dimanche 22 décembre 2013

Au bon marché d'Aristide Boucicaut

Aristide Boucicaut nait le 14 juillet 1810 à Bellême dans l'Orne. Il est le fils d’un chapelier. A 18 ans, il vend des bonnets sur les marchés. Il apprend les rudiments du commerce et de la vente. En 1835, âgé de 25 ans, trouvant que la boutique de son père est trop petite pour lui, il monte à Paris. Il n’est pas unique en son genre. La capitale abrite de nombreux provinciaux venus chercher du travail et espérant améliorer leur conditions sociales. Boucicaut trouve un emploi dans un magasin nommé Au Petit Saint Thomas, rue du bac, comme commis drapier. Il y travaille treize ans et gravit petit à petit les échelons au sein de la structure. Il rencontre Marguerite Guerin, une jeune femme issue d’une famille de paysans de Chalons et qui travaille dans une boucherie.

Dans les années 1830, la bourgeoisie s’enrichit grâce au commerce. Ils ont les moyens de dépenser. A Paris, les boutiques se regroupent au sein des passages couverts, lieu clos où la bourgeoisie ne se mêle pas au reste de la population. Parallèlement, les magasins de nouveautés, dont les façades donnent sur la rue, proposent des articles de toutes sortes. La production de textile croit grâce à la mécanisation des manufactures. En 1830, le Français Henri Timonier met au point la machine à coudre. L’offre devient supérieure à la demande. Les producteurs se retrouvent avec des tonnes de biens manufacturés qu’il leur faut écouler. La bourgeoise possède les moyens financiers pour les acheter, tandis que le reste de la population sombre dans la misère. La révolution éclate en 1838. Le Petit Saint Thomas fait faillite et Boucicaut est licencié. Arrivé au pouvoir, Napoléon III comprend tout l’intérêt d’améliorer les conditions économiques des Parisiens pour éviter une nouvelle révolution et conserver son pouvoir.

Boucicaut s’associe avec Paul Videau qui tient le magasin de textile, Le Bon Marché, rue du Bac. Il rompt avec la logique marchande de l’époque. Les vendeurs cherchent à faire des bénéfices en vendant leurs articles au prix le plus élevé. Boucicaut fait l’inverse, il vend au prix le moins élevé pour attirer un grand nombre de clients et vendre davantage de produits. Sur le long terme, il génère des profits plus avantageux. Avec cette méthode, Boucicaut multiplie par dix les revenus du magasin en huit ans. En 1863, effrayé par les procédés de son associé, Videau préfère se retirer de l’affaire. Boucicaut souhaite moderniser son magasin. Il veut reproduire le fonctionnement du Sun Building à New York, un gigantesque bâtiment regroupant un nombre varié de marchandises. Profitant des aménagements d’Hausmann, il achète de nombreux terrains autour de sa boutique. Il désire une architecture très moderne. Pour ce faire, il s’adjuge les services de l’ingénieur Gustave Eiffel et de l’architecte Louis Charles Boileau. Son nouveau magasin ouvre en 1869. Les boutiques se regroupent au sein d’un gigantesque palais de 50.000 m2, au milieu des couloirs et des escaliers et sous un toit de verre.
Le fonctionnement du Bon Marché est révolutionnaire. L’entrée est libre. Le client n’est pas contraint à acheter. Les rayons proposent des marchandises variées et de qualité. Le prix est indiqué sur les articles. Les clients peuvent flâner et prendre leur temps. Les clients doivent se sentir à l'aise pour rester le plus longtemps possible. Le magasin se dote de nombreuses commodités : toilettes, salon de thé et de lecture. Les vendeurs sont au service du client. Il faut tout faire pour lui procurer du plaisir et créer le désir et l’envie d’acheter. Ainsi, le client a la possibilité de regarder, de toucher et d’essayer les objets. Le toucher procure l’envie de posséder l’objet. Les clients ont la possibilité de rendre les articles s'ils ne leur plaisent pas. Cette stipulation a dû être restreinte, car les clients rapportent les articles parfois des années après la vente.

Boucicaut fait des femmes le cœur de sa clientèle. A cette époque, les bourgeoises sont cantonnées au foyer. Leur seul espace de liberté réside dans l’église, le cimetière et le salon de la maison. Dans ces endroits, elles se retrouvent ensemble pour se divertir. Le Bon Marché constitue un nouvel espace de liberté pour les femmes qui (re)découvrent qu’elles ont un corps, des désirs et des envies personnelles. Les bourgeoises sortent seules pour se rendre dans les grands magasins et se retrouvent entre elles, ce qui était une chose plutôt rare auparavant. Les femmes passent jusqu’à 12 heures dans les magasins et en compagnie des vendeurs. Une femme respectable ne doit pas être touchée par des inconnus. Les hommes s’inquiètent de voir leurs épouses ne plus tenir leur place au domicile. L’Église s’inquiète des désaffections aux messes. Les curés prononcent des sermons sur l’orgueil, la gourmandise et le désir de possession.
Boucicaut remplace les vendeurs par des vendeuses, afin de ne pas perdre la respectabilité de son établissement. A la fin du XIXe siècle, le Bon Marché compte 4000 employés dont la moitié sont des femmes. Ces emplois permettent aux femmes des classes populaires d'avoir des perspectives sociales. Elles peuvent ainsi acquérir un logement et des revenus et donc de gagner une relative autonomie. Néanmoins, leurs conditions de travail sont très difficiles. Elles travaillent jusqu'à treize heures par jour, souvent debout pour un salaire très bas. Elles sont sans cesse sous la menace d'un licenciement, si elle ne vendent pas assez.
Boucicaut instaure des protections sociales pour ses employés. Il fonde une caisse de retraite, permet l'accès gratuit au réfectoire pour les employés les plus pauvres et accorde des jours chômés et des primes accessibles tant aux hommes qu'aux femmes.

Afin d'attirer davantage de clientes, Boucicaut s'adresse aux femmes, mais aussi aux mères. Pour ce faire, il s'intéresse aux enfants. Il distribue des ballons et des images humoristiques ou pédagogiques. Ces images constituent des séries de 6 à 8 numéros. Les enfants ont envie de posséder toutes les images et incitent leur mère à se rendre au magasin. Boucicaut installe des magasins de jouets. Les femmes culpabilisent et achètent des jouets pour leurs enfants. Elles ont à cœur d'être des mères modèles, rôle que la société leur confère. Le magasin donne l'illusion du bonheur. Dans son roman Au Bonheur des dames, Emile Zola présente les clientes comme des victimes d'une course à l'argent dont les propriétaires des grands magasins sont les profiteurs. Les traités de médecine traitent de l'irrationalité et de l'hystérie féminine. La cleptomanie est une nouvelle maladie psychologique.

Pour écouler les productions, il faut créer l'envie et le besoin. Le tailleur britannique Worth introduit l'idée de la mode de saison. Il faut changer de vêtements (couleurs, matériaux) en fonction des saisons. La frivolité caractérise désormais la société. Les gens n'achètent plus par nécessité, mais pour se montrer. Les biens deviennent jetables. Il faut posséder l'objet dans l'aire du temps. La production à grande échelle standardise les vêtements. Ce phénomène engendre des complexes physiques. On est trop gros, trop petit, trop grand, trop maigre pour porter tels ou tels vêtements. Le vêtement ne s'adapte plus à la personne, c'est la personne quoi doit s'adapter aux vêtements.
Boucicaut met au point les soldes pour écouler les stocks avant de les renouveler avec de nouveaux articles. Les magasins distribuent des agendas présentant les dates des soldes, des nouvelles collections et des fêtes. Il reprend l'idée d'un entrepreneur américain qui a transformé les fêtes religieuses et folkloriques en fêtes commerciales.
 En 1870, Boucicaut met au point des catalogues de vente par correspondance. Ces catalogues sont expédiés dans toute la France, l'Europe et même jusqu'en Amérique. Les clients commandent par courrier et sont livrés à domicile. Le magasin propose aussi un service de livraison à domicile pour les articles achetés en magasin. Plus de 250 voitures livrent dans toutes la région parisienne. Les catalogues proposent des marchandises, mais aussi un mode de vie au travers des vêtements, des meubles, de la vaisselle, des valises et des articles de loisir.

Aristide Boucicaut meurt le 26 décembre 1877. Son épouse reprend la boutique avec son fils qui décède en 1879. Elle instaure des allocations pour les mères de famille et finance la construction d'hospice dans toute la France et la recherche médicale. A sa mort en 1887, elle lègue la moitié de ses biens aux employés du magasin. Elle a le droit à d'importantes funérailles.
Le modèle du Bon Marché est repris en France et à l'étranger. Marie-Louise Geay et Ernest Cogna, deux anciens employés du Bon Marché, ouvrent la Samaritaine, idem pour le Printemps, à côté de la gare Saint Lazare, créé par un ancien employé du Bon Marché. Les galeries Lafayette, ouvertes en 1894, offrent des articles de confections à des petits prix pour être accessibles aux classes populaires. Les fabricants des galeries La Fayette copient et reproduisent les vêtements portés par la grande bourgeoisie. En 1902, l'américain Harry Selfridge ouvre son magasin à Londres. Il propose en plus des boutiques un tas de services diversifiés.

Dans une certaine mesure, les grands magasins réduisent les distinctions sociales. Toutes les femmes portent des vêtements similaires et fréquentent les mêmes boutiques. La solidarité féminine se renforce. Certains historiens opèrent le parallèle avec l'émergence des mouvements féministes. En 1905, les Suffragettes réclament le droit de vote. Harry Selfridge autorise les Suffragettes à se réunir dans ses magasins. Il les soutient financièrement en échange de publicité. Il vend tous les articles pour les soutenir : papier, encre et des vêtements blancs. Le blanc constitue un code de couleur pour les femmes soutenant le mouvement. En 1912, les Suffragettes saccagent les grands magasins considérés comme le symbole de l'exploitation des femmes.
La femme possède de l'argent et investit l'espace public. Acheter, c'est posséder, c'est montrer qu'on a du pouvoir. De nombreuses femmes deviennent auto entrepreneuses en ouvrant leur propre magasin en province après avoir économisé durant plusieurs années. Elles conservent le nom du Bon Marché.


