samedi 30 juin 2012

Brève histoire astronomique

L’homme a toujours et cherche encore à comprendre son univers et la manière dont tout a commencé. Toutes les civilisations ont théorisé sur l’univers en mêlant observation empirique, calcul mathématiques et explications divines. Les similitudes pouvant exister entre les différents systèmes imaginés par des civilisations éloignées, sont à mettre en rapport avec des échanges, mais aussi avec la capacité humaine limitée qui crée sans cesse les mêmes schémas. Toutes les civilisations ont honoré le soleil, source de lumière et de chaleur, synonyme de vie face aux ténèbres. Il sert de repère temporaire et rythme la vie quotidienne (tâches agricoles, rites religieux…) A l’inverse, elles n’ont pas identifié les mêmes constellations, même si toutes en avaient l’utilité, ne serait-ce que pour se repérer et se déplacer. Nous allons ici entreprendre un bref voyage spatio-temporel à la découverte des manières dont les hommes ont appréhendé les astres et l’univers.


Selon les paléontologues de l’université de Cambridge, les premières traces de l’observation du ciel remonteraient vers 30.000 av JC. Des symboles gravés sur des pierres représentant les phases de la lune servent à calculer les dates de changement de saison et donc les migrations du gibier. L’entrée des grottes ornées, éclairée lors des solstices d’été, témoignent du caractère rituel de ces lieux et d’une observation des cieux.

Les Mésopotamiens effectuent avec rigueur des relevés du ciel. Le catalogue de Mul Apin en -1100 recense 67 constellations réparties en trois chemins célestes (Nord/Sud/Equateur). Les astronomes découpent le ciel dans un système encore utilisé de nos jours. Le ciel correspond à un cercle de 360° découpé en douze égales regroupant une constellation. Le zodiaque est né. Chaque astre est une divinité qui livre un message. Comprendre le ciel revient à comprendre les dieux. Chacun des aspects sous lesquels ces astres se montrent, sont associés à une prédiction. En ce sens, l’astronomie est un véritable instrument politique. L’astrologue occupe une place importante à la cour. Il est à la fois expert scientifique et conseiller politique. Cette situation s’amenuise à partir du –IVe siècle. A force d’observation et grâce à la mise en place d’une astronomie arithmétique permettant de calculer la position des planètes, les mouvements des astres sont devenus prévisibles Les astrologues se recyclent en prédisant l’avenir des gens du peuple à partir de leur date de naissance. Les Egyptiens, quant à eux, mettent au point un calendrier de 365 jours et des journées de 24 heures en se basant sur l’observation du cycle solaire.

Les Grecs expliquent le fonctionnement des astres en inventant des modèles géométriques. L’Almageste de Ptolémée demeure la référence astronomique jusqu’au XVIe siècle. Au –Ve siècle, Eudoxe de Cnide bâtit un modèle géométrico-astronomique. Il s’agit d’un modèle géocentrique dans lequel la Terre est entourée de sphères s’emboîtant les unes dans les autres. Trois siècles plus tard, Hipparque de Nicée et Apollonius de Pergame intègrent à ce modèle la notion d’écliptique, afin d’y insérer le mouvement des planètes, dont le centre demeure la Terre. Aristarque de Samos calcule la distance séparant la Terre de la Lune et celle séparant la Terre du Soleil, tandis qu’Eratosthène mesure la circonférence de notre planète.

En Chine, les plus vieilles traces de l’observation du ciel datent de -2005. Il s’agit d’une plate forme avec des trous pouvant accueillir des poteaux servant à décomposer la course du soleil et de la lune. L’astronomie revêt une connotation religieuse. Un dérèglement ou un phénomène anormal dans le ciel constituent un mauvais présage pour le Fils du Ciel, à savoir l’empereur. Sous les Han (-205/229), un observatoire astronomique impérial est créé. Employant de 300 à 600 fonctionnaires, il est chargé de l’élaboration du calendrier, de l’interprétation des phénomènes astronomiques et de l’entretien des clepsydres mesurant le temps. Les astronomes chinois mettent au point de nombreux instruments de mesure. En 1279, Guo Shoujing conçoit un instrument à monture équatoriale muni d’un tube de visée orientable, véritable ancêtre du télescope.

Les Mayas utilisent les astres pour planifier les travaux agricoles, organiser les villes et gérer la vie politique. Les évènements terrestres et célestes sont liés. Les pyramides matérialisent cette connexion en même temps qu’elles servent d’observatoire. Les Mayas ont établi trois calendriers différents et complémentaires : le Tzolkin (260 jours) sert pour les cérémonies religieuses, le Haab (365 jours) sert pour l’observation du ciel, ainsi que pour la vie quotidienne et un calendrier lunaire. Tous les évènements sont datés avec les deux premiers calendriers. Tous les 52 ans, ces deux calendriers se rejoignent, ce qui correspond pour les Mayas à l’achèvement d’un cycle.

