me prépare ! »

A l'instant où ces derniers mots ont été prononcés, la lumière s'éteint dans toute la maison. L'infirmière impuissante et surtout épouvantée fuie la chambre. Calmée, elle revient dix minutes plus tard: Lord Carnavon est mort. Il n’avait que 57 ans.

Toutankhamon est-il venu cherché celui qui l'avait réveillé 3000 ans après sa mort ? La légende est née.


Épilogue : Aujourd'hui encore le doute subsiste. Il m'est apparu distrayant de vous conter cette version, plus fantasmagorique. Vous trouverez, en cherchant un peu, des multitudes d'hypothèses. La dernière thèse scientifique démontrerait que des miasmes présents dans la momie du pharaon auraient infecté les poumons de Carnavon qui n'étaient pas aux meilleurs de leur forme. La version du scorpion me fait plus rêver !


vendredi 20 avril 2012

La Vénus d'Urbino de Titien

Tiziano Vecello, dit Titien en français (1490-1576), est un peintre vénitien. Dès 1510, il est déjà célèbre dans toute la péninsule italienne. Il choisit de travailler pour Venise en échange d’importants avantages en nature. Son talent interpelle les autres princes italiens puis l’empereur Charles Quint, dont il devient le peintre favori. Titien peint de nombreux portraits des grands personnages de son époque, mais également des scènes religieuses. Son œuvre connaît plusieurs étapes. Il emprunte à ses deux maîtres, Giovanni Bellini et Giorgone, les sujets et le style se caractérisant par des formes larges et cernées. Dans les années 1550, Titien travaille davantage sur la lumière et les couleurs, afin de donner davantage de profondeur à ses portraits. Cependant, Titien reste toujours classique dans sa conception d’ensemble et demeure le maître indiscutable de la peinture vénitienne.

Dans cette œuvre de 1538, exposée actuellement à la Galerie des Offices à Florence, Titien représente une femme nue allongée sur un lit dans la chambre d’une villa. Le tableau est une commande du Duc d’Urbino pour sa chambre à coucher. En effet, il est recommandé d'accrocher de beaux nus, dans cette pièce, afin de favoriser la libido la naissance d’enfants au physique privilégié.

Titien s’est très fortement inspiré de la Vénus endormie de Giorgione. A la différence du tableau de son maître, Titien nous donne à voir, une Vénus réveillée. Celle-ci regarde le spectateur dans les yeux et se laisse observer sans la moindre gêne. Seule sa main gauche dissimule son sexe. C’est un spectacle d’une sensualité et d’un érotisme extrême. L’objectif de cette peinture est d’exalter l’acte amoureux.
Néanmoins, certains éléments du tableau viennent contenir cette passion. Le chien endormi au pied de Vénus, symbolise la fidélité. En arrière plan, deux servantes s’affairent autour d’un casone, autrement dit un coffre de mariage contenant les vêtements de la mariée. Cette peinture est destinée à un usage privé et l’acte amoureux ne doit être accompli que dans le cadre du mariage.
Le tableau se découpe en deux parties. Le premier plan confère une sensation d’intimité, aspect renforcé par le rideau noir ou vert foncé. La couleur sombre resserre le regard du spectateur sur la peau blanche et claire de la femme. L’arrière plan aux couleurs plus travaillées, donne une impression de douceur à ce palais vénitien.


Fiche technique
La Vénus d’Urbino de Titien
1538
119*165cm
Galerie des Offices – Florence - Italie
Source image : wikipédia.fr

samedi 14 avril 2012

Cordouan : le Versailles de la mer

Jusqu’au 4 novembre 2012, le Musée de la Marine Nationale à Paris présente une exposition sur les phares. L’occasion nous est donnée de faire la lumière sur le plus ancien phare français toujours en activité : le phare de Cordouan.

Le phare est construit sur le plateau de Cordouan, situé dans l’embouchure de la Gironde à sept kilomètres des côtes et appartient actuellement à la commune de Verdon sur Mer. A l’origine, il est bâti sur un îlot s’élevant à quelques mètres au dessus du niveau de la mer, y compris à marée haute. En érigeant des digues, les ouvriers réussirent à s’y installer le temps du chantier. Au fil des siècles, le plateau a subi l’érosion provoquée par l’action de la mer. Désormais, cet îlot est submergé la plupart du temps, excepté lors des marées basses de forts coefficients.

Le nom « Cordouan » proviendrait peut-être de l’existence d’un comptoir commercial fondé au Haut Moyen-âge à l’entrée de l’estuaire par des Maures originaire de Cordoue.