Source
Texte : Au bonheur des dames : l’invention des grands magasins, documentaire réalisé par Sally AITKEN et Christine LE GOFF, France, 2011, 86min.




mardi 10 décembre 2013

Oman : au pays de Sindbad le marin

Oman est situé à l'extrême sud-est de la péninsule d'Arabie. Le pays est bordé par la mer d'Arabie au sud et au sud-est, le golfe d'Oman au nord-est, les Emirats arabes unis au nord, l'Arabie saoudite à l'ouest et le Yémen au sud-ouest et dispose d’un littoral long de 3.000 kilomètres. A l’intérieur, des montagnes arides et des déserts s’étendent. La population se concentre sur le littoral. La pêche demeure une tradition importante. Les eaux chaudes sont propices à la présence de thons, mérous, dorades. Oman possède une position stratégique dans le détroit d’Ormuz reliant le Golfe Persique et l’Océan indien, par lequel transite 40% des importations mondiales de pétrole. Le pays se situe à proximité des côtes de l’Iran, de l’Inde et de l’Afrique, avec un accès aux fleuves du Nil, du Tigre et de l’Euphrate qui sont les portes de l’Orient et de l’Occident.


En -3000, un commerce local s’est déjà développé. Il porte sur des produits de base comme les coquillages ou le bois. Oman ne disposant pas de ressources en bois, ni en fer, doit les importer. Cette situation favorise le développement d’un commerce maritime, car l’intérieur des terres est désertique. Des routes commerciales s’établissent vers l’Afrique, la Mésopotamie et l’Inde. Les Mésopotamiens s’approvisionnent en cuivre qui se trouve dans les montagnes omanaises. Des systèmes d’extraction et d’acheminement vers les ports sont mis en place. A la fin de l’âge du bronze, le réseau commercial s’amenuise, d’une part, à cause du déclin des Harappa en Inde, et d’autre part, à cause de l’émergence des Phéniciens. Ces derniers prennent le contrôle de la Méditerranée et sillonnent la Mer rouge et les côtes africaines.A partir de la fin du –IVe siècle, les marchands arabes s’enrichissent grâce au commerce de l’encens. Un siècle plus tard, Sumhuram est le plus grand port omanais. Les archéologues ont découvert des amphores grecques et de la céramique iranienne. Le port était un relais entre la Grèce et l’Egypte d’une part, et la Chine, l’Inde et la Mésopotamie d’autre part. Les marchands y échangent des tissus, du coton, de l’huile, des céréales et des épices. La ville de Sumhuram était une place commerciale pour l’encens.
Un marchand grec du -Ier siècle, rapporte que les Arabes sont présents sur tous les littoraux de l’Afrique et de l’Inde. De plus, ils s’intègrent aux populations locales. Ils maîtrisent la langue et les coutumes des autochtones et sont parfois proche du pouvoir. Le même marchand grec décrit le port de Cana grouillant de monde et de navires, avec ses cohortes de chameau transportant l’encens, un bien aussi précieux que l’or. Il sert pour les rituels religieux. Sa fumée est réputée pour apaiser les dieux. Les Grecs l’utilisent en médecine pour traiter les hémorroïdes. Dans la Bible, les rois mages offrent de l’encens au Christ.
Les coques des bateaux sont construites avec des bottes de roseaux liées avec des cordes et arrimées à des châssis en bois et recouvertes d’une couche de natte tressée. Elles sont enduites de bitume et d’huile de poisson pour assurer l’étanchéité et de chumam, un mélange de graisse de chèvre et de chaux pour la protéger des plantes aquatiques. Les bateaux sont équipés d’un mât et d’une quille en bois. Pline l’Ancien parle des bateaux cousus du port d’Omana. Les bateaux cousus sont le type le plus fréquent dans l’Océan indien. Ces navires possèdent des voiles carrées faites en toile ou en feuille de palmier, différentes des voiles latines triangulaires. La voile carrée est idéale pour naviguer avec le vent en poupe, mais pas pour naviguer au pré serré. Les navires possèdent deux commandes de direction : les rames de gouverne et le gouvernail médian. Les rames en bois sont situées de part et d’autre de la coque à l’arrière. Les manœuvres se font à la main. Le gouvernail à l’arrière est manipulé à l’aide de cordage. Le cordage, en chanvre ou en fibre de coco, permet d’avoir une coque plus flexible, qui épouse mieux la forme des vagues. De plus, les pièces sont facilement interchangeables. A l’inverse, il prend davantage l’humidité et les marins doivent écoper régulièrement. Les matériaux de construction des cordages sont importés d’Asie, jusqu’au XIIIe siècle. Ensuite, des cultures de chanvre se développent à Oman.
Il faut trois mois pour relier Oman à l’Inde sans escale. A bord, les marins se nourrissent de poissons séchés, de dattes et de pain. Les temps de repos sont irréguliers à cause des surveillances, des réparations, du contrôle de la route. Les nuits sont froides et les journées humides. Parfois, il n’y a aucun vent et le navire stagne durant plusieurs jours. Les marins s’occupent en chantant, en se racontant des contes, en priant ou en pratiquant du sport.


Au Moyen-âge, Oman est une étape sur la route maritime de la Soie reliant l’Europe à la Chine. Elle constitue une alternative à la route terrestre plus sécurisée, car moins soumise aux changements politiques du Moyen Orient et de l’Asie centrale.
Entre le VIIIe et le XIIIe siècle, Zafar est l’un des ports les plus importants de la région. Les taxes sur le commerce rapportent à la ville 400.000 dinars d’or par an. Une famille peut vivre pendant un mois avec deux dinars d’or. Les archéologues ont retrouvé des pièces de cuivre pour le commerce local et des lingots d’or et d’argent pour le grand négoce. Le port de Sohar est un centre de production et d’exportation de cuivre. Il connait son apogée au Xe siècle, comme l’atteste l’architecture de certaines maisons. Les murs sont en brique d’argile recouverts de céramique. Sohar est réputée pour être le lieu de naissance de Sindbad le marin au VIIIe siècle. Sindbad est un personnage fictif, issu des contes mettant en scène les exploits de marins, des créatures fantastiques et des lieux exotiques. L’histoire de Sindbad résulte d’une compilation de différentes vies de marins et fait référence à des lieux réels. En 1690, Antoine Galland rentre d’Istanbul avec la traduction française de ce conte et le publie. Devant le succès rencontré, il traduit de nombreux contes syriens et les assemble dans un recueil intitulé Les mille et une nuits. A la fin du Moyen-âge, les ports de Qalhat et de Juffar font la joie de l’empire d’Ormuz. Ils sont spécialisés dans les perles, les encens, les épices et les chevaux.
Des épaves omanaises ont révélé de la vaisselle et de la céramique de Changsha, produite massivement sous la dynastie Tang. Les archéologues ont également retrouvé de la porcelaine blanche, des miroirs en bronze et des pots bleus richement décorés. Les inscriptions en arabe présentes sur ces objets indiquent leur lieu de consommation. Elles apportent la preuve de relations commerciales entre la Chine et l’Arabie. La Chine produit à grande échelle des biens destinés à l’exportation. Au IXe siècle, les Arabes sont présents dans les grandes villes asiatiques, notamment chinoises. Il existe un guide de la communauté arabe de Guangzhou. Il mentionne l’existence dans la ville d’une mosquée, d’un bazar et d’un cadi, un juge musulman nommé par l’empereur de Chine pour maintenir l’ordre au sein de la communauté musulmane.
La culture arabe se transmet généralement à l’oral sous la forme de poèmes ou de chanson récitée. L’avènement de l’Islam au VIIe siècle correspond à un âge d’érudition avec la création de centres d’études dans lesquels les Arabes préservent et traduisent les traités anciens. Ibn Majid rédige au XVe siècle Le Livre d’informations utiles sur les principes et les règles de la navigation. Il retrace l’histoire de l’Océan indien, énonce les principes de la voile, décrit les côtes, les récifs, les courants, les ports, les vents, les conditions météorologiques, la position et le mouvement des étoiles. Le navigateur omanais Soliman al Mahri, dont la tradition veut qu’il fut un élève d’Ibn Majid, rédige à son tour un traité faisant autorité. Il réduit la liste des étoiles, décrit les eaux et les terres du Bengale, du détroit de Malacca et de Chine. Il répertorie les marchandises produites et exportées par les pays du Sud-est asiatique. Ces deux traités sont des références adoptées par les navigateurs européens. Tandis que les Européens se repèrent au soleil, les Arabes se repèrent aux étoiles. L’étoile polaire, qui demeure immobile, constitue la référence. Les navigateurs utilisent le kamal, un rectangle de bois avec une longueur de ficelle enroulée au milieu. Cet instrument sert à mesurer la distance entre une étoile et la ligne d’horizon. Un nœud à la corde sert de point de repère pour rester à la même latitude. A partir du Xe siècle, ils utilisent également l’astrolabe, servant à déterminer la position des astres et la boussole magnétique mise au point par les Chinois. Ces deux inventions traversent le monde musulman pour parvenir en Europe au XIVe siècle, via l’Espagne.