Dans le monde arabe, la pratique religieuse (les cinq prières quotidiennes, les fêtes, les périodes de jeûne) impose aux astronomes de répondre aux questionnements liés à la maitrise du temps. Toutes les cérémonies sont déterminées par un calendrier lunaire, un mois correspondant à une phase de la lune. Les astronomes arabes reprennent les écrits sanskrits et grecs pour les confronter à leurs propres observations et à une arithmétique plus rigoureuse. Ils élaborent de nouveaux procédés mathématiques permettant de calculer la position des planètes. Certains en viennent à envisager la rotation de la Terre et l’héliocentrisme. Ils perfectionnent les instruments de mesure et de position des astres, tels l’astrolabe.

Au XVIe siècle, Nicolas Copernic, chanoine polonais, élabore une alternative au modèle géocentrique ptoléméen. Il place le soleil au centre de l’univers. L’alternance entre le jour et la nuit est expliquée par la rotation de la Terre sur elle-même. Il est le premier à construire un autre système planétaire en s’inspirant des réflexions des siècles précédents dénonçant les incohérences entre les observations et certaines données ptoléméenne. Prudent, Copernic met plus de trente ans pour publier ses théories, qui ne connaissent un retentissement qu’au XVIIe siècle. Au Danemark, Tycho Brahé observe la course des planètes et le mouvement des comètes. Il met au point un système hélio-géocentrique. Le soleil tourne autour d’une Terre immobile au centre de l’univers. Les autres planètes tournent autour du soleil. Johannes Kepler comprend que les planètes décrivent des ellipses et non des cercles et que leur vitesse de rotation varie en fonction de leur distance au soleil. Galilée utilise la lunette pour observer le ciel. L’astronomie vient de rentrer dans sa phase moderne, mais ceci est une autre histoire.




Source image : astrosurf.com

jeudi 28 juin 2012

Ashera l'épouse de Yahvé


Le monothéisme a la vie dure ! Le dialogue est parfois  - pour ne pas dire très souvent – difficile avec ses défenseurs qui dressent des rocs, des pics, des caps… que dis-je, des péninsules pour que jamais, ô jamais, on ne remette en cause ou en doute les textes sacrés. N’existera-t-il donc jamais un monde où l’on démocratiserait l’étude historique, archéologique et philosophique du Dieu unique. Car Dieu lui-même a le droit à son Histoire ! Ses ardents défenseurs pensaient avoir tout vu, tout combattu et repoussé tous les arguments… mais que faire devant des preuves matérielles ? L’archéologie peut parfois faire des ravages dans l’obstination et les certitudes. Quelle attitude théologique prendre quand des archéologues découvrent que Yahvé, celui qui deviendra Dieu, est en concubinage ?

Ashera. C’est son nom. Généreuse et belle, Ashera est, dans la lignée des Astarté, Ishtar et Inanna, une déesse adulée par une grande majorité des hébreux du VIIe et VIe siècles av. notre ère, au côté de son époux. Elle possède une image dans le ciel puisqu’elle est assimilée à la planète Vénus comme ses consœurs mésopotamiennes. Elle n'était pas inconnue. Mais il s'agissait alors d'une simple déesse... en apparence. En effet, il y a peu, des inscriptions sur des stèles ont révélé aux archéologues que les hébreux vénéraient « Yahvé et son Ashera ».  Dieu a donc une femme! Voilà bien une hérésie pour ceux qui avaient mal interprété la présence de cette déesse mentionnée dans l’Ancien Testament notamment par Jérémie. Le prophète, en exil avec les juifs déportés à Babylone, reproche à ses compatriotes leur vénération pour cette déesse impure, représentée sur des statuettes comme une femme aux seins nus. L’entreprise de Jérémie reste sans succès : les juifs affirment que autant à Jérusalem qu’à Babylone, Ashera est généreuse et leur offre du pain en grande quantité. Et pour étayer leur propos, ils ne manquent pas de lui rappeler que d’autres avant lui leur avaient fait abandonner le culte d’Ashera et que le résultat fut « le glaive et la famine » (Jérémie 44, 17-19).

Dieu finira par perdre son épouse… inexplicablement dans le récit biblique. Elle disparaitra jusqu'à nos jours où l'épigraphie nous révèle qu' Ashera, plus qu'une simple déesse, est l'épouse de Yahvé. Dans les faits, Ashera s’éclipse de la vie de Yahvé au moment de la grande réforme religieuse entreprise par le roi Josias (VIe siècle) et terminée par le scribe Esdras (Ve siècle). Pendant cette période charnière de l’histoire religieuse, les juifs passent de la monolâtrie – considérant Yahvé comme leur dieu parmi tous les autres – au monothéisme – la reconnaissance d’un seul et unique Dieu sur terre. Le divorce fut sévère mais Ashera nous réapparait après 2500 ans sous les coups de pinceaux des archéologues sur l’ancienne terre de Canaan.