Au XVIe siècle, le Maréchal de Matignon, gouverneur de Guyenne, se préoccupe de la navigation. Il charge l’architecte Louis de Foix de la construction. Le chantier débute en 1584 pour se terminer en 1611. Le feu se situe dans un petit dôme à huit baies fermées de vitraux. Une cheminée de forme pyramidale permet l’évacuation de la fumée. Le phare éclairait à 37 mètres au dessus de la mer.
L’édifice comporte six étages. L’entrée est surmontée d’un portail monumental. Le vestibule renferme un escalier de 311 marches menant aux différents niveaux. Au dessus du rez-de-chaussée, un appartement dit « du roi » est aménagée en 1664 sur ordre de Colbert. Il s’agit d’une pièce voutée décorée de pilastres aux monogrammes de Louis XIV et de Marie-Thérèse d’Autriche. Le but était de rendre le phare confortable, afin de susciter des vocations de gardien. Une chapelle se trouve au second étage. Pièce majestueuse pavée de marbre, elle est surmontée d’une voute percée de huit baies richement ornées. Les deux vitraux, toujours en place, datent du XVIe siècle. Le troisième étage s’ouvre sur une grande salle lumineuse. Les quatrième et cinquième étages constituent les appartements des gardiens. Enfin, le sixième étage renferme la lanterne. La richesse du décor intérieur est semblable à celle de l’extérieur. De style Renaissance, le phare resplendit de par ses ornements.

La structure subit des dégâts suite aux tempêtes, ce qui modifie plus ou moins son architecture. Si le phare est reconstruit à l’identique en 1665, il est quelque peu modifié en 1719. Le changement le plus important est réalisé par l’ingénieur Joseph Teulière entre 1782 et 1789. Prenant en considération les plaintes des marins constatant que le phare n’éclaire pas à une distance suffisante, il hausse la tour en refondant totalement la partie supérieure de l’édifice. A partir du troisième étage, l’architecture complexe de la Renaissance laisse sa place au style Louis XVI plus épuré. Désormais, le phare éclaire à soixante mètres au dessus de la mer. L’éclaire ne cesse de bénéficier des avancées technologiques dans le domaine de l’optique, des combustibles, puis de l’électricité.

Encore en activité de nos jours, inscrit aux Monuments de France, le phare de Cordouan est ouvert au public durant l’été, avis aux amateurs.





Guyenne : ancienne province française correspondant approximativement à l'Aqutaine actuelle.



Source image :
biky.blogspace.fr

vendredi 13 avril 2012

Isocrate ou l'éloge de la Grèce unie


Le Grec de l'Antiquité s'est toujours considéré comme un être à part. Différent par la langue et la culture, il ne l'est en aucune façon par la religion, polythéiste, et même par l'allure ! Sa peau teintée par le soleil riche et généreux de la Méditerranée ainsi que sa barbe fournie marquant le pas entre l'enfance et la maturité, lui font ressembler autant à un perse qu'à un anatolien... lesquels, par certains côtés, peuvent être même bien plus raffinés que lui ! Cependant, cette certitude d’apparaître comme des « gens différents » les ont amenés à diviser le genre humain en deux catégories bien distinctes : les Grecs, civilisés et policés, et enfin les Barbares incultes. Euripide, dans son Iphigénie ne déclare-t-il pas que « le Barbare est né pour l'esclavage et le Grec pour la liberté » ?

Mais malgré son essor intellectuel – indéniable –, la Grèce des cités n'a pas réussi à surmonter son particularisme municipal. Et dès le dernier perse rembarqué après la dernière invasion médique, le conflit interne et éternel à la Grèce reprend de plus belle. Athènes contre Sparte, Sparte contre Argos, Corinthe contre Thèbes... Tous, quand ils n'ont pas un ennemi commun, luttent les uns contre les autres. Les Perses, pourtant vaincus deux fois, se permettent même d'intervenir ça et là en arbitre et soufflent ainsi le chaud et le froid, installant un climat propice à la dissension des Grecs. Cela prive évidemment tout élan de rébellion contre l'immense empire perse mais surtout assure son hégémonie.

C'est alors qu'est apparu Isocrate (436 – 338 av. notre ère). En une succession de discours véhéments, il forge une idée jusque là farfelue aux Grecs : les cités grecques doivent faire la paix, s'unir afin d'imposer un impérialisme hellénique et mettre fin à deux cents ans de domination perse en Anatolie. Pendant les 98 ans de sa longue vie, il adjure les Grecs d'enterrer leur querelle désuète pour lutter contre leur ennemi commun : le Grand Roi et son empire. En bref, il exhorte les cités à concentrer leurs forces vers l’extérieur et à « fonder leur liberté sur la domination de l'Asie ». Certains auditeurs, hauts placés, s'accordent pourtant à lui accorder le mérite de vouloir être le Homère d'une nouvelle Iliade mais acquiescent sur l'infaisabilité d'une telle entreprise : la Perse est bien trop grande et puissante. On dit que le Grand Roi peut réunir en quelques semaines à peine un demi-million d'hommes venus des quatre coins de son empire ! Pour répondre à cette objection, Isocrate évoque l'expédition des Dix Mille. L'Anabase du grand Xénophon a prouvé, par son récit, que l'Asie entière est incapable de tenir tête aux Grecs sur son propre territoire ! Isocrate peut dès lors conclure ingénieusement : « Que serait-ce lorsque l'Asie se retrouvera en présence d'une véritable armée ? »

Laissons la parole à l'orateur grec. Comment voit-il les ennemis de la Grèce ?