En 1498, Vasco de Gama contourne l’Afrique et longe les côtes omanaises pour se rendre en Inde. La légende veut qu’un marin omanais, nommé Ahmad Ibn Majid, ait guidé le navigateur portugais dans l’Océan indien. Ce personnage apparait dans les récits arabes. Toutefois dans les récits portugais, ce marin n’est pas omanais, mais indien. A partir de Goa, les Portugais bâtissent un empire maritime dans l’Océan indien, prenant possession par la force de certains ports omanais, tel Ormuz en 1515. En situation de conflit, les Portugais construisent des forteresses pour se défendre. De plus, au XVIIe siècle, les Omanais subissent la concurrence des Français, des Anglais et des Néerlandais.
L’Imam Nasir bin Murshid unifie les terres sur un programme anti impérialiste européen. Profitant des conflits entre Européens, il lance à partir de 1632 des campagnes militaires pour récupérer les ports de Sohar, Julfar et Mascate. En 1650, les Portugais sont chassés des côtes omanaises. Aidés des Anglais, les Omanais continuent de les combattre en Inde et en Afrique. La flotte de guerre omanaise n’a rien à envier à celle des Européens. Des marins occidentaux servent sous les ordres de capitaines omanais. En 1660, les Français s’installent à Mascate et établissent des relations commerciales avec Oman. Au XVIIIe siècle, les Omanais profite des tensions entre Français et Britanniques pour conserver leurs avantages.



Le XIXe siècle est une période de repli pour Oman. Le pays est rongé par des rivalités internes. Les différentes factions s’allient avec les Perses, les Ottomans et les Européens. De plus, Oman a perdu ses comptoirs en Afrique et accuse un retard technologique. Sa flotte ne rivalise plus avec les bateaux à vapeur européens.
La présence britannique dans l’Océan indien se renforce. Ces derniers luttent contre la piraterie et le commerce des esclaves. Les Français possèdent Madagascar, les Comores, la Réunion et des territoires sur les côtes africaines. En 1807, la France et Oman signent un traité de paix perpétuelle. Un consulat français s’installe à Mascate. Puis en 1844, les deux pays ratifient un traité officiel de commerce et d’amitié. Les Etats-Unis arrivent à leur tour dans l’Océan indien. En 1838, les deux pays adoptent un traité de commerce. En 1840, Ahmad Bin Na’ man est le premier ambassadeur omanais à poser le pied en Amérique. Son arrivée à bord d’un vaisseau de guerre et son escorte armée, terrifient les New-yorkais qui croient à une invasion. Ahmad Bin Na’ man apporte de nombreux présents pour le Président Martin Van Buren. Le Président lui dit que la Constitution lui interdit de recevoir des cadeaux. Ahmad Bin Na’ man rétorque que le Sultan n’apprécierait pas ce refus et que lui-même pourrait le payer de sa vie. Cette situation pousse le Président à demander au Congrès le vote d’une loi autorisant les présidents à recevoir des présents au nom du peuple américain. L’institut du Smithsonian est créé pour entreposer les cadeaux diplomatiques.

En 1835, l’Amiral François Edmond Paris répertorie tous les types de bâteaux omanais et étudie leur conception. Il est surpris de voir que les bateaux sont montés à l’envers. A l’inverse de ce qui se fait en Europe, les ouvriers commencent par construire la coque, avant d’emboiter le squelette de la charpente qui soutient l’ensemble. Les planches sont cousues entre elles avec de la corde. Cette méthode de construction est caractéristique de l’Océan indien. De retour en France, il publie en 1843 un Essai sur la construction navale des peuples extra-européens. Ce livre est une compilation de notes et de croquis d’embarcations locales des quatre coins de la planète, que l’amiral a eu l’occasion de rencontrer lors de son tour du monde à bord de l’Artémise. Les navires omanais nous sont connus principalement grâce à son œuvre. Citons-en quelques-uns. Le shashah est un canot rudimentaire fait en palmier avec une rame et une petite voile. Il est utilisé pour la pêche côtière. Seules une ou deux personnes peuvent monter à bord. Le zaruqah est un bateau de pêche mesurant 8 mètres de long et présente la particularité d’être amphidrome, c'est-à-dire qu’il peut se déplacer en avant ou en arrière sans faire demi-tour. Le badan est le nom générique pour désigner les navires assez grands pour la pêche en haute mer et le commerce. Il présente une coque incurvée. Le hatilil est un navire de guerre. Il est souvent très décoré. Sa coque arbore des reliefs sculptés ou des versets du Coran. Le ghanjah est un cargo imposant destiné au commerce international. Il mesure 35 mètres de long. Sa poupe est carrée et sa proue se termine par une boule.


Depuis les années 1970, Oman connait une nouvelle croissance grâce à la production et au transport du pétrole. Les Omanais l’appellent le nouvel encens, preuve qu’il contribue à la richesse du pays. Le détroit d’Ormuz, partagé avec l’Iran, redevient une région de première importance. Oman s’ouvre de nouveau sur le monde. Le pays revitalise son héritage maritime pour se moderniser et favoriser l’adaptation au monde moderne. Les littoraux sont aménagés suivant des logiques maritimes et économiques : industrie lourde (raffinage, pétrochimie), industrie halieutique, plate forme logistique pour les porte-conteneurs et les sports de loisirs nautiques. Jouant dorénavant un rôle dans le maintien de la paix de la région, la marine royale est recréée. Outre la sécurité nationale, elle lutte contre la contrebande et l’immigration et apporte une aide humanitaire. Symbole de ce renouveau maritime, Oman participe à des compétitions de grands voiliers. Le pays a remporté à neuf reprises le Trophée de l’Amitié.


Sources
Texte : FURMAN Megan : Oman et la mer, Musée National de la Marine, Paris, 2013 114p.
            Exposition au musée du 16 octobre 2013 au 5 janvier 2014.
Image : http://www.armada.org/navires/shabab-oman



mardi 26 novembre 2013

Histoire du cheval

La domestication
Il y a 52 millions d’années, le cheval apparait en Amérique du Nord. Il y a 2.5 millions d’années, les chevaux traversent le détroit de Béring et se répandent peu à peu en Asie et en Europe. Parallèlement, ils disparaissent du continent américain pour être réintroduits au XVIe siècle par les conquistadors.
En -40.000, les Hommes découvrent le cheval. Cet animal herbivore, vivant en petits troupeaux, leur fournit jusqu’à 150kg de viandes, des matières premières (crin, peau, graisse, tendons). Il présente l’avantage d’immigrer très peu et donc d’être accessible toute l’année.
Le cheval est l’animal le plus représenté dans les peintures rupestres. Il se trouve souvent en tête des files d’animaux ou au centre des compositions. Des objets de la vie quotidienne (bijoux, bâton) épousent sa forme. Les hypothèses sur les valeurs et les symboliques attribuées au cheval ne sont pas tranchées : s’agit-il d’un symbole de pouvoir, d’une divinité ou d’un ancêtre mythique ?
Vers -4.500, les hommes présents dans les plaines du Kazakhstan sont les premiers à domestiquer le cheval. Les bovins et les ovins sont mal adaptés au climat de cette région. La domestication du cheval répond-t-elle à ce besoin ou au désir de possession de l’homme probablement fasciné par ce gibier fougueux, rapide et puissant ?
Les Grecs sont les premiers à rédiger des préceptes de dressage. En -391, Xénophon décrit dans son Traité de l’équitation les principes d’emploi du cheval, l’art de le choisir, de le dresser, de le monter et son entretien. Au Moyen-âge, le dressage passe essentiellement par la contrainte. En 1550 et 1556, Federico Grisone et Cesare Fraschi rédigent chacun un traité d’art équestre. Le premier insiste sur les postures du cheval, dont notamment le « ramener » et préconise des sanctions violentes contre les chevaux récalcitrants. Le second préconise d’employer la musique pour la cadence et la régularité. En 1593, Salomon de la Broue rompt avec la tradition italienne et met l’accent sur la douceur. L’éducation à la française devient une référence au XVIIe siècle. En 1773, François Robichon de la Guerinière, écuyer de Louis XV, compile toutes les méthodes énoncées au siècle précédent par les dresseurs français. Son traité demeure, encore de nos jours, une référence. Les évolutions militaires dans la cavalerie à la fin du XVIIIe siècle mettent à mal le dressage subtil qui prend du temps. Il faut une formation plus rapide basée sur la charge au grand galop. Jacques Amable d’Auvergne, capitaine de la garde, est chargé de moderniser le dressage. En 1864, le général L’Hotte donne naissance à la doctrine de Saumur (du nom de l’école militaire) en combinant les méthodes traditionnelles et celles de la fin du XVIIIe siècle. Au début du XXe siècle, les dresseurs se tournent vers une équitation sportive avec des championnats, des concours, des courses d’endurance et des sauts d’obstacles et artistique avec des spectacles, de la danse et des acrobaties.