Source: Bible
                Jean Soler, Qui est Dieu?
 

mardi 26 juin 2012

L'attentat d'Anagni ou l'éveil patriotique français


L’Histoire Nationale et le patriotisme de notre beau pays, la France, ne date pas d’aujourd’hui. Mise à mal par la politique actuelle, celle-ci doit ses premières heures de noblesse aux rois Français du Moyen-Age et notamment à l’immense Philippe le Bel. Ce roi et son principal conseiller Guillaume de Nogaret, ont su exacerber un esprit national – peut-être pas encore citoyen – devant un péril considéré alors comme insurmontable : l’Eglise ! Attention, l’histoire que je vais vous conter maintenant n’est en rien le récit d’un conflit religieux mais bien celui d’une lutte de pouvoir intense entre les deux plus grandes forces de l’époque à savoir le royaume de France et la papauté, deux institutions qui se sont construites presque en même temps et parfois ensemble. Cette altercation marque le premier grand conflit entre les deux pouvoirs. Qui va gagner ?

Remontons à la fin du XIIIe siècle.

En cette fin de siècle, le roi de France, Philippe IV doit faire face à de nombreux périls. Il doit d’abord gérer son conflit avec la Flandre, qu’il a tenté d’envahir avec peu de succès, et sa rivalité avec l’Angleterre, sempiternelle alliée de tous ceux qui sont contre la France. Dans cette guerre, Philippe doit d’abord faire face à des défaites cinglantes (Bruges mai 1302 et bataille des Eperons d’or le 11 juillet 1302) avant de reprendre la main deux ans plus tard à Mons-en-Pévèle (18 aout 1804) et enfin annexer la Flandre « pacifié ». Mais voilà que dans ce conflit, un acteur inattendu veut avoir son mot à dire et user de son influence : le pape Boniface VIII. Ce dernier veut user de son pouvoir spirituel pour influencer la politique expansionniste française et trouver un compromis entre es différentes nations. Derrière cet acte louable et empli de paix, le roi de France voit, au contraire, une ingérence tout à fait regrettable du pouvoir romain. Dès 1297, Boniface VIII tente d’imposer sa politique, ce à quoi le roi lui répond qu’il est le chef :

« Votre sainteté n’a, ici, pas son mot à dire. Le gouvernement temporel de mon royaume appartient à moi seul ! Je ne reconnaît en cette matière aucun supérieur ; je ne me soumet pas à âme qui vive ! »

Voilà bien un « l’Etat c’est moi ! » avant l’heure !

Mais Boniface n’en démord pas et affirme dans une bulle (Unam Santorum) sa supériorité sur le roi. N’est-il pas le représentant de Dieu sur terre ? Philippe décide alors de passer à l’offensive. Mettant en suspend sa conquête des Flandres, il met tout son énergie contre le pouvoir autocratique et universel du pape. 


-       Mon bon Guillaume, nous décidons de lever de nouvelles taxes sur le clergé…
-       Mon roi, le pape vous répondra qu’il n’y a que lui qui peut décider de nouveaux impôts sur l’Eglise.
-       Mon vouloir est plus puissant que son pouvoir.
-      Il faut, votre majesté, que le royaume soit derrière son roi. Qu’il montre son attachement indéfectible à celui qui le gouverne. Le faire participer à votre décision peut accroitre votre popularité et atténuer la vaste politique calomnieuse qui sera pratiquée dans toutes les paroisses du royaume à votre encontre.
-       Et comment faire cela ?
-       Il faut faire juger ce pouvoir spirituel par un tribunal laïc dans lequel toutes les catégories sociales du royaume seront représentées.
-       Comme une assemblée ?
-       Oui, mon roi. Une assemblée nouvellement constituée où siègeront les différents états de la France : noblesse et bourgeois du peuple.
-      Nous ajouterons quelques membres du clergé hostiles au pape Boniface, ce qui ne manquera pas de dérision…

Et c’est ainsi qu’en 1302 est constituée la première réunion des Etats Généraux. En réponse à cette provocation, le pape convoque un concile à Rome pour allier toute la chrétienté – pour une croisade ? – contre Philippe le Bel et la France. Le roi furieux oppose à cette décision la volonté nationale de sa prédominance et interdit aux évêques Français de se rendre à Rome.

Nogaret, nouvellement nommé chancelier du roi, propose alors, contre toute attente, de faire juger le pape à un autre concile en 1303 à Lyon. Le but de ce jugement est bien évidemment d’y faire déposer Boniface VIII et ainsi d’affirmer que la volonté nationale et le pouvoir temporel peuvent dépasser l’aura du spirituelle. Nogaret prend le chemin de la résidence d’été du pape dans la petite cité d’Anagni pour lui signifier sa lettre d’accusation et son incitation à comparaitre. Et afin d’apporter plus de poids à sa démarche, il recrute à coup d’or et d’arguments le romain Sciarra Colonna ennemi intime du pape !