« Les Perses constituent une foule sans discipline ni expérience des dangers, amollie devant la guerre, mais mieux adaptée à la servitude que les esclaves de chez nous. Ceux qui ont chez eux la plus haute réputation passent tout leur temps à outrager les uns et à se vautrer devant les autres. Ils sont experts dans l'art d’avilir et de corrompre les hommes »

Panégyrique d'Athènes

C'est en disciple d'Isocrate que Philippe de Macédoine convie les Grecs à participer à une croisade contre l'Asie et ce sera dans le même esprit qu'Alexandre le Grand franchira l'Hellespont en 334. Et pourtant les Grecs, si prompts à ne pas s’entendre face aux Perses, refuseront la proposition du roi macédonien, et s'allieront entre eux ... contre Philippe qui devra mener bataille pour poursuivre son rêve de mettre à genou l'Asie. C'est sur son lit de mort, en 338, qu'Isocrate apprend la victoire de Philippe à Chéronnée contre les cités grecques coalisées. Sans nul doute qu'il a rêvé ce jour toute sa vie car il sait enfin que la Grèce a trouvé son chef... et ironie du destin, ce fut le tout jeune Alexandre, 18 ans, qui sauva à Chéronnée l'issue longtemps incertaine de la bataille... et réalisa le rêve d'Isocrate ! 





lundi 9 avril 2012

La Naissance de Vénus de Bouguereau

William-Adolphe Bouguereau (1825-1905) est un peintre français fortement inspiré par ses confrères de la Renaissance et tout particulièrement par Raphaël. Il tient à maintenir la peinture dans le style académique. Il réalise de nombreux portraits méticuleux, des tableaux religieux et des scènes mythologiques. Ces dernières sont souvent prétextes à représenter dans des décors surnaturels ou archéologiques des nus féminins d’un fort érotisme.

Dans cette œuvre de 1879, exposée actuellement au musée d’Orsay à Paris, Bouguereau représente la naissance de Vénus, déesse romaine de l’amour. Selon les récits mythologiques, Vénus a jailli de l’écume de la mer, en sortant d’un coquillage. Le mot « écume » se dit aphros en grec d’où le nom d’Aphrodite. Homère nous décrit l’évènement de la manière suivante :






Le souffle du vent d’ouest l’a portée
De l’écume jaillissante et par-dessus la mer profonde
Jusqu’à Chypre, son île, aux rivages frangés de vagues
Et les Heures couronnés d’or
L’ont accueillie avec joie



Le peintre s’inspire fortement de la Naissance de Vénus de Botticelli en l’adaptant à son propre style.
Les deux centaures soufflent dans des coquillages, afin d’annoncer la naissance de Vénus. Il s’agit à proprement parler d’un évènement retentissant. Les dauphins et le coquillage rappellent l’aspect maritime.
Vénus, personnage central du tableau, représente l’idéal de la beauté féminine. Elle possède une anatomie parfaite, renforcé par son déhanchement, une peau pâle et nacrée. La chevelure abondante, symbole féminin par excellence, est mise en valeur par ses mains. Le décor est réalisé dans des couleurs pastelles effacées. Les autres personnages sont peints dans des tons sombres et sont en admiration devant la déesse. Tous ses éléments concourent à attirer le regard du spectateur sur Vénus, qui resplendit de lumière.
Les anges virevoltant dans le ciel, parmi lesquels se trouve Cupidon identifiable grâce à son arc, associent Vénus au monde du divin, tandis que ceux à ses pieds symbolisent l’innocence et la pureté. Sur la gauche, un centaure et une nymphe s’enlacent, évoquant l’amour et la sensualité.

Bouguereau livre l’image de la femme idéale à travers Vénus. Cette peinture est très idéalisée, harmonieuse et esthétique. Elle est tout a fait représentative de l’art académique, ainsi que de son peintre qui était très virulent envers les peintres impressionnistes. Ceci lui a valu au XIXe siècle de très nombreuses critiques.


Fiche technique :
La Naissance de VénusWilliam Adolphe Bouguereau
1879
300*217 cm
Musée d'Orsay - Paris - France
source image : wikipedia.fr

samedi 7 avril 2012

Napoléon et le fantôme de Mantoue


Le surnaturel n'est pas l'apanage des fous. Dans notre histoire de grands hommes, renommés, ont eu affaire avec le surnaturel. Si la notion d'intervention « extra-terrestre » est plutôt rare, ou nullement analysée comme telle par les hommes du passé, les rapports avec des interventions de l'au-delà sont courants, voir même hebdomadaires depuis que l'homme sait écrire. Nous parlons ici de fantômes, êtres que l'on aime à représenter avec des capes blanches mais qui, dans les récits, apparaissent le plus souvent en habit, parlent et ne surgissent pas pour faire peur. Néanmoins, ils dégagent à ceux qui les voient toujours la même sensation de mal-être. C'est ainsi que Napoléon, témoin indirect, mais dont la foi et la parole ne sont pas - toujours - à remettre en doute, a déjà eu affaire avec le surnaturel.