Une utilisation militaire
Dans l’armée, les chevaux sont d’abord utilisés pour tracter des chars, véritable plate-forme mobile pour archers. Les Egyptiens, les Hittites et les Hyksos sont des spécialistes en charrerie. La cavalerie est plus tardive. Les Grecs et les Romains emploient des cavaliers pour contrer leurs ennemis montant à cheval (Scythes, Carthaginois). La cavalerie sert uniquement à attaquer les flans de l’infanterie.
Au Ve siècle, les Huns déferlent sur l’Europe. Ces guerriers possèdent des étriers qui leur assurent une plus grande stabilité et leur permettent d’effectuer d’importantes rotations du buste. Leur champ de tir s’agrandit. Les Arabes, puis les Européens au VIIe siècle, adoptent cet objet. La cavalerie devient le pivot des armées européennes. Grâce aux étriers, les chevaliers peuvent garder leur joute au bras et désarçonner leurs ennemis. Auparavant, ils la lançaient avant de se replier. Au XIe siècle, l’apparition de l’arbalète alourdit les protections des chevaliers qui revêtent désormais des cotes de maille et des armures plus imposantes. Les chevaux, première cible des tireurs, portent aussi des cotes de maille. Les charges se font de face et brisent les rangs des fantassins. A partir XIVe siècle, les armées équipent des piquiers pour les contrer. Au siècle suivant, les chevaliers revêtent des armures intégrales.
Au XVIe siècle, le développement de l’arme à feu relègue à un second rôle la chevalerie derrière l’infanterie et l’artillerie. Désormais, les sièges des places fortes constituent l’action des guerres. Au XVIIe siècle, les armées opèrent un retour à une cavalerie légère, qui mène des opérations d’information, d’harcèlement et de poursuite. En 1750, Frédéric II de Prusse remet l’accent sur la cavalerie. Il prône une guerre de mouvement, plus offensive. La guerre coûte cher. En misant sur la vitesse, Frédéric II espère réduire sa durée et donc son coût. Les cavaliers s’équipent de sabres et de lances. Le tir à l’arquebuse à cheval se révèle manquer de précision. La réforme prussienne se diffuse à travers toute l’Europe. La cavalerie redevient un élément décisif des combats de la première moitié du XIXe siècle. « Sans cavalerie, les batailles sont sans résultats » dira Napoléon Ier.
Face à la puissance des fusils et à l’apparition des mitrailleuses, la question de l’efficacité de la cavalerie se repose lors des guerres de Crimée et de Sécession. Durant la Première guerre mondiale, les chevaux montrent leurs limites d’autant plus que les soldats sont cantonnés dans les tranchées. Ils sont employés pour le transport du ravitaillement. Au combat, les tanks les ont remplacés.

Une force de travail
Au Xe siècle, l’invention du collier d’épaule décuple la puissance de traction du cheval. Cependant, un cheval coûte cher. Les paysans ont rarement les moyens d’en acquérir. Ils emploient des vaches pour les labours. Par ailleurs, un cheval se nourrit d’avoine. Il faut réserver des terrains pour son alimentation. Les paysans préfèrent garder ces sols pour des cultures permettant de nourrir les Hommes. Seuls les grands fermiers emploient des chevaux pour les labours à partir du XIVe siècle. Cette situation demeure identique jusqu’au XVIIIe siècle, lorsque la situation économique des paysans s’améliore.
Le cheval est un instrument de la Révolution Industrielle. Face à la demande croissante de charbon, il tire les wagonnets dans les mines. Il travaille dans les mêmes conditions difficiles que les ouvriers. Certains chevaux restent 10 à 20 ans sous terre sans remonter à la surface.

Un moyen de transport
En 1476, Louis XI crée la Poste royale. Les coursiers utilisent des chevaux légers et rapides pour acheminer les missives. Un réseau de transport se met en place progressivement avec des relais. Sur les routes, le cheval côtoie les piétons et les bovins. Sous Louis XIV, les routes sont aménagées pour faciliter le passage des chevaux (revêtement, pente).
Au XIXe siècle, le trafic hippomobile est dense. Le cheval fait partie du paysage urbain. 85.000 chevaux circulent en permanence dans la capitale. En 1855, Hausmann favorise la création à Paris d’une compagnie de transport public. Les chevaux nécessitent autour d’eux de nombreux corps de métier, qu’ils soient liés directement à l’animal (cochers, palefreniers, vétérinaire, maréchaux-ferrants) ou indirectement (selliers, carrossiers, fabricants de roue les charrons).
A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, le cheval est remplacé par le train, puis par l’automobile pour les longs trajets. Les carrossiers transfèrent leurs compétences de la fabrication de carrosses à la fabrication de voiture. Ils reprennent les mêmes modèles d’où l’appellation de coupé, berline, cabriolet.

Un outil politique
L’acquisition et l’entretien d’un cheval coutent cher. De ce fait, un cavalier est assimilé à un membre de l’élite. Le cheval est un signe de pouvoir. La maitrise du cavalier désigne son talent politique, sa capacité à diriger, son habileté, sa volonté et sa douceur, en somme toutes les qualités requises pour un chef d’Etat.
Dans la Rome impériale, l’ordre équestre est le second de la société. Les empereurs érigent des statues équestres. Au Moyen-âge, les chevaliers constituent l’élite. La chevalerie est une culture basée sur la bravoure, le défi et l’exploit individuel. A l’époque moderne, les élites continuent de monter à cheval, afin de se distinguer des bourgeois. Les jeunes nobles fréquentent les académies équestres. Henri IV remet au got du jour la statue équestre comme l’atteste la copie trônant sur le Pont neuf à Paris. Louis XIV dote toutes les grandes villes d’une statue équestre à son image. Cette tradition de la représentation politique perdure jusqu’en 1870. Les élites républicaines répugnent à recourir à ce symbole royal. Seuls les officiers militaires l’emploient encore de temps à autres. La bourgeoisie imite la noblesse et suit des cours dans les académies. L’équitation devient un sport avec la naissance des grands prix équestres.


Aujourd’hui, le cheval demeure un moyen de transport chez certains peuples d’Asie centrale. Ses principales fonctions résident dans le sport (courses hippiques, polo) et les loisirs (club d’équitation). Le cheval est également un artiste, vedette de cirque, de spectacle équestre et même de cinéma pour les reconstitutions historiques.


Sources
Texte : "Le cheval : l'atout maitre de l'homme", Les Cahiers sciences et vie, n°141, novembre 2013, 105p.

samedi 16 novembre 2013

Histoire du vin

La région du Caucase est le berceau de la viticulture. Les plus anciennes traces datent de
-4100. Les Hommes récoltent le raisin à la main, le foulent au pied et le laissent fermenter dans des dolias (grands vases). Le vin se diffuse progressivement autour du bassin méditerranéen.

Au –IVe millénaire, le vin est déjà un produit de luxe en Egypte. Apanage des rois et des aristocrates, consommer et offrir du vin est un marqueur social. A partir du Nouvel-empire, de véritables domaines viticoles se créent. Les jarres portent des étiquettes mentionnant le lieu et le nom du domaine. Un hectare de ville peut produire jusqu’à
300 hl de vin. Le raisin est récolté. On le déverse sur une surface plane maçonnée où l’on foule les grappes avec les pieds. Le reste est versé dans un pressoir. Le jus est mis à fermenter dans des dolias en terre cuite ou dans des tonneaux de bois. Les archives de la ville de Mari en Mésopotamie répertorient différents types de vin, dont du vin blanc. Les Grecs produisent des vins très réputés, tels que le Chios ou le Maronnée. Il n’existe pas de viticulteurs spécialisés. Les paysans produisent différents types de cultures en même temps.
Objet d’un commerce, des voiliers le transportent des lieux de productions aux marchés. Les Romains possèdent d’imposants navires pouvant acheminer jusqu’à 36.000 litres. Le tonneau se prête mieux que l’amphore pour le transport, mais le bois altère la qualité sur le long terme. Les rois taxent le commerce du vin. Les Phocéens introduisent le vin en Gaule, qui connait un rapide succès et s’exporte hors de la cité. Le vin est consommé par les élites gauloises lors des banquets et des cérémonies religieuses. Les Romains se font les fournisseurs des Gaulois. Le commerce se fait le long des fleuves, et notamment via le Rhône. Le développement des importations de vin et la romanisation démocratisent peu à peu le vin en Gaule. Les colons romains développent des vignes localement. Ainsi, la vigne pousse le long de la Loire et du Rhin. A la fin du Ier siècle, le vin gaulois inonde le marché romain.

Le vin se généralise. Concurrent de la bière, il est désormais consommé par toutes les catégories sociales autour de la Méditerranée. Il complète en apport calorique le repas de base. Un Romain en consomme jusqu’à 1.5 hl par an. Une différence s’opère entre les vins de consommation courante et les vins sophistiqués nécessitant une main d’œuvre et des matières premières plus importantes, qui influent sur le prix de vente.

Le vin se dote en plus d’une connotation religieuse. La couleur rouge est associée au sang et à la vie. L’ivresse facilite le contact avec les divinités. La boisson fait partie des offrandes aux dieux. Pour les Hébreux, la vigne est un don de Dieu, qu’il faut travailler pour en obtenir les bienfaits. C’est un appel à la sédentarisation et à l’agriculture. Les Écritures ordonnent de consommer les bienfaits de Dieu. Au terme d’un combat victorieux, Abraham rencontre le grand prêtre de Jérusalem Melkisedeq, qui le bénit et offre à Yahvé du pain et du vin. Cependant, le vin est aussi une épreuve envoyée par Dieu, l’ivresse étant contraire à l’idéal de tempérance. Dans le Nouveau Testament, Jésus emploie de nombreuses métaphores viticoles afin d’être mieux compris par ses semblables, car le vin est l’un des composants de base de l’alimentation des peuples méditerranéens. Les chrétiens, en reproduisant la Cène, consomment du vin. Ces cérémonies se transforment parfois en banquet où l’ivresse gagne les convives. Les pères de l’Église condamnent cette pratique et interdisent d’utiliser d’autres boissons pour l’eucharistie. L’idée de boire du sang, même symboliquement, est intolérable aux juifs, qui sont respectueux des règles du Lévitique, et assimilent les chrétiens à des cannibales aux yeux des païens. De même, les manichéens perçoivent le vin comme une substance diabolique.