Le 7 septembre 1303, la petite troupe franco-italienne investie la ville et fond sortir de force le pape. Colonna est en ébullition, Nogaret tente de le calmer. Tous deux n’ont pas le même objectif :

-       Votre sainteté, argumente Nogaret, voici, au nom de mon souverain et seul maître le roi Philippe IV et du royaume de France, votre incitation à comparaitre au concile de Lyon.
-       Pourquoi attendre un concile alors qu’il peut déposer sa tiare immédiatement, bouillonne Colonna
-       Je n’ai pas à me soumettre à ton invitation ni même à me prêter à votre mascarade, répond Boniface, prend ici et maintenant ce que tu as à prendre ou va-t’en : voici mon coup, voici ma tête.

Colonna voit rouge. Voici que son pire ennemi le prend de haut et méprise tout ce pourquoi il a fait le chemin. L’homme lève alors la main et, de son gantelet de fer, assène au pape une terrible gifle. Le pape n’est plus sacré et ce coup montre l’éphémère de son pouvoir qui est plus relatif que réel. La population d’Anagni, le lendemain, se rebelle et chasse les Français mais le mal est fait. C’est un Boniface VIII hagard et absent qui rentre à Rome. Il ne se présentera pas à Lyon : il meurt un mois plus tard, à l’âge de 68 ans, après cette fameuse nuit d’Anagni non sans avoir préalablement excommunié Philippe IV et Nogaret, responsables selon lui de cette infamie… de cet attentat d’Anagni !

Que retenir de cette histoire. Primo : l’esprit national. C’est la première fois qu’une campagne de patriotisme de si grande ampleur voit le jour dans le royaume. Son aboutissement est la création du premier rassemblement « citoyen » en France avec la réunion des Etats Généraux. Secundo, l’indépendance du royaume sur le clergé. Par l’attentat d’Anagni, le roi montre qu’il peut attaquer et même « frapper » autant les intérêts du pape que son propre corps. Enfin tertio, la mise sous tutelle du pouvoir papal pendant les deux siècles à venir à Avignon.

Et Philippe le Bel et Guillaume de Nogaret ? Le nouveau souverain pontife Benoit XI lève l’excommunication du roi mais l’incite à comparaitre… le pape meurt avant. Clément V, pape Français, lève alors celle de Nogaret, à condition que ce dernier face un pèlerinage à Jérusalem… Qu’il ne fera jamais! Le temporel a pris le dessus sur le spirituel, du moins en France !

jeudi 21 juin 2012

Gniezno, berceau de la Pologne : légende de la fondation


Fondée aux alentours des VIIIe-IXe siècles par une tribu slave, les Polanes, Gniezno marque le début de l’Etat polonais. Elle devient la première capitale de la Pologne au Xe siècle et la demeure de la première dynastie royale, les Piast, qui règne jusqu'en l'an 1370. Voilà pour l’histoire officielle. Mais, tout comme Rome, berceau de l’Italie et de l’Empire romain, Gniezno, berceau de la Pologne, a sa légende fondatrice et... fraternelle.

Ici, ce n’est pas l’histoire de deux frères, Romulus et Rémus, mais de trois frères fusionnels, Lech, Czech et Rus, ayant toujours vécu ensemble, depuis leur plus tendre enfance, au même endroit. Ils y ont chacun fondé leur famille. Mais, la faim se fait sentir et les pousse à quitter la terre de leurs ancêtres pour trouver un terrain plus fertile et riche en gibiers.