L’Empereur croyait-il aux fantômes ? On peut en effet le supposer. Cependant, l'anecdote que je me plais à vous conter ici, n'est pas directement liée à la vie de ce dernier mais à une histoire dont il a entendu parler. Napoléon n'est alors que le général Bonaparte et il rentre de sa campagne d’Égypte. Bientôt il renversera le Directoire et deviendra Premier Consul, dernière étape avant son titre suprême. Sur le bateau qui le ramène des sables du pays des pharaons, Napoléon Bonaparte profite d'une nuit douce de cette fin d'août 1801, éclairée par la lune et d'un ciel constellé d'étoiles, pour discuter avec Gaspard Monge, mathématicien et Claude Louis Berthollet, mathématicien, qui faisaient parti de la légendaire expédition d’Égypte. Le cœur léger - Bonaparte a échappé au redoutable Nelson - et l'esprit rêveur, probablement dû à la fatigue et à la douceur ambiante, il se laisse aller à raconter une histoire extraordinaire qui est arrivé au capitaine Aubelet pendant sa précédente campagne d'Italie de 1796 à 1797.

Les deux scientifiques écoutent avec attention les paroles du général. Comme de nouveaux spectateurs, asseyons-nous auprès d'eux et écoutons. Il est presque minuit, une légère brise accompagne notre bateau. Les côtes françaises ne sont pas à portée de vue. Nous sommes seuls au milieu de la Méditerranée.

  • « Vous niez le merveilleux, dit Bonaparte en s'adressant à Monge.
  • Mais, mon général, nous autres, scientifiques, sommes un peu comme saint Thomas. Et puis, la science a démontré beaucoup de faits qui sont devenus, depuis, naturels ! lui rétorque Monge.
  • Donc, vous niez le merveilleux, même si la science ne peut expliquer les phénomènes. Mais nous vivons au milieu du merveilleux ! »

Le regard du militaire devient subitement noir, plus sombre encore que la nuit qui les entoure. Regardant tour à tour ses deux interlocuteurs, Bonaparte balaye d'un revers de main toute réponse. C'est lui qui parle :

  • « Avec mépris vous avez rejeté de votre mémoire, me disiez-vous un jour, les circonstances extraordinaires qui ont accompagné la mort du capitaine Aubelet...
  • Nous en avons déjà parlé ...
  • N' interrompez pas et écoutez-moi. Voici la vérité nue. Le 9 septembre, à minuit, le capitaine Aubelet était au bivouac devant Mantoue. A la chaleur accablante du jour succédait une nuit rafraîchie par les brumes qui s'élevaient au-dessus de la plaine marécageuse. Aubenet, tâtant son manteau, le trouva mouillé. Comme il sentait un léger frisson, il s'approcha d'un feu sur lequel les grenadiers avaient posé la soupe et se chauffa les pieds, assis sur une scelle de mulet. Il entendait au loin le hennissement des chevaux et le cri régulier des sentinelles.

    Le capitaine était là depuis quelques temps, anxieux, triste, le regard fixé sur les cendres du brasier, quand une grande forme vint, sans bruit, se dresser à ses côtés. Il la sentait près de lui et n'osait tourner la tête. Il la tourna pourtant et reconnut le capitaine Demarteau, son ami qui, selon la coutume, appuyait sur sa hanche le dos de sa main gauche et se balançait légèrement. À cette vue, le capitaine Aubenet sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il ne pouvait douter que son frère d'armes ne fut prêt de lui et il lui était impossible de le croire, puisqu'il savait que le capitaine Demarteau se trouvait alors sur le Main avec Jourdan, que menaçait l'archiduc Charles. Mais l'aspect de son ami ajoutait à sa terreur, par quelque chose d'inconnu qui se mêlait à son parfait naturel. C'était Demarteau et c'était en même temps ce que personne n'eût pu voir sans épouvante. Aubenet ouvrit la bouche. Mais sa langue glacée ne put former aucun son. C'est l'autre qui parla :

    « Adieu ! Je vais où je dois aller. Nous nous reverrons demain. » Et il s'éloigna.

    Le lendemain, Aubenet fut envoyé en reconnaissance à San Giorgio. Avant de partir, il appela le plus ancien lieutenant et lui donna des instructions.