Suite à la dislocation de l’Empire romain, les clercs continuent de cultiver la vigne pour les besoins liturgiques et leur consommation personnelle. Le travail agricole s’inscrit dans les règles de vie monastiques. Le vin est un produit supérieur de par sa signification religieuse. Le vin est réservé au prêtre lors de la messe. Le sang du Christ est trop précieux pour être confié aux laïcs, qui doivent désormais se contenter du pain. De plus, Jésus a demandé aux apôtres, des hommes voués à la prêtrise, de boire le vin. Le prêtre est plus proche de Dieu que le simple fidèle. Sa position de médiateur est renforcée. Par ce biais, l’Église affirme son pouvoir face au pouvoir laïc. La communion au pain ne diminue pas la valeur de l’eucharistie. Seul le roi peut communier avec du vin le jour de son sacre et à l’article de la mort. En 1415, le concile de Latran fait de la transsubstantiation (transformation du pain et du vin en corps et sang du Christ lors de l’eucharistie) un dogme de l’Église. Au XVIe, à l’inverse des catholiques, les protestants partagent le vin entre tous les fidèles dans un souci d’égalité. L’Église prendra une décision identique lors du concile de Vatican II de 1969.

Les aristocrates imitent les religieux et honorent leurs hôtes avec du vin. C’est un produit luxueux, pouvant servir de cadeau diplomatique. L’autorité politique édicte des règles pour préserver, garantir et promouvoir la qualité des vins. La bourgeoisie, puis les classes populaires les imitent peu à peu. A partir du XIVe siècle, les seigneurs laïcs, les bourgeois et les communes cultivent quelques arpents de vignes sur leurs domaines pour leur propre consommation et celle de leurs domestiques. Les élites consomment des vins fins venant de Méditerranée, de Bourgogne et de Champagne. Le peuple consomme du vin blanc ou du vin rouge coupé à l’eau avoisinant les 3° d’alcool. Tout le monde boit du vin : les hommes, les femmes et les enfants, jusqu’à trente litres par jour. Le vin constitue un tiers du budget alimentaire d’un foyer. Il est plus sûr à la consommation que l’eau qui peut engendrer des maladies en cas de pollution. Les gens le consomment chez eux. Ils l’achètent dans les tavernes ou auprès d’un producteur qui vend ses surplus. Un édit de 1256 interdit aux taverniers de vendre du vin aux habitants de la ville. Les élites boivent le vin dans des gobelets d’argent, les bourgeois dans des gobelets en étain et le peuple dans des gobelets en terre cuite ou en bois. Au XVe siècle, apparition de la bouteille en verre protégée par une culasse de paille ou d’osier. Elle sert uniquement de carafe pour le service. Les médecins font l’éloge du vin, qui, avec modération, facilite la digestion, régule le sang, aide le sommeil, soigne les dents et purifie l’haleine.

Le vignoble français se constitue durant le Moyen-âge. Les enjeux du pouvoir, entre les seigneurs laïcs et ecclésiastiques, créent la carte des vignobles. En Bourgogne, les moines, les ducs et les communes délimitent des clos, d’où l’appellation de clos pour les vins de Bourgogne. Cette appellation provient des monastères très présents dans la région qui est un lieu clos. Les domaines sont morcelés et chaque unité de production est autonome. A l'inverse, dans la région de Bordeaux, on trouve une viticulture extensive, destinée à l’exportation vers l’Angleterre, via le port de Bordeaux, et gérée par les bourgeois. Ces derniers assèchent des marais pour planter des vignes.

Le Coran fait du vin une faveur accordée par Dieu aux Hommes. Mahomet condamne l’ivresse, qui empêche de prier. Dans ce cas, le vin devient une arme du démon. L’ivresse met en péril l’harmonie et la paix sociale. Les émirs taxent lourdement le commerce du vin pour des raisons autant religieuses que financières. L’interdiction du vin varie en fonction des aires géographiques. L’Andalousie, ancienne colonie romaine, a une longue tradition viticole et la conserve. L’Irak est une région viticole réputée.


Au XVIe siècle, la réglementation des tavernes s’assouplit. Les débits de vin se multiplient et la taverne devient un lieu d’ivrognerie. Les gens préfèrent se rendre dans les cabarets où l’on peut prendre un repas complet servi avec du vin. La Renaissance est également synonyme de plaisir individuel, dont la cuisine est l’un des vecteurs où le vin occupe une place centrale. Le vin devient un facteur de convivialité entre les Hommes. Les guinguettes, nées à la fin du XVIIIe siècle, connaissent un essor considérable dans les banlieues. Dans ces lieux, le vin coute moins cher, car il n’est pas taxé par les droits d’entrée dans les villes.

A cette époque, l’économie française repose sur son agriculture et le commerce de ses produits, où le vin occupe une grande place. Sully, ministre d’Henri IV, encourage l’agronome Olivier de Serres à se pencher sur la qualité et la production de vin, afin de répondre à la demande croissante. Il publie les résultats de ses recherches en 1600 et insiste sur l’importance du climat, du sol et du cépage. Les exploitants doivent tenir compte de toutes ces données avant d’investir. Il insiste également sur l’hygiène des contenants, la qualité du raisin et la durée de fermentation. Faute de relais, ses écrits restent cantonnés dans les cercles académiques. Au XVIIIe siècle, l’abbé Rozier reprend les travaux de Serres. Aidé d’une nouvelle invention le thermomètre, il constate l’influence de la température sur la qualité du vin et sa conservation. Antoine Lavoisier démontre que l’air joue un rôle dans la fermentation en décrivant les mécanismes d’absorption et de combustion de l’oxygène atmosphérique lors de la fermentation. Au début du XIXe siècle, le chimiste Louis-Joseph Gay-Lussac explique les bases de la transformation du sucre en alcool.


Au XVIIe siècle, les Anglais sont de grands consommateurs de vin. En 1615, un édit de Jacques Ier interdit d’utiliser le bois pour les verriers, le bois étant utilisé pour la marine. Les verriers sont obligés d’employer du charbon pour leur four. Ils obtiennent une température de fusion plus élevée et, au final, un verre plus épais et plus résistant que le verre blanc. A partir de ce nouveau verre, Sir Kenelm Digby confectionne une bouteille étirée. Sa légèreté, sa robustesse et son opacité la rendent idéale pour le transport du vin. Son design courbé sied bien pour le service à table. Les Anglais remettent au gout du jour le bouchon de liège, déjà connu des Grecs et des Romains, mais remplacé au Moyen-âge par des morceaux de tissu ou de cuir.
Les Anglais importent du vin de Champagne. Les froidures du climat outre Manche influent sur ces vins, qui continuent de fermenter durant l’acheminement. Les vins arrivent mousseux. Alors que les Français conçoivent ces vins pétillants comme des défauts de production, les Anglais s’en délectent. Ils prennent l’habitude de le mettre en bouteille, de le laisser fermenter et d’y ajouter du sucre de canne pour le rendre encore plus mousseux. Les Anglais consomment donc du champagne bien avant les travaux de Dom Pérignon au début du XVIIIe siècle.


Aujourd’hui, le marché du vin ne connait pas la crise. Entre 2007 et 2013, la production mondiale a augmenté de 2.8%. Les Etats-Unis, la Chine, la Russie et l’Australie sont les nouveaux producteurs du XXIe siècle. La France demeure le premier exportateur en terme de valeur et le troisième en terme de volume derrière l’Italie et l’Espagne. Les Etats-Unis sont les plus gros consommateurs de vin. En Europe, la consommation diminue légèrement. La France défend sa culture par le vin, qui est un outil d'influence culturel à travers le monde. Dans le futur, les changements climatiques modifieront la carte des vignobles. La hausse des températures permet déjà aux Britanniques de produire des vins pétillants.


Sources
Texte : "Au source du vin et de l'ivresse", Les Cahiers de Sciences et Vie, n°140, octobre 2013, 106p.

jeudi 7 novembre 2013

Alfred Brehm : précurseur de l'étude des comportements animaliers

Alfred Brehm naît le 2 février 1829 à Renthendorf en Thuringe, une région d’Allemagne. Son père Christian est un pasteur passionné d’ornithologie. Il passe la majeure partie de son temps à chasser les oiseaux et les disséquer, afin d’en comprendre le fonctionnement. Pour lui, comprendre le fonctionnement de la nature est une manière de rendre hommage à Dieu en essayant de comprendre la Création. Alfred assiste son père dans ses excursions et ses expériences. Dès l’adolescence, il maîtrise aussi bien le fusil que le bistouri et possède une bonne connaissance de l’anatomie des oiseaux. En 1846, il est diplômé de l’Ecole d’art et d’artisanat d’Altenbourg, puis part à Dresde pour suivre des études d’architecte.


A l’âge de 18 ans, il fait la connaissance, à Dresde, d’un jeune aristocrate le baron Johann Wilhelm von Müller également passionné d’ornithologie. Il lui propose de l’accompagner en Egypte en tant que secrétaire. C’est une occasion inespérée pour Alfred Brehm. Au XIXe siècle, l’Afrique demeure le continent où vivent en liberté le plus grand nombre d’animaux. C’est un continent perçu comme vierge. Tous les naturalistes rêvent de s’y rendre au moins une fois dans leur vie. Au moment du départ, son père lui prodigue le conseil suivant : « Pour la postérité scientifique, il est préférable d’étudier et d’approfondir deux ou trois espèces, plutôt que d’en découvrir et d’en survoler des centaines ». Les deux hommes débarquent à Alexandrie en 1847.
En remontant le Nil, Alfred Brehm refuse de tuer les animaux. Il préfère les observer dans leur milieu naturel. Il étudie le comportement des crocodiles, mais aussi leur physionomie et leur alimentation. Il consigne toutes ses remarques dans ses carnets. Il envoie des comptes-rendus à son père et à son frère Oscar pharmacien.
Au Soudan, Alfred Brehm attrape la malaria. Frôlant la mort, il est soigné dans un village soudanais avant de regagner Alexandrie. Von Müller décide de rentrer en Europe. Il emmène avec lui des animaux empaillés et de nombreux carnets. Il demande à Alfred Brehm d’attendre son retour à Alexandrie. Il reviendra avec assez d’argent pour monter une nouvelle expédition. Alfred Brehm végète plusieurs mois à Alexandrie, jusqu’à ce qu’Oscar le rejoigne. Son frère amène avec lui l’argent donné par von Müller. La somme n’était pas celle annoncée lors de la séparation des deux hommes. Elle permet néanmoins de rembourser les dettes et de financer une petite expédition.
En Egypte, pays des scarabées, Oscar peut assouvir sa passion des coléoptères. Ce dernier meurt noyé emporté par des courants, alors qu’il se baignait dans le Nil. Son frère continue de remonter le fleuve jusqu’à Khartoum. En chemin, il étudie les lions.
A Khartoum, il continue d’observer la riche faune du Soudan, mais il n’a plus les moyens financiers pour retourner à Alexandrie. Il entre en contact avec Nicolas Ollivi, un marchand d’esclaves italien, qui prête de l’argent. Les deux hommes ne parviennent pas à un accord. Le taux d’intérêt de 60% demandé par l’Italien rend furieux Brehm. Désespéré, il se tourne vers le Pacha Al Alhadaf. Ce dernier se prend d’affection pour le naturaliste et lui procure de l’argent pour une nouvelle expédition. Brehm descend sur le Nil Bleu au Sud de Khartoum. Peu d’Européens ont déjà parcouru ce fleuve. Ainsi, il peut observer de très près les éléphants, les gnous et les girafes.