C’est ainsi qu’ils parcourent tous ensemble avec hommes, femmes, vieillards, enfants, des kilomètres et des kilomètres. Les gardes encadrent l’ensemble du convoi tribal. De régions montagneuses en forêts sombres et marécageuses, aucun terrain ne trouve grâce à leurs yeux. Le moral des trois compères tend à s’affaiblir. L’ensemble de la troupe, au début si joyeuse à l’idée de changer de lieu d’habitation, se lasse de ce mode de vie nomade rudimentaire. Les femmes rêvent d’un bon nid douillet. Les enfants en ont assez de changer d’endroit perpétuellement et ne voient plus du tout cette longue marche comme une aventure. Les personnes âgées fatiguent de plus en plus. Un mort est même à déplorer. Les bavardages des premières semaines ont laissé place à un silence pesant. Les trois frères, situés à l’avant de la file, débattent ardemment :
 «  Cela ne peut plus continuer comme ça. Nous avons déjà un mort. Il faut, à tout prix et très vite, repérer une terre où s’installer, annonce Czech
- Mais que veux-tu ? On ne trouve pas de lieux pouvant accueillir nos familles : soit l’espace est trop restreint, soit les terres sont infertiles, réplique Rus
- Le problème est que l’on souhaite retrouver exactement la même chose qu’avant. Or, il faut se faire à l’idée que cette période est désormais révolue. Il faut arrêter de vivre dans la nostalgie, déclare Lech
- Et oublier nos racines, nos ancêtres ! Certainement pas !! tonne Rus
- Non, ne mélange pas tout, cela n’a rien à voir. On ne les oublie pas. Il faut juste s’adapter aux circonstances nouvelles, répond Lech
- Oui, peut-être… marmonne Rus »
Soudain, un garde vient les interrompre dans leur grande conversation :
« Il fait nuit noire. Nous ne voyons plus rien ! Mieux vaut s’arrêter ici pour bivouaquer.
- Oh c’est vrai !, s’exclame Czech, nous étions tellement absorber par notre conversation que nous ne faisions plus attention à rien. »
Depuis plusieurs semaines de marche, la mécanique est rodée. Le camp est très vite installé. Epuisé par cette longue journée, chacun va se coucher rapidement. Et qui sait, la nuit portera peut être conseil.

Le lendemain, Lech, toujours très matinal, se lève en premier. Après s’être ablutionné le visage au lac auprès duquel le campement a été installé, il relève le visage et reste ébahi devant le paysage qui s’offre à lui : un site vallonné, bordé par une forêt paraissant importante. Le campement encore entièrement endormi, il décide de s’aventurer à l’intérieur de cette dernière où il aperçoit un grand nombre d’animaux. Emerveillé par tout ce qu’il voit, il ne revient que le soir au soleil couchant. Ses frères inquiets, accourent vers lui :
« Mais qu’as-tu fais toute la journée ? Nous t’avons cherché partout Lech ? » lui apostrophe l’un des frères
Mais Lech n’entend rien. Son regard est fixé vers un immense chêne planté, sur une colline au bord du lac.
« Qu'observes-tu donc ? demande Czech
 - Regarde !, fait Lech, regarde ! Ce magnifique aigle blanc en haut de ce chêne monumental ! »
 
Les trois frères sont subjugués par ce magnifique spectacle de la nature : alors qu’un aigle s’apprête à s’envoler de son nid, ses ailes déployées sont illuminées par un rayon de soleil couchant rouge. L’aigle apparaît avec des ailes dorées et un corps entièrement blanc
« Oh oui ! Ceci est un bon présage ! Je le sentais ! s’exclame soudain Lech
- Mais quel présage ? demanda Czech
- Que cet endroit, cette contrée, ce terrain est notre futur lieu d’habitation ! Nous serons bien ici ! Je suis allé dans la forêt, au fond, et il y a plein de bêtes qui ne demandent qu’à être mangées ! Et regardez cette terre ! Cette une terre fertile : on peut y faire pousser n’importe quoi ! Le climat est bon ! Cet endroit vallonné nous protège des ennemis éventuels ! Tout est réuni !! s’enthousiasme Lech
- Euh... peut-être Lech. Mais, tu omets une chose dans ton tableau idyllique, dit Rus
- Oh toi ! Toujours à râler ! Que tu es pessimiste !
- C’est qu’il n’y aura pas assez de places pour qu’on puisse y vivre tous, poursuit Rus
- Mais tu y mets de la mauvaise volonté. Si on aménage bien, on peut vivre correctement et même encore mieux que cela. Dis-lui, toi, Czech.
- Je dois avouer que, sur ce point, Rus a raison. Regarde comme nous sommes serrés les uns contre les autres, rien qu’avec notre campement de fortune. Ca va pour une nuit ou deux, mais au-delà… »
Lech s’assoit et regarde autour de lui. Il finit par se rendre à l’évidence :
« Je dois bien dire que vous voyez juste. Je me suis un peu emporté. »
Attristé par la mine dépitée de son frère, Czech émit une hypothèse à laquelle il a pensé pendant la nuit :
« Vous vous souvenez de notre conversation d’hier ? Toi, Lech, tu as dit qu’il fallait s’adapter.
- Où veux-tu en venir ? questionne Lech »
Czech marque un temps de silence, sachant le poids des conséquences que cette annonce va entraîner : «  Je crois qu’il va falloir que nous nous séparions, pour s’installer chacun de notre côté. »
Les larmes aux yeux, les trois frères se regardent mutuellement. Chacun se doute depuis longtemps, que ce moment arriverait, sans oser se l’avouer. Au fond d’eux, ils savent qu’aucune autre issue n’est possible.