    « Je serai tué aujourd'hui, ajouta-t-il, aussi vrai que Demarteau a été tué hier. »

    Il compta à plusieurs officiers ce qu'il avait vu dans la nuit. Ils crurent qu'il avait un accès de fièvre qui commençait à travailler l'armée dans les marécages de Mantoue. La compagnie Aubelet reconnut, sans être inquiété, le fort de San Giorgio. Son objectif ainsi atteint, elle se replia sur nos positions. Elle marchait sous le couvert d'un bois. Le plus ancien lieutenant s'approchant du capitaine, lui dit :

    « Vous n'en doutez plus, mon capitaine, nous vous ramènerons vivant ! »

    Aubelet allait répondre, quand une balle siffla dans le feuillage, le frappant au front. Quinze jours plus tard, une lettre du général Joubert annonçait la mort, le 9 septembre, du capitaine Demarteau « 

Au fur et à mesure qu'il énonçait son récit, une petite troupe de curieux s'était joint à l’assistance. Les derniers mots de Bonaparte avaient donné la chair de poule aux différents protagonistes. Les plus courageux jurèrent que c'était la brise nocturne et tout le monde retourna à son sommeil ou à son occupation. Bonaparte, quant à lui, s'endormit presque aussitôt, écrasé par un destin qui s’avérera plus grandiose que ce qu'il pouvait déjà imaginer. A Alexandrie et en Égypte, les fantômes des pharaons, d'Alexandre ou de Marc Antoine lui sont peut-être apparus ... A-t-il cru rêver ? Je suis certain qu'au fond de lui, si la chose lui est réellement arrivée, il espéra longtemps que ces apparitions étaient prémonitoires d'un avenir glorieux. Comment lui donner tort ?

Et vous ? Croyez-vous aux fantômes ?

dimanche 1 avril 2012

La chute de Larsa en 1763 av. notre ère et l’avènement de Babylone


Hammurabi est une figure clé de la longue Histoire Mésopotamienne. Il marque une rupture nette avec l’ancien temps des cités et des élites suméro-akadiennes du IIIe millénaire et l’hégémonie babylonienne des IIe et Ier millénaires. En effet, si Babylone connut des périodes de dominations étrangères et des destructions au cours de sa riche histoire, elle resta comme le symbole de la puissance, de la richesse, de la beauté et de la culture jusqu’à nos jours.

C’est sous le règne d ‘Hammurabi (1792-1750) que la ville obtint ses lettres de noblesse. De tous ceux que connurent la ville sous son long et prolifique règne, un événement marqua l’avènement et l’hégémonie de Babylone sur le vieux pays mésopotamien. Cet événement, c’est la prise de la ville de Larsa en 1763 qui vit l’annexion de son royaume, qui était le plus grand de Mésopotamie, par Babylone. Comment Hammurabi a-t-il pu organiser une campagne militaire aussi importante ? Quelles en étaient les raisons et qu’elles en furent les conséquences pour la Mésopotamie ?

Les sources en présence.
Les sources de cette période sont trop peu nombreuses et sont cantonnées aux seules archives écrites sur les tablettes cunéiformes retrouvées lors des fouilles archéologiques des cités mésopotamiennes. La ville de Mari sur l’Euphrate, au nord-ouest de Babylone, est notre principale source d’information. Les lots d’archives retrouvés lors des excavations françaises des archéologues André Parrot, Jean Claude Margueron et aujourd’hui Pascal Butterlin, nous racontent assez fidèlement les événements qui se produisirent en Mésopotamie à l’époque d’Hammurabi. Malheureusement pour nous, ce même Hammurabi emporta avec lui la grande majorité des archives diplomatiques de la ville quand il envahit le royaume mariote en 1761. Mais « heureusement » pour nous, il détruisit la cité puis la brûla, pour une raison encore inconnue aujourd’hui, ce qui eut pour effet de figer la ville dans ses derniers instants et de cuire l’argile des tablettes, ce qui leur permirent de se conserver jusqu’à leur découverte. Paradoxalement, nous n’avons aucunes sources provenant de Babylone, car si la ville de Nabuchodonosor II a bien été fouillée, la ville de l’époque d’Hammurabi se trouve aujourd’hui sous la nappe phréatique. Quant à Larsa, tout porte à croire qu’Hammurabi ait ordonné la même razzia dans les archives de la ville. Enfin, la dernière source d’information primordiale qui nous soit parvenue est le nom des années de règne du souverain babylonien, qui par tradition prenait un événement marquant de l’année précédente pour nommé la suivante. 