En 1852, il rentre en Allemagne et s’inscrit à l’université d’Iéna où il passe avec succès sa thèse de philosophie en 1855. Il publie ses récits de voyage et ses études dans le Gartenlaub, l’un des journaux les plus populaires d’Allemagne, qui ponctue ses articles de nombreuses illustrations. Brehm s’intéresse à la vie des animaux, à leurs sentiments et à leur propre volonté. Il rapproche l’animal de l’être humain. Ses théories, son style d’écriture et les illustrations plaisent à tous les lecteurs. Néanmoins, Brehm rencontre de nombreux détracteurs dans le monde universitaire qui lui reprochent une démarche sans caractère scientifique. En effet, au XIXe siècle, les naturalistes dissèquent et empaillent leurs objets d’étude. Ils cataloguent toutes les caractéristiques physiques de l’animal et décrivent le fonctionnement de l’organisme, tel un mécanisme. Alfred Brehm innove puisqu’il observe de leur vivant les animaux dans leur milieu naturel et s’intéresse à leur comportement.
En 1861, il s’installe à Hambourg et postule au poste de directeur du parc zoologique venant d’ouvrir ses portes. Il s’agit du premier de ce genre en Allemagne. Entre temps, il a épousé Mathilde Reiz avec laquelle il aura cinq enfants et voyagé dans plusieurs pays d’Europe. Il est nommé directeur du parc zoologique. Ce poste garantit une stabilité financière et familiale tout en permettant l’étude des animaux. En effet, le parc reçoit en don de nombreuses espèces animales. Désormais, Brehm ne va plus vers les animaux, ce sont les animaux qui viennent à lui. Il étudie en outre les oiseaux, les grenouilles et surtout les singes. Par l’observation des primates, il rejoint les thèses évolutionnistes de Darwin. Sa femme l’assiste dans son travail. Elle l’aide à rédiger ses textes, les met au propre, les relit et corrige les fautes d’orthographe.


En 1863, il publie un traité de zoologie intitulé La Vie des animaux, qu’il enrichira au fil des années. Meyer, le président de la société de zoologie de Hambourg est furieux contre son directeur à double titre. Tout d’abord, il ne fait aucune référence au parc zoologique. Meyer aurait apprécié que son directeur fasse la promotion de son parc. Par ailleurs, il craint pour la clientèle, car les thèses de Brehm, défendues dans son ouvrage, sont très loin de faire l’unanimité. Brehm compare les animaux à des êtres humains. Il travaille sur les sentiments, la colère, la frustration, la tristesse, la cruauté, la colère, etc. Il dote les animaux de capacités intellectuelles et de jugement. Il emploie des termes tels que bien, mal, meurtre. Ce champ d’investigation ne peut pas être étudié par la science telle qu’elle est conçue au XIXe siècle. Ses détracteurs disent qu’il affable, qu’il personnifie les animaux dans le but de raconter des histoires au peuple et gagner sa vie. C’est un divertissement déguisé en étude scientifique. Bernard Altum est l’un de ses plus grands détracteurs. Il professe une méthode d’étude et d’observation classique. Profondément religieux, il s’oppose aux théories de Darwin. Les animaux réagissent uniquement par instinct. Alfred Brehm se fait donc de nombreux ennemis. Le monde universitaire critique outre certaines de ses théories sa démarche peu scientifique. La société de zoologie de Hambourg lui reproche son incapacité à gérer correctement le parc animalier. Meyer nomme un inspecteur pour le seconder, qui dans les faits, prend en charge toutes les tâches du directeur. Brehm ne supporte plus cette situation et remet sa démission. Ensuite, il clame dans tous les journaux qu’il a été honteusement licencié. Karl Agenberg Jr, un des plus grands marchands d’animaux d’Europe ouvre son parc à Hambourg. C’est un concurrent féroce et plus attractif. Les successeurs de Brehm se succèdent, sans qu’aucun ne parvienne à améliorer la situation. Le parc ferme ses portes en 1911.


En 1878, son épouse Mathilde décède des suites d’un accouchement, le laissant veuf avec cinq enfants à charge. Pour vivre, il donne des conférences. Il se trouve aux Etats-Unis lorsqu’il apprend la mort de son plus jeune fils. Il rentre en Allemagne et emménage avec ses enfants dans la maison familiale à Renthendorf. La douleur engendrée par la perte de son fils l’amène à s’interroger sur la possibilité qu’ont les animaux à ressentir de la peine ou de la tristesse lors de la perte d’un être cher. Il meurt le 11 novembre 1884 des restes de la malaria contractée en Afrique, qui mal soignée, lui auront causé, tout au long de sa vie, de fièvres.
Alfred Brehm est l’un des pionniers de l’éthologie, l’étude du comportement des animaux, qui est aujourd’hui une discipline scientifique reconnue.


Sources
Texte : Alfred Brehm : un certain regard sur les animaux, documentaire réalisé par Kai Christiansen, Allemagne, 2013, 120min.

Image : wikimedia.org

mardi 8 octobre 2013

La Forteresse de Salses (Pyrénées Orientales 66)

Au XVe siècle, la chaîne montagneuse des Corbières constitue la frontière naturelle entre la France et l’Espagne. Afin de protéger sa frontière, le roi Ferdinand d’Aragon ordonne la construction d’une forteresse à Salses en Catalogne. Le chantier est confié à l’architecte Ramiro Lopes. Il débute en 1497 pour s’achever en 1503. Conçue comme une arme dissuasive, les plans de la forteresse ont été détruits après la construction.
Salses est une zone d’étangs et de marécages. La forteresse est construite non pas sur un plateau, mais dans une cuvette. La forte chaleur de la journée forme une bruine brouillant la vision.

L’architecture de la forteresse est une transition entre le château médiéval, de part ses tours, son donjon et ses courtines, et le fort moderne, de part ses formes géométriques et son enfoncement dans le sol de façon à se dérober à la vue et aux coups de l'ennemi. Elle se présente sous la forme d'un vaste rectangle à la forme trapu.
Elle se divise en deux parties séparées par un large fossé intérieur et une courtine à éperon. La première partie, à l'est, est constituée par une vaste place d'armes autour de laquelle sont disposés les logements de la garnison, les magasins et les écuries. La seconde partie comprend le donjon. Elle est cloisonnée et n’est accessible que par un pont-levis. Le donjon est conçu de manière à pouvoir vivre en autarcie si besoin est. La nourriture y est entreposée, il possède son propre four et détient la seule source d’eau potable. Détenir ses biens permet au gouverneur de maintenir son autorité sur ses hommes. La chambre du gouverneur possède une salle de bain privée avec l’eau courante, un sol carrelé et des tentures sur les murs aujourd’hui disparue.
La forteresse est également flanquée au nord-ouest, à l'est et au sud de trois ouvrages extérieurs en forme de demi-lune reliés au corps par des tunnels aux galeries voûtées. Ces tunnels sont masqués de l'extérieur par l'eau des douves, abondamment alimentées par une source de fort débit. A l’intérieur du complexe, tout est mis en œuvre pour ralentir la progression des ennemis : passages étroits formant un véritable labyrinthe, plafond bas, marche irrégulière.

La forteresse est construite en pierre des corbières et en brique d’argile. La première, une pierre calcaire, de couleur bleue, est dure et tranchante. L’argile provient d’Argelès-sur-Mer et sert à amortir les chocs des projectiles. Le fer employé pour les armatures est extrait des mines du Mont Canigou. Il rouille très peu. Les remparts mesurent entre 6 et 10 mètres d'épaisseur et sont enterrés jusqu'à mi hauteur dans un vaste fossé inondable.
La poudre produit une épaisse fumée. Des conduits d’aération permettent de l’évacuer. De l’eau coule à la base de ces conduits. Par un phénomène de condensation, l’eau attire la fumée. De plus, elle permet de refroidir le fût des canons. Ramiro Lopes s’inspire du système hydraulique des palais de l’Alhambra pour confectionner celui de Salses.

La forteresse repousse un premier assaut au début du XVIe siècle. En 1639 à l’occasion de la Guerre de Trente ans, les Français prennent la forteresse. L’Espagne envoie un important contingent pour reprendre la place. Surpris, les Français s’enferment dans la forteresse et laissent leurs ennemis mettre le siège. Epuisés et affamés, les Français se rendent.
Avec le traité des Pyrénées de 1659, le Roussillon est rattaché à la France. La frontière recule jusqu’à la ville du Perthus située à une quarantaine de kilomètres au sud de Salses. La forteresse perd son utilité. Sa démolition coutant trop cher, elle est employée comme poste d’observation, puis comme prison. Au XIXe siècle, elle est transformée en poudrière. A cette occasion, les Français remplacent le carrelage de la chambre du gouverneur par un parquet, afin de protéger la poudre. Elle est classée monument historique en 1886 et ouverte au public.