Après quelques jours, Rus et Czech finissent par partir avec leur famille respective : le premier à l’est où il fonde la Russie (ou l’Ukraine, des hésitations subsistent) et le deuxième au sud où il fonde la Bohême (aujourd’hui République Tchèque). Lech reste près de ce lac et cette colline où il aperçut, avec ses frères, un matin, sur une colline, un aigle blanc dans son nid sur le fond rouge d’un soleil couchant (d’où le rouge et blanc du drapeau polonais et l’aigle blanc comme emblème). En souvenir de ce moment marquant dans sa vie, moment où il choisit de s’installer ici, mais aussi le moment où il se sépare de ses frères, il décide de baptiser ce nouveau lieu d’habitat, pour lui et sa tribu, Gniezno (de gniazdo, nid d’aigles en polonais).



Photo, ci-dessus : Gniezno aujourd’hui. En arrière-plan, la cathédrale de Gniezno construite sur la colline Lech, fondée en 1025 et détruite en 1038. Sa forme actuelle date de la fin du XIVème siècle. Cette colline où est érigée la cathédrale pourrait correspondre à celle où Lech et ses frères auraient vu un aigle blanc s’envoler, selon la légende.


Ci-contre : Gniezno au XIXe siècle.

mardi 19 juin 2012

Scène de ménage d'Aliénor d'Aquitaine à Antioche


Sept années ont passé depuis le mariage, d'amour, - il convient de le signaler tellement ce fait est rare en si haut lieu – entre le jeune Louis VII et la belle Aliénor d'Aquitaine. Cependant, au fil du temps, l'amour, qui est encore vif chez Aliénor, semble prendre, au contraire, des allures plus monacale du côté du roi. Ainsi, Aliénor, impulsive et en demande constante de tendresse, reproche à son mari sa piété qui se manifeste par des « jeûnes » conjugaux de plus en plus fréquents ! Pourtant, le jeune couple n'a pas d'enfant, ce qui devrait, à l'inverse, encourager Louis à abandonner sa posture d'ascète pour celui d'un Don Juan ardant. La reine rend visite alors à un certain Bernard de Clairveaux, un grand et maigre mystique qui, par la vie exemplaire de piété qu'il s'imposait, passe pour un « oracle de Dieu ».

-       Depuis bientôt sept ans que je vis avec le roi et que je partage sa couche, lui dit Aliénor, je demeure stérile. Je me désespère de n’avoir jamais le fils que nous souhaitons.

Bernard de Clairveaux prend le temps de réfléchir et telle une pythie des temps anciens répond avec prophétie :

-       Cherchez donc la paix du royaume, et Dieu dans sa miséricorde vous accordera, je vous le promets – juré, je l’ai vu ! – ce que vous demandez.

Et comme un miracle, voilà que quelques mois plus tard Aliénor met au monde une petite fille qu’elle prénomme Marie, en hommage à la mère de Dieu. Bon, ce n’est pas le fils tant désiré - le petit prince - mais au moins le couple n’est pas stérile ! Cette même année de 1146, la reine « prend la croix » et décide, non sans courage mais surtout par amour, d’accompagner son mari en Terre sainte. Là-bas les croisés tentent toujours de conserver Jérusalem quand ils n’ont pas à la reconquérir. Maudits sarrasins !

En route vers la ville sainte, l’armée française fait étape à Antioche où règne un précieux allié : l’oncle d’Aliénor, le puissant et néanmoins séduisant Raymond de Poitiers. La reine ne tarie pas d’éloges sur lui :

-       Il est grand, mieux fait de corps et plus beau qu’aucun de ses contemporains !

Les dix jours que le roi et sa belle-famille vont passer ensemble au bord de l’Oronte auront des répercussions considérables sur les siècles à venir pour la France, plus considérables encore que la fameuse longueur du nez de Cléopâtre si bien philosophée par Pascal un demi millénaire plus tard. Leur première dispute ! Raymond veut que l’armée reconquière Edesse et pose des fondations solides aux royaumes chrétiens d’Orient. Louis, lui, est obnubilé par son pèlerinage et veut rendre hommage au martyr de l’humanité, Jésus. Sa décision est de se rendre au plus vite à Jérusalem.

Coup de théâtre !

Aliénor ne veut pas suivre son mari et prend le parti de son oncle. Elle lance dédaigneusement à son mari :

-       Je croyais avoir épousé un homme et non un moine !
-       Le rôle d’une épouse est de suivre son mari, lui rétorque le roi.
-       Je ne quitterai pas Antioche ! Et mes vassaux en feront autant.
-       Tu n’auras pas ton mot à dire…

Le « moine » se fâche et à la faveur d’une nuit sans lune il fait enlever sa femme ! Transportée de force jusqu’au roi, elle doit se contraindre, « prisonnière », à prendre la route de Jérusalem. Furieuse, elle proclame l’annulation de son mariage :
-       Notre union est nulle puisque nous sommes parents à un degré prohibé par le droit canonique !!!