Situation géopolitique.
Lors des fouilles de Mari, une lettre, parmi des milliers d’autres, s’est révélée une découverte primordiale pour la compréhension de la géopolitique du début du XVIIIe siècle avant notre ère. Elle fut écrite  probablement vers 1770 et destinée à rallier les tribus nomades au roi de Mari :
« Il n’y a pas un roi qui soit puissant à lui seul. 10 à 15 rois suivent Hammurabi, roi de Babylone ; Autant suivent Rim-Sin, roi de Larsa, Ibal-pi-El, roi d’Eshnunna et Ammut-pi-El, roi de Qatna, mais 20 rois suivent Yarim-Lim, roi de Yamhad. »
Il était fini le temps des grandes puissances sudistes sumériennes et akkadiennes comme Uruk, Ur, Lagash, Kish et Agadé. Seule Larsa faisait figure d’exception et avait réuni sous sa coupe l’ensemble du pays sumérien après une lutte acharnée  avec sa grande rivale Isin au XIXe siècle. Babylone, en Mésopotamie centrale, fut pendant cette période un petit royaume qui sortait de l’ombre, mais à l’avènement d’Hammurabi elle était devenue une forte puissance qui s’était beaucoup étendue.
Les grands royaumes en ce temps se situaient surtout au nord. Shamshi-Addu (1813-1781) avait réuni un grand royaume, dit de Haute-Mésopotamie, des portes de l’Anatolie en passant par l’Assyrie jusqu’au royaume d’Eshnunna. Mari était une des trois capitales gouvernées conjointement par le roi et ses deux fils. A la mort du souverain, le royaume se disloqua et Mari retourna à Zimri-Lim, descendant de la précédente famille régnante des Lim. Eshnunna enfin, au carrefour des routes commerciales dans la vallée de la Diyala, fut un grand et riche royaume jusqu’à sa prise par le sukkal (empereur) d’Elam (Iran) dont elle eut bien du mal à se relever.
A l’aube de l’affrontement entre Babylone et Larsa, les grandes puissances en présence étaient Larsa au sud, Babylone en Mésopotamie centrale, Mari et Alep plus au nord, et Eshnunna et l’empire d’Elam à l’est.

Les prémices du conflit.
C’est de la guerre qu’est né le conflit entre Babylone et Larsa. Avant de se tourner au sud, vers le puissant royaume de Rim-Sin, Hammurabi dut faire face aux redoutables armées du sukkal d’Elam Siwapalarhuhpak et à ses velléités expansionnistes sur la Mésopotamie. Pour lui faire face, Hammurabi ne put se tourner que vers Mari et Larsa, car le royaume d’Eshnunna, porte d’entrée de la Mésopotamie, était, quant à lui, déjà tombé entre les mains de l’ennemi élamite. Hammurabi conclut une alliance à la hâte avec Zimri-Lim de Mari. L’affrontement décisif eut lieu à Opis où les troupes babylano-mariotes étaient assiégées par les troupes élamites. Ce fut pendant le siège qu’Hammurabi appela plusieurs fois à l’aide le roi de Larsa, qui prétextant une possible attaque de son royaume par ces mêmes élamites, n’enverra jamais de troupes. Il faut insister sur l’enjeu de ce siège d’Opis : si la ville chutait, c’était toute la Mésopotamie qui tombait sous la domination du sukkal d’Elam.
Finalement, la ville résista et les troupes ennemies rentrèrent au pays d’Elam. Hamurabi s’autoproclama alors grand vainqueur de ce conflit, omettant de citer le précieux allié mariote.

Les motifs du conflit avec Larsa.
Après le départ des troupes élamites, Hammurabi espéra annexer le royaume d’Eshnunna en s’y faisant proclamer roi, mais ce fut un échec. Résigné, le roi de Babylone renoua des relations diplomatiques avec le sukkal d’Elam, et ce dernier répondit favorablement aux sollicitations babyloniennes. Après le revers eshnunnéen, Hammurabi tourna ses forces vers le royaume de Rim-Sin qui l’avait trahi. De l’aveu même d’Hammurabi, dans une lettre qu’il adressa à Zimri-Lim, l’attitude du roi de Larsa était ambivalente : feignant de retenir ses troupes sur ses terres à cause d’une possible attaque des troupes élamites contre celles-ci, Rim-Sin profita de l’absence des troupes babyloniennes retenues à Opis pour mener plusieurs incursions dans le territoire babylonien, qui se traduisirent pas des pillages et des déportations de population. Après la rupture des relations diplomatiques, Hammurabi décida d’attaquer le royaume de Larsa à l’aide des troupes militaires provenant de Mari.
Avant de partir en campagne, Hammurabi vérifia que les dieux lui donneraient leur approbation. La mobilisation des troupes babyloniennes s’est donc accompagnée de consultations oraculaires des dieux Marduk et Shamash. La consultation de Marduk, dieu poliade de Babylone, est indiscutable et justifiée, mais la consultation du dieu Shamash nous renseigne sur l’état d’esprit d’Hammurabi. Shamash était le dieu du soleil. Etre de lumière, il apportait la vérité aux hommes et c’est tout logiquement que les anciens mésopotamiens le considéraient comme dieu de la Justice.
Shamash était un dieu important pour Hammurabi, d’ailleurs sa représentation trône devant lui pour l’éternité tout en haut de son code de loi. Ce dieu était également vénéré à Sippar, ville incorporée au royaume de Babylone mais aussi à Larsa. L’affrontement qui s’annonçait alors, ressemblait donc tout autant à une guerre sainte qu’à une guerre de représailles où Hammurabi et le dieu Shamash réclamaient que justice soit faite contre Rim-Sin.