Sources
Texte : Visite guidée de la forteresse de Salses effectuée en aout 2013

mardi 1 octobre 2013

Les égouts de Paris : l’approvisionnement et la gestion de l’eau dans la capitale.

Etudier les égouts, ce n’est pas seulement s’intéresser à un édifice, c’est aussi s’intéresser aux questions d’urbanisme, environnementales, sanitaires et sociales. L’accès à une potable conditionne toute installation humaine et constitue un enjeu primordial pour le développement d’une ville.

Lors de la conquête romaine, Lutèce s’étend sur huit hectares entre bois et marais. L’eau est puisée dans la Seine et dans les rivières avoisinantes.
Les nouveaux maîtres des lieux réorganisent l’urbanisme. Durant l’époque gallo-romaine, la cité s’étend sur 52 hectares en direction de la rive gauche et de la montagne Sainte Geneviève, pour une population avoisinant les 6.000 habitants. Les Romains sont très soucieux de leur hygiène. Ils ont besoin d’un apport régulier d’eau que les aqueducs leur procurent. L’aqueduc d’Arcueil, long d’une vingtaine de kilomètres, puise l’eau des sources de Rungis et de Wissous. Il amène 24m3 d’eau par jour, qui est ensuite dispatchée à travers les fontaines, les thermes et les villas par des canalisations en plomb. L’eau usée est rejetée dans les champs ou les ruelles. Un égout, suivant le tracé de l’actuel boulevard Saint Michel, déverse une partie des eaux usées dans la Seine.

A partir du Xe siècle, Paris devenue la capitale du royaume, se développe. De nouveaux quartiers sont construits sur la rive droite. Au milieu du XIVe siècle, avec ses 200.000 habitants vivants sur 450 hectares, Paris est l’une des villes les plus peuplée d’Europe. Les habitants vivants à proximité de la Seine puisent l’eau directement dans le fleuve, tandis que les autres s’approvisionnent aux dix-huit fontaines toujours alimentées par les aqueducs. Les religieux du prieuré Saint Lazare et les moines de Saint Martin des Champs prennent parfois en charge la construction d’aqueducs, tels ceux du Pré Saint Gervais et de Belleville pouvant amener jusqu’à 400m3 d’eau. Les fontaines sont parfois éloignées du lieu d’habitation. Un nouveau métier voit le jour, celui des colporteurs d’eau.
Les eaux usées sont déversées directement dans les rues, formant des mares putrides. L’ancien bras de la Seine sur la rive droite et les fosses des remparts servent d’égout à ciel ouvert. L’air est chargé d’odeurs pestilentielles. L’insalubrité gagne la ville causant des épidémies. Pour lutter contre ce phénomène, le roi Philippe Auguste fait paver les rues qui sont fendues au milieu par une rigole. Le prévôt des marchands Hugues Aubriot fait construire en 1370 à Montmartre le premier égout couvert. Le fleuve charrie les déchets des villes situées en amont, auxquels s’ajoutent ceux des Parisiens.

Durant l’époque moderne, la population parisienne se stabilise avant de s’accroitre à nouveau au XVIIe siècle, avoisinant les 500.000 habitants. La ville s’étend sur plus de 1100 hectares. Les moyens d’accès à l’eau potable demeurent identiques à ceux du Moyen-âge. Marie de Médicis ordonne la construction des aqueducs de Rungis et de l’Hay les Roses, qui fournissent à eux deux 1000m3 d’eau par jour. L’innovation de la période réside dans les pompes ponctionnant l’eau de la Seine. En 1607, Henri IV fait installer la pompe de la Samaritaine près du pont neuf qui fonctionnera jusqu’en 1813. En 1670, elle est secondée par une autre pompe installée sur ordre de Louis XIV près du pont Notre-Dame. A la fin du XVIIIe siècle, les frères Périer construisent les pompes de Chaillot et du Gros Caillou. Elles sont plus performantes, car elle utilise le moteur à vapeur. Elles extirpent jusqu’à 5400m3 par jour. Le nombre de fontaines demeure insuffisant. Le métier de porteur d’eau reste très lucratif. La corporation compte 20.000 employés à la fin du XVIIIe siècle.
Le problème de l’assainissement de la ville devient crucial. François Ier impose les fosses sous immeubles. Il crée la corporation des maitres fifi, qui ont pour tâche de les vider et transporter leur contenu vers les fossés d’enceinte. Sous Louis XIV, le réseau d’égout commence à apparaitre. Michel Etienne Turgot construit le grand égout de Ménilmontant. L’apparition d’égouts voutés atténue l’odeur. Cependant, les eaux usées sont toujours rejetées dans la Seine. La qualité de l’eau ne cesse de se dégrader.

Malgré l’installation de pompes à vapeur, l’approvisionnement en eau devient insuffisant en cette fin de XVIIIe siècle. Lors d’une conversation avec Chaptal, Napoléon Bonaparte, lui confie son désir de réaliser quelque chose de grand pour Paris. Chaptal lui aurait répondu : « Dans ce cas, offrez leur de l’eau ». En 1802, le premier consul ordonne la construction du canal de l’Ourcq, qui amène l’eau de l’Ourcq et de la Beauvronne jusqu’à Paris. Ce canal apporte une eau de meilleure qualité, mais la majorité des eaux usées est toujours rejetée dans la Seine où les Parisiens puisent leur eau. La dégradation de la qualité de l’eau est l’un des facteurs de l’épidémie de choléra de 1832. Parallèlement, Napoléon Bonaparte confie à deux ingénieurs l’amélioration du réseau d’égouts. Emmanuel Bruneseau effectue un relevé complet du réseau. Alphonse Duleau développe le réseau d’égouts voûté et le porte à trente kilomètres.
Au milieu du XIXe siècle, Paris compte plus de 1.8 millions d’habitants répartis sur 8000 hectares. Napoléon III charge l’ingénieur Eugène Belgrand de moderniser le réseau hydraulique de la capitale. Ce dernier conçoit des aqueducs couverts pour amener l’eau de rivières moins polluées vers des réservoirs de stockage, tel celui de Montsouris encore visible de nos jours. L’eau est ensuite distribuée aux 208 fontaines du réseau. Les eaux de médiocres qualités sont employées pour les besoins des services publics. En 1853, un décret instaure la création de la Compagnie générale des eaux. Il s’agit d’une société privée chargée de distribuer l’eau aux particuliers par abonnement. Ce décret marque la fin des porteurs d’eau. Entre 1865 et 1900, trois nouveaux aqueducs sont construits, celui de la Dhuis, de la Varenne et du Loing.

A la fin du XIXe siècle, l’eau de source ne suffit plus à satisfaire tous les besoins de la population. Au cours du XXe siècle, l’électricité remplace la vapeur pour l’alimentation des pompes. De nouvelles sources sont captées afin de répondre à une demande toujours croissante. En 1977, la ville reçoit 500.000 m3 d’eau par jour, tandis que la station d’Achères traite plus de deux millions de m3 d’eau par jour. Deux autres stations sont construites à Versailles et à Noisy le Sec.
Des techniques de filtrage sont mises au point. Les eaux de la Seine et de la Marne sont épurées avant d’être distribuées. La première station d’épuration est bâtie à Saint Maur en 1896. Le dernier égout à ciel ouvert est couvert en 1911. Le réseau d’égouts de Belgrand déplace la pollution en aval de Paris. A Clichy, les habitants du bord du fleuve déménagent pour échapper à des bulles de méthane pouvant atteindre un mètre de diamètre. La ville de Paris aménage à Achères, Carrières-Triel et à Mery-Pierrelaye dans les Yvelines de vastes terrains d’épandage où les eaux subissent une épuration naturelle avant leur rejet en rivière. Ces terrains deviennent insuffisants dès 1935. La ville de Paris décide la construction d’une gigantesque station d’épuration à Achères.

Aujourd’hui, le réseau d’égout mesure 2100 kilomètres et comprend 18.000 bouches d’égout et 6.000 réservoirs de chasse. La descente dans les galeries se réalise à partir des 26.000 regards d’accès implantés sur les trottoirs tous les cinquante mètres. La question de l’approvisionnement en eau est réglée. Le problème de l’épuration des eaux et de la pollution de la Seine demeure.

Sources
Texte : Notes prises lors de la visite des égouts de Paris faite en juillet 2013.

Image : Les égouts de Paris

lundi 16 septembre 2013

L'au delà

Le refus par l’Homme de sa finitude provoque son désir d’éternité. Les Hommes de la préhistoire se préoccupent d’honorer leurs défunts. Ils mettent en scène et ritualisent la mort pour lui donner une forme concrète et, de ce fait, la rendre moins effrayante.