Le divorce tant redouté n’arrivera pas à cet instant. La séparation qui causera le terrible conflit de la guerre de Cent ans sera pour plus tard. Tout semble s’arranger pendant le voyage et cette première accroche – les autres seront terribles - entre les deux êtres amoureux se termine bien ! Et oui, à leur retour en France, Aliénor met au monde un second enfant… encore une fille !


lundi 11 juin 2012

1515 : la bataille de Marignan

Le 25 janvier 1515, François Ier est couronné et sacré roi de France, sous la bienveillance de sa mère Louise de Savoie. Rien ne destinait le duc d’Angoulême à monter sur le trône, si ce n’est une série d’évènements. Le 7 avril 1498, la tête de Charles VIII heurte une poutre à l’entrée du château d’Amboise. Le choc et la chute de cheval qui s’en suit, sont fatals au roi. Son successeur Louis XII n’a pas de descendance. Sa première épouse, Jeanne de France, est handicapée et ne peut donner naissance à un enfant. Sa seconde épouse, Anne de Bretagne, ne lui donne que des filles. Lorsque Louis XII meurt le 1er janvier 1515, c’est son cousin lointain François qui lui succède.

Au moment de son avènement, François Ier souffre d’un manque de légitimité. Il n’a que 19 ans et n’est pas un descendant direct de Louis XII. Le jeune roi a besoin d’un exploit, d’un haut fait d’arme, pour asseoir son pouvoir. Il reprend la politique expansionniste en Italie de ses prédécesseurs. La nouvelle campagne est méticuleusement préparée. La vaisselle d’or de Louis XII est fondue pour récolter des fonds. D’un point de vue diplomatique, François Ier signe un traité de paix avec l’Autriche, il achète la neutralité de l’Angleterre et s’allie à Venise. Au début du printemps, il confie le pouvoir à sa mère et secondé par le Connétable de Bourbon, se met en marche à la tête de son armée comptant 50.000 hommes. En face, la Papauté s’allie avec les duchés de Florence et de Milan. Léon X, Laurent de Médicis et Ludovic Sforza organisent un barrage de défense en bloquant les cols alpestres. Sforza dispose de 20.000 suisses réputés les meilleurs mercenaires d’Europe. L’armée française se divise en deux. Le roi franchit le col de l’Argentière très escarpé et le 14 août 1515, surprend les troupes pontificales de Colonna à Villafranca. A la fin du mois, les troupes françaises effectuent leur jonction à Novare, avant de se diriger vers Milan.
Le 13 septembre 1515, les Suisses viennent aux devants de l’armée française pour les affronter dans les environs du petit village de Marignan à une quinzaine de kilomètres de Milan. La bataille fait rage jusqu’à la tombée de la nuit, sans permettre de donner l’avantage à un camp. Le cardinal Schiner, dirigeant les Suisses, décident de reprendre le combat le lendemain, plutôt que de rentrer à Milan. Le 14 septembre, les combats reprennent dès le lever du jour. L’armée française contient avec difficulté les offensives suisses. Vers les huit heures du matin, les cavaliers vénitiens arrivent sur le champ de bataille et font pencher la balance en faveur des Français.

La victoire de Marignan est immédiatement exploitée par le pouvoir royal. La date en elle-même est tout un symbole. Se déroulant le jour de la Sainte Croix, la victoire indique que Dieu est favorable au nouveau roi de France. Dans les récits français, les Vénitiens disparaissent pour laisser du roi et de son armée une image chevaleresque. Le récit de la bataille ressort en 1525, après la défaite de Pavie. Il convient de redorer le blason du roi en montrant qu’il a certes connu un revers, mais qu’il est capable de recréer cet exploit. Lors de la bataille de Pavie, François Ier est fait prisonnier et conduit à Madrid. Après cet évènement, François Ier ne participera plus directement aux batailles. Son entourage craint qu’il ne soit une nouvelle fois capturé. Marignan reste le seul haut fait d’arme de François Ier.
Suite à cette bataille, les Suisses signent le traité de Genève. Dorénavant les mercenaires suisses serviront la couronne de France. Le traité reste en vigueur jusqu’à la chute de la monarchie en 1792. La paix perpétuelle de Fribourg signée en 1516, constitue le socle de la diplomatie suisse encore de nos jours. Entrant dans une position de neutralité, la bataille de Marignan constitue la dernière grande bataille des Suisses.
Outre le fait que la France s’empare de la Lombardie, François Ier ouvre son royaume à la Renaissance. En faisant venir architectes et ingénieurs italiens, il dote la France d’une culture jugée supérieure et la fait rentrer dans la modernité.