Le tournant : la prise de Mashkan-shapir.
Une fois les affaires liturgiques terminées, les soldats mirent le cap vers le sud et plus particulièrement vers Mashkan-shapir, ville fortifiée et verrou septentrional du royaume de Larsa. Hammurabi, roi patient, montra sa grande habilité diplomatique en obtenant la reddition de la ville sans combattre. Ainsi, tel un pasteur, il alla prêcher la clémence pour la ville dans cette guerre sainte contre Larsa « qui a méprisé le serment de Shamash et Marduk ». Mashkan-shapir était gouvernée par Sinmuballit, frère de Rim-Sin, qui commandait près de 3000 soldats. C’est finalement confiant – « d’ici trois à quatre jours, la ville de Mashkan-shapir sera conquise. » – et sans violence qu’Hammurabi obtint la reddition par la négociation.
La prise de Mashkan-shapir fut un tournant terrible pour Larsa car elle renforça la coalition. Nous apprenons ainsi par une lettre de Mari que l’armée ennemie avait fusionné avec celle d’Hammurabi : « Et l’armée du Yamutbal s’est couchée sur la couche de l’armée de Hammurabi ». La route de Larsa était à présent ouverte et bientôt les villes de Nippur, capital religieuse, et Isin, ancienne grande puissance et rivale de Larsa, tombèrent entre les mains babyloniennes.


Siège et chute de Larsa.
Hammurabi et ses alliés, forts de plus de 40 000 hommes, mirent donc le siège devant Larsa. D’après les lettres de correspondances en notre possession, il se serait déroulé au moins sur six mois. Ainsi, malgré la chute de Mashkan-shapir, la capitale, Larsa, sembla avoir encore de quoi résister. Le siège et les manœuvres militaires nous sont assez bien connus grâce à la correspondance privilégiée entre Zimri-Lim et son général Zimri-Addu commandant des troupes mariotes envoyées sur place. 
Larsa était puissamment gardée et ceinte de murailles infranchissables datant du grand roi Gungunum (1932-1906) et sans cesse entretenues depuis. Hammurabi fit construire des tours et pilonner les portes et les murs à coup de béliers. Une lettre raconte aussi les travaux de terrassements entrepris par les armées assiégeantes pour construire une rampe pour accéder en haut des murailles. Finalement, ce ne furent ni la négociation et ni les armes qui firent chuter Larsa, mais voyons à présent les raisons de la chute, non pas uniquement de la ville, mais du plus puissant royaume de Mésopotamie.

Les raisons d’une chute.
Six mois de siège auront eu raison de Larsa qui tomba enfin. Une lettre destinée à Zimri-Lim annonce la bonne nouvelle : « La lance du méchant et de l’ennemi s’est brisée. La ville de Larsa a été prise ». On ne connaît pas les véritables raisons de la chute de la ville mais, dans le prologue de son code de loi, Hammurabi se présente comme « celui qui a épargné Larsa ». Aussi, dans la même lettre qui annonçait la chute de Larsa au roi de Mari, le correspondant assure « il n’y a eu ni dommage, ni perte à remplacer. Les armées de mon seigneur vont bien. ». Ses deux indices impliquent qu’il n’y a vraisemblablement pas eu d’offensive mais que les portes se sont ouvertes et ainsi, comme une lettre nous le conte sobrement : « Les troupes babyloniennes sont entrées dans Larsa, puis elles ont pris la place-forte (palais). C’est au matin que tous les hommes sont entrés. Quant à Rim-Sin, on l’a fait sortir vivant. »
Alors, faut-il voir en Rim-Sin un roi déjà âgé, seul et affaibli par son affrontement avec le royaume d’Isin ? Certainement pas. La guerre avec Isin était finie depuis près de 30 ans  et le roi était secondé, comme cela nous a été prouvé par la présence de son frère, Sinmuballit, à Mashkan-shapir.
L’explication qui paraît être la plus plausible est que la ville n’avait plus assez de réserves de nourriture et de grains. L’année 33 du règne d’Hammurabi nous indique également que Larsa a pu souffrir d’un manque d’approvisionnement en eau, puisque le roi affirme avoir réparé et fait construire de nouveaux canaux. Une disette datant de 1781 atteste un déficit en eau provenant des canaux d’irrigation alimentés par le Tigre et l’Euphrate. On comprend alors que Larsa, manquant d’eau et de nourriture, assiégée par une coalition puissante et sans la moindre aide extérieure, ait été obligée de capituler et de laissé rentrer l’ennemi.