En Mésopotamie, les défunts rejoignent un monde souterrain duquel il est impossible de sortir. Ils deviennent une ombre ou un souffle se nourrissant de poussière. Le culte des morts favorise l’amélioration de ses conditions d’existence. Il n’existe pas de vie heureuse après le décès. L’Homme accomplit son destin sur terre de son vivant.
Les Grecs et les Romains se dirigent dans l’Hadès après leur mort. Au –VIIIe siècle, Homère et Hésiode décrivent l’enfer. Des montagnes infranchissables et le fleuve Styx cloisonnent ce lieu. Le froid, l’humidité et l’obscurité y règnent. L’écoulement du fleuve et les aboiements du chien Cerbère provoquent un vacarme abrutissant. Les ombres s’agglutinent sans aucune distinction, en attendant que Charon leur fasse traverser le fleuve avec sa barque. Chez Hadès, les âmes de la grande majorité de la population errent. Les grands criminels sont condamnés à des supplices, tandis que les héros rejoignent l’Elysée, un jardin luxueux. Au –Ve siècle, Euripide émet l’idée d’une rétribution ou d’un châtiment après la mort en fonction de la vie menée. A la même période, Aristote dit qu’il n’y a aucune vie après la mort et Epicure préconise de jouir de tous les instants présents. D’une manière générale, les Grecs et les Romains n’attendent rien de l’au-delà. Les rituels funéraires servent aux défunts à bien rejoindre les enfers et éviter qu’ils reviennent hanter les vivants.
Chez les Vikings, le sort du défunt est déterminé par les conditions du décès. Le guerrier, tombé au champ d’honneur, rejoint Odin dans le Walhalla, où ils s’entrainent pour participer au Ragnarok, la grande bataille de la fin des temps. Les vieillards et les malades rejoignent le royaume souterrain de Hel et n’ont aucune activité. Les naufragés sont coincés sous la mer.
Chez les Hébreux, toutes les âmes sombrent dans le Shéol, un trou souterrain duquel personne ne peut sortir. Le zoroastrisme met en avant la lutte du bien contre le mal et la récompense des justes dans l’au-delà. Les croyances hébraïques s’imprègnent de cette doctrine durant l’exil à Babylone, où elles s’imprègnent également d’une grande partie des mythes mésopotamiens. Au –IIe siècle, le livre de Daniel décrit Yahvé entouré d’une cour d’anges jugeant les actes des Hommes. La destruction de Jérusalem par les Romains en 135 entérine la conception d’une vie éternelle, mais les autorités religieuses juives demeurent divisées sur le devenir de l’âme.

Le terme « paradis » provient du mot « pairi daeza » en avestique, une langue persane, qui signifie « jardin clos ». Il est traduit en grec par « paradeisos ». Il apparait pour la première fois dans la Bible dans la Septante, la traduction grecque du –Ier siècle. Les textes hébreux mentionnent le jardin d’Eden. Eden en sumérien signifie steppe et en araméen signifie « faire prospérer ».
Au départ, paradis céleste et paradis terrestre se confondent. Le paradis est un verger luxuriant à jamais fermé aux Hommes par un barrage de flammes depuis le pêché originel. Ce jardin disparaitra lors de l’Apocalypse. Durant le Moyen-âge, les clercs pensent que le jardin d’Eden se situe tout à l’est après la Chine et le Japon. Des explorateurs partent à sa recherche. Cependant, les découvertes réalisées par les navigateurs des XVe et XVIe siècles bouleversent cette conception, puisque personne n’a trouvé le jardin d’Eden et que les zones inconnues du globe diminuent. L’Eglise décrète que le jardin d’Eden a disparu durant le déluge.
Les morts vont au paradis céleste, récompense des justes. L’apocalypse de Jean décrit une cité quadrangulaire aux toits d’or et aux murailles d’argent. Au XIIe siècle, une autre représentation du paradis apparait, celle d’Abraham abritant les justes sous son manteau. En reprenant la figure d’Abraham, l’Eglise se réapproprie le père des trois grandes religions monothéistes et disqualifie le Judaïsme et l’Islam. Au XIVe siècle, Marie devient la représentation du paradis, avant au siècle suivant de revenir à une cour céleste où siège Dieu. Les anges, désormais, chantent et jouent des instruments, marque de l’essor de la musique dans la société.
Les avancées astronomiques des XVIIe et XVIIIe siècles, démontrent que le paradis céleste n’est pas une sphère comprise dans le système solaire. Des fossiles, vieux de plusieurs millions d’années, découverts par les naturalistes, mettent à mal l’explication biblique du jardin d’Eden et posent les jalons des théories évolutionnistes. Pour nombre d’élites intellectuels, le paradis n’existe pas. Pour palier cet état, le protestantisme met en avant un paradis intérieur qui correspond à un état de béatitude. Le Suédois Swedenborg, ingénieur des mines royales, donne une vision du paradis anthropocentrée, où les familles et les amis se retrouvent pour jouir des mêmes plaisirs que sur Terre. Ses visions mystiques sont en phase avec la société du XVIIIe siècle, une société moderne, optimiste et accordant une place de plus en plus importante aux sentiments.

Toutes les anciennes grandes religions orientales ont élaboré un lieu de souffrance après la mort. Les dieux y condamnent les Hommes ayant transgressé l’ordre moral de leur vivant. L’idée de damnation semble être liée à l’apparition de l’Etat. L’enfer nait de la rencontre entre le Christianisme et ces religions. Dans l’Antiquité, les chrétiens se délectent des supplices que subiront les païens après leur mort, eux qui sont parfois pourchassés et exécutés.
L’enfer est très peu mentionné dans la Bible. Les intellectuels hébraïques sont très divisés sur la question. Certains affirment que l’enfer n’existe pas. L’Apocalypse de Pierre est le premier texte à décrire l’enfer. Pour certains théologiens antiques, l’enfer est incompatible avec la bonté divine et donc ne peut exister. Au IVe siècle, les choses sont fixées. Le prédicateur a besoin de l’enfer pour effrayer le fidèle et faire en sorte qu’il demeure dans la foi. Au Ve siècle, Saint Augustin donne une conception quasi définitive de l’enfer : s’y rendent tous les païens, les enfants non baptisés et les hommes vivants dans le pêché.
Au XIIe siècle, les universités et le droit se généralisent. Les théologiens définissent un cadre légal : à un pêché correspond un supplice. A l’instar du seigneur, Dieu juge les Hommes. Les tympans des églises montrent les scènes du jugement dernier. A partir du XIIIe siècle, la confession devient obligatoire. Les prêtres peuvent absoudre les pêchés. L’Eglise tient les clés du paradis. Thomas d’Aquin explique que l’enfer ne se trouve pas sur terre, mais sur un autre plan existentiel. Il décrit le fonctionnement, mais ne parvient pas à concilier la bonté divine avec la sévérité du jugement.
Au XIVe siècle, l’enfer est en place. Tous les pêchés du plus petit au plus grand sont punis par un supplice en enfer. Le fidèle vit dans la crainte de se retrouver en enfer, crainte renforcée par les pestes, les famines et les guerres de l’époque, qui sont des châtiments envoyés par Dieu pour punir les Hommes.

Au Ve siècle, Augustin, évêque d’Hippone, se base sur une épître de Paul aux Corinthiens pour préciser que certaines personnes seront purifiées par le feu et rejoindront le Christ. Au XIIe siècle, le mot purgatoire apparaît pour la première fois dans un sermon de Pierre le Chantre. Dès 1254, l’Eglise définit le purgatoire et lors du concile de Florence en 1439, il devient dogme. Le purgatoire est un lieu où sont punis les personnes n’ayant pas fait pénitence de leur vivant. Les prières, les messes et les indulgences, facilitant l’accès au paradis, constituent une source de revenus pour l’Eglise. Le purgatoire renforce les notions de libre arbitre et d’individualité. En 1517, Luther en mettant en avant la théorie de la prédestination, rejette le purgatoire.


Le paradis et l’enfer sont au centre de la révélation coranique. Mahomet a visité les deux endroits. Le Coran conduit sur le droit chemin. Ceux le respectant seront récompensés dans l’au-delà. Le paradis est un jardin. Quatre fleuves y coulent. La nourriture est abondante. De jeunes femmes pures servent les heureux. L’enfer est un entonnoir géant s’enfonçant dans le sol. Le feu omniprésent brûle la peau des damnés qui ne boivent que de l’eau bouillante. Des vents pestilentiels empoisonnent l’atmosphère.

Au –IVe siècle, les premiers traités védiques parlent d’une vie après la mort. Dans les cycles des réincarnations, les existences s’enchainent. Le but ultime est d’échapper à cette spirale et d’atteindre la délivrance grâce à l’union des deux âmes, individuelle et universelle. Un être renait en un état supérieur ou inférieur selon son karma, c'est-à-dire, la somme des actes accomplis dans ses vies antérieures. Les réincarnations peuvent être entrecoupées par un séjour au paradis (svarga) ou en enfer (maraka).
Le paradis est la demeure des dieux et des sages. Il ne se passe guère d’événement dans ce luxueux jardin. Les textes n’y font pas souvent référence à l’inverse de l’enfer. Yama juge les défunts et les oriente vers des régions de l’enfer où ils subissent divers tourments selon leur karma. L’enfer sert à purifier son karma. Cette opération peut prendre entre dix et plusieurs milliers d’années. Une fois sa peine écoulée, l’âme se réincarne. La purification n’est jamais totale. La renaissance à la sortie de l’enfer ne se fait que sous une forme d’un animal impur, puis d’un animal pur, avant de redevenir un homme en partant des castes les plus inférieures. L’Homme doit accepter sa condition sociale, car elle est le résultat de ses vies antérieures.
Bouddha professe une nouvelle voie pour échapper à la réincarnation. Pour lui, la souffrance et le désir empêche la délivrance et non l’impureté. Ce discours est identique pour toutes les castes.

Dans les croyances africaines, il n’existe ni paradis, ni enfer. La mort, elle-même, n’existe pas. Les défunts continuent de vivre dans le monde des ancêtres, un monde parallèle à celui des humains. Ils sont liés à la nature qui renait perpétuellement. Ils demeurent au contact des vivants et servent d’intercesseur auprès de Dieu. Les personnes ayant mené de bonnes actions sur Terre et bien œuvré pour la collectivité sont récompensés par une mort douce à un âge avancé. Les morts violentes ne peuvent accéder au village des ancêtres. Ils errent et rejoignent l’armée des ombres qui sont des esprits dangereux.


Sources
Texte : « Paradis et enfer : l’invention de l’au-delà », Les Cahiers de Science et vie, n°139, aout 2013, 106p.