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vendredi 8 juin 2012

Le destructeur du nez du sphinx


Voilà bien longtemps que les hommes de la riche et nourricière terre d’Egypte le contemple. On vient également de loin pour se recueillir devant lui. Le Sphinx, cet être gigantesque que les plus grands hommes révèreront comme un dieu est un porte bonheur ! Né de la volonté du pharaon Khéphren, ce mastodonte taillé dans la roche garde depuis 2500 av. notre ère environ le plateau de Guizèh et ses somptueuses tombes : les pyramides de Khéops, Khéphren et Mykérinos. Le Sphinx parcourt les siècles avec aisance bien qu’il faille régulièrement le déterrer car le sable, inlassablement, vient le recouvrir jusqu’aux épaules. La chrétienté puis l’islam passent et le culte du dieu lion à tête d’homme s’éteint progressivement sans toutefois totalement disparaître. Les musulmans d’Egypte le considèrent tel un génie et l’admirent comme une œuvre d’art défiant la nature et rendant grâce au génie humain voulu par Dieu. Malheureusement, les belles heures théologiques, bien souvent plus intellectuelles et philosophiques que liturgiques, laissent parfois place aux heures sombres dont les religions monothéistes ont su se rendre coutumières.

Nous sommes en 1378 et malgré le va et vient incessant des guerres et des croisades, il fait toujours aussi bon vivre dans l’ancien pays des pharaons. Le Nil, « ce don », s’écoule toujours et distribue comme avant sa « semence » bienfaitrice qui permet à l’Egypte d’être « un grenier à blé » de la Méditerranée. Le pouvoir des Califes a cessé depuis longtemps de faire la chasse au passé. Tout au plus on condamne, ça et là, quelques réticents qui montrent ouvertement leur incapacité à accepter la vraie foi : celle d’Allah. Juifs et Coptes coexistent, et tout ce monde essaye avec plus ou moins de réussite, de vivre ensemble. On veut surtout oublier les erreurs du passé comme celle du calife Omar qui, au VIe siècle, avait ordonné la destruction totale de la fabuleuse bibliothèque d’Alexandrie, déjà peu épargnée dans le passé. Une hérésie intellectuelle !

C’est dans ce monde là que vit le soufi Mohamed Sa’im al-Dahr. Adepte des mystères de l’islam et surtout orthodoxe musulman, il veut une observance pure et dure du Coran. Aussi, lorsqu’il voit les paysans, pourtant tous musulmans, s’enquérir de la bienveillance du Sphinx – cette idole païenne, ce symbole d’impureté, ce synonyme de tout ce qu’un soufi exècre – pour que celui-ci favorise leurs récoltes, Mohamed Sa’im al-Dahr ne tient plus ! Il harangue les foules et lance des pierres sur un paysan hérétique quand il le reconnaît. Ses discours sont enflammés et haineux, à l’image de ceux prononcés par l’admirable et non moins inspiré St Cyrille qui, presque mille ans plus tôt, réclamait courageusement le « démembrement » de la Sage Hypatie à Alexandrie.  

Cependant, le soufi ne parvient pas au même résultat. Au contraire on se détourne de lui et comble du désespoir, on lui rit au nez. On colporte jusqu’aux autorités locales l’existence de ce prédicateur « anti-Sphinx » mais on juge que les extrémistes ont toujours existé et que le meilleur moyen de les faire taire est de les marginaliser. On laisse donc faire. Conscient de son échec théologique et politique, le soufi décide de passer à l’acte. A la faveur de la nuit, emportant avec lui marteau, outillage divers de destruction et une échelle, il s’en va accomplir un terrible forfait : détruire la face du Sphinx. Effectuant avec fanatisme sa destruction, il ne voit pas les premières heures de la journée arriver. Râ, l’ancien dieu du soleil éclaire désormais le malfaiteur et les paysans qui se lèvent tôt pour accomplir leur rituel d’offrande au Sphinx, aperçoivent le soufi. Celui-ci a déjà détruit le nez et s’en prend désormais aux oreilles. Les paysans se ruent sur lui, lui arrachent ses outils – quelques coups pleuvent – et Sa’im al-Dahr est accompagné, manu militari, chez le gouverneur. Se rendant sur place, celui-ci constate les dégâts et annonce, sans autre forme de procès, la pendaison du coupable pour vandalisme.

Mohamed Sa’im al-Dahr fut pendu puis son corps brûlé par les paysans devant le Sphinx amoché. Comble de l’ironie, probablement que le soufi servit d’offrande ce jour-là !     

PS : À l’image des prêtres d’Artémis à Ephèse qui, comprenant les motifs du pyromane Erostrate, le condamnèrent à l’oubli (c’est raté !), je me suis permis de ne pas citer le nom du soufi dans mon titre. Un moyen bien dérisoire, plus symbolique qu’autre chose et surtout inutile – je le reconnais – de condamner cet acte impardonnable et heureusement condamner. Des forfaits qui malheureusement arrivent souvent ces dernières années. 

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