Annexion du royaume de Larsa.
La ville entre ses mains, Hammurabi ne dérogea pourtant pas à son attitude prudente et patiente. Il accorda tout d’abord une certaine autonomie à la ville, perceptible par le fait qu’il ne l’ait pas détruite et qu’il ne décréta pas le corpus des années babyloniennes, comme cela avait été le cas à Isin ou Nippur, mais un nouveau corpus de noms d’années qui eut, comme point de départ, la prise de la ville.
Cette attitude conciliante ne dura guère. Rim-Sin, son entourage ainsi que tous ses biens, furent déportés à Babylone, les remparts de Gungunum furent démantelés, empêchant ainsi toute tentative de révolte, et très tôt le droit babylonien s’imposa.
L’Emutbalum fut également divisé en deux régions : la première, « supérieure », au nord avec Mashkan-shapir comme chef-lieu, la seconde, « inférieure », au sud, avec tout logiquement Larsa comme capitale. Hammurabi regardait d’un œil attentif la région de Larsa et on en a pour preuve qu’il la plaça sous l’autorité de Sin-iddinam, qui fut son secrétaire particulier.

Conséquences de la chute de Larsa.
Alors qu’au commencement de son règne, la région Syro-Mésopotamienne comptait un grand nombre de royaumes tous très puissants, la fin de son règne voit Hammurabi régner sur l’ensemble de cet ensemble géographique. Larsa était le dernier royaume en Mésopotamie à pouvoir lui faire face. Lorsqu’elle sombra en 1763, Hammurabi s’autoproclama du titre de roi de Sumer et d’Akkad, porté pour la première fois par le grand Sargon d’Akkad, près de 5-6 siècles avant lui. Il prit aussi le titre de « roi qui fait coexister en paix les quatre régions » correspondant à l’ensemble du monde mésopotamien d’alors.
L’annexion du royaume de Larsa est le commencement d’une ère nouvelle. Non seulement Babylone devint le centre de toute la région mais Marduk, dieu poliade de la cité, devint la divinité prédominante dans le panthéon mésopotamien, succédant à Enlil honoré à Nippur. Enfin, Mari, pourtant l’alliée de toujours, Eshnunna, qu’il a longtemps convoitée et la lointaine Alep en Syrie tomberont entre les mains d’Hammurabi. Le pays de Sumer et d’Akkad pouvait disparaître et laisser place à la Babylonie.

Lettres.
De Hammurabi à Zimri-Lim :
« Maintenant, le Larséen (Rim-Sin) a mécontenté mon pays à force de pillage. Depuis que les grands dieux ont arraché de ce pays la griffe de l’Elamite, j’ai accordé de nombreuses faveurs au Larséen, mais il ne m’a pas récompensé par un seul bienfait. »
« Maintenant, je me suis plaint à Shamash et Marduk et ils m’ont sans cesse répondu « oui » : je n’ai pas effectué cette attaque sans l’accord de la divinité. »

Lettre d’un général mariote à Zimri-Lim :
« Come il venait de conquérir Mashkan-shapir, tout le pays du Yamutbal a crié à Hammurabi : « Longue vie à mon seigneur ! » Et l’armée du Yamutbal s’est couchée sur la couche de l’armée de Hammurabi. Hamurabi a pris la tête de ses armées et à mis le siège devant Larsa. »
« Alors que, déjà auparavant, j’avais vu l‘ardeur des Bédouins, en aucune occasion je ne leur avais vu une telle ardeur. Aujourd’hui, le dieu de mon seigneur est allé au devant des armées de mon seigneur ; la lance du méchant et de l’ennemi s’est brisée. La ville de Larsa a été prise. Il n’y a eu ni dommage, ni perte à remplacer. Les armées de mon seigneur vont bien ; que mon seigneur ne se fasse pas de souci. Nous allons bien ; que mon seigneur se réjouisse ! »

Nom d’année du règne d’Hammurabi :
31ème année : « Hamurabi, le roi, avec l’aide des dieux An et Enlil, alla à la tête de ses troupes et, grâce au pouvoir suprême que les grands dieux lui avaient donné, s’empara du pays d’Emutbalum et de son roi Rim-Sin. »
33ème année : « Hamurabi, le roi, creusa le canal (nommé) « Hammurabi apporte l’abondance au peuple bien-aimé des dieux An et Enlil » ; il fournit une eau pérenne de prospérité à Nippur, Eridu, Ur, Larsa, Uruk et Isin. »

Prologue du code Hammurabi :
« Champion des rois, combattant insoutenable, je suis celui qui a octroyé la vie à la ville de Mashkan-shapir… »
 
Glossaire.
Emutbalum ou Yamutbal : Tribu installée près de la ville de Mashkan-shapir et ayant donné son nom à la région environnante. Ce nom finit par désigner l’ancien royaume de Larsa après sa conquête par Hammurabi.
Marduk : Dieu poliade de Babylone, qui devient le dieu principal du panthéon mésopotamien à partir du IIe millénaire et dont le temple était l’Esagil (« temple au sommet élevé »).
Paléo-babylonienne (Période) : Période de quatre siècles qui sépare la chute de la troisième dynastie d’Ur en 2004 et celle de la première dynastie de Babylone en 1595.
Sukkal : Titre porté par les empereurs d’Elam (Iran) au début du IIe millénaire.
Shamash : Dieu du soleil, de la justice et de la divination. Ses deux temples majeurs, que l’on appel Ebabbar, se trouvaient à Sippar et à Larsa.