vendredi 24 mai 2013

Le jour où Yahvé a failli disparaître

Je me suis toujours posé la question de savoir si les hommes avaient un jour renoncé aux divinités et s’ils s’étaient un jour entièrement consacrés à leur séjour terrestre sans se poser la question de l’au-delà ? Vaste question. La réponse est oui – sinon je n’écrirais pas cet article – mais à partir de quand ? La liberté de croire ou pas n’existe pas au Moyen-Age, à l’époque Moderne et aujourd’hui encore dans certains pays du monde. Il ne nous reste que le lointain passé. Au temps préhistorique ? Allez savoir ! Les spécialistes sont divisés. Les représentations murales dans les grottes ? De l’art ? De la magie ou du chamanisme comme on me l’a appris lorsque j’étais en primaire (en effet à quoi bon parler de cela dans les classes supérieures, c’est tellement peu intéressant – ironie !) ? Des représentations religieuses ? On a retrouvé la première figure anthropomorphique dans la grotte Chauvet : une tête de taureau sur un corps d’homme ! Ciel, le minotaure ! Déjà ? Sans oublier que c’est la maternité qui semble avoir été pendant des millénaires (plusieurs centaines) mise à l’état de Culte. Enfin, dernière hypothèse des figures dans les grottes : des constellations ! Bref : allez savoir !

Il faut attendre les temps historiques et l’invention de l’écriture, aux alentours de 3200 av. notre ère au pays de Sumer, pour connaître les sentiments, les pensées et les aspirations de l’homme sur sa présence sur terre. Et ce que l’on remarque immédiatement, c’est que la société pense que les dieux régissent le monde. Des Sumériens aux Égyptiens, en passant par les Assyriens, Levantins, Perses ou Grecs, toutes les civilisations vénèrent les dieux, les craignent et s’en réclament. Une première révolution idéologique va naître à Babylone. Après la conquête de la Mésopotamie par Hammurabi au début du XVIIIe siècle av. notre ère, les cités sumériennes et akkadiennes s’effacent, au profit de la grande Babylone. Son dieu, Marduk, devient dès lors prédominant, prenant la place d’Enlil dans le panthéon. Sans villes importantes, les dieux, autrefois puissants, disparaissent et meurent… en quelque sorte. La région prend le nom de Babylonie et Marduk s’installe peu à peu comme l’unique dieu prédominant dans le cœur des habitants. Pour autant, le polythéisme est encore de rigueur même s’il y a un début de simplification religieuse.

Plus tard, le célèbre pharaon Akhenaton au milieu du XIVe siècle, tente une nouvelle révolution religieuse : une révolution monothéiste. Exit les autres dieux millénaires et bienvenu à Aton. Mais l’expérience sera de courte durée, car qui perd son dieu perd son pouvoir, et les anciens prêtres, jadis si puissants, se rebellent et réinstaurent le polythéisme – à leur avantage bien évidemment ! Bref, si le polythéisme est la norme, il n’empêche que préfigure déjà l’avènement, un jour, d’un dieu unique et rassembleur. Au pays de Canaan, à l’orée du premier millénaire, des Cananéens influencés par l’idée d’un dieu unique et national, se révoltent contre l’ancien système monarchique et aristocratique, défenseur des anciennes normes religieuses, pour installer à leur tête Yahvé, un dieu étranger venu du pays de YHW (Yahvou). Ce dieu a pour particularité d’être présenté comme le plus grand, le plus puissant et le plus sage des dieux (oui, jusqu’au VIIe-Ve siècle Yahvé et un dieu parmi les dieux dans l’imaginaire des Hébreux). Nous connaissons sa réussite.

Mais alors, pourquoi tant de digression par rapport à la question d’origine, la fameuse problématique que j’ai tant de mal à expliquer à mes étudiants. Et bien parce que, comme tout problème donné, il faut rétablir le contexte et introduire. Nous y voilà ! Nous sommes dans la période qui comprend le VIIIe et le VIIe siècle avant notre ère, soit deux cents ans. L’ancien royaume unifié d’Israël de David et Salomon a vécu. Dorénavant, les Israélites sont divisés en deux royaumes : Samarie au nord et Juda au sud. Yahvé, comme un général d'armée doit mener plusieurs combats. Pendant cette période, il doit faire face à deux redoutables adversaires : d’abord le dieu Assur des Assyriens et enfin Marduk, le Babylonien. Malgré quelques "matchs retours", le résultat est sans appel. Deux défaites pour Yahvé qui se traduisent douloureusement par des exils et des destructions. Commence dès lors, une crise de foi, que l’Ancien Testament nous dévoile sans détour.

En effet, on peut servir un dieu à condition que celui-ci soit vainqueur. Or, Yahvé perd ! Que faire alors ? Le premier réflexe serait de se tourner vers les autres dieux vainqueurs comme le roi Achaz (736-716) :

« Il sacrifia aux dieux de Damas qui l’avaient battu en disant : « puisque les dieux d’Aram (Araméen) les aident, je leur sacrifierai et il m’aideront » » 2 Ch 28, 23.

Le second réflexe est plus étonnant lorsque l’on connaît l’ardeur religieuse, parfois excessive même, des croyants de Dieu aujourd’hui. Il consiste à rejeter tous les dieux, leurs cultes et imaginer un monde dénué de divin ! Ainsi certains clament :

« Il n’y a pas de dieux » Psaume 14,1.

Ou encore : « Le méchant, le nez en l’air est sans souci : Pas de dieux, telles sont toutes ses pensées. » Ps 10, 4.

Les hommes déçus d’avoir tant donnés en croyance et en temps pour le culte de Yahvé qu’ils considèrent non réceptif, s’abandonnent à l’oisiveté intellectuelle et au stupre et à la luxure des sens. Les prêtres semblent les premiers touchés par la dérive :

« Eux aussi divaguent sous l’effet du vin, ils titubent sous l’effet de la boisson enivrante : prêtre et prophète divaguent sous l’effet de la boisson enivrante » Isaïe 28, 7.

Les croyants d’alors ne croient plus et décident de rejeter les armes autant que leur foi en Yahvé. Déprimés et réalistes – Yahvé, s’il existe encore, est trop faible - , ils s’abandonnent à des prophéties gastronomiques :

« Mangeons et buvons, car demain nous mourrons » Isaïe 22, 12-13.

Ce mouvement devait être assez important pour que les prophètes et les écrits en relatent l’existence. Pour autant, il ne devait pas être partagé par l’ensemble du peuple Israélite, car, sinon, ce dernier aurait tout simplement disparu, absorbé par les autres communautés, assyriennes et babyloniennes et le Christianisme et l'Islam n'existeraient pas aujourd'hui. C’est ce qui s’est en parti passé néanmoins car la Bible relate le mythe des « tribus perdues » d’Israël au moment des exils successifs de la période. Elles étaient douze à l’origine… dix ont disparu !) Cette histoire du jour où Yahvé a failli disparaître, met en lumière, la première fois – que j’ai trouvé - où l’homme a douté du divin et l’a mis par écrit. Impossible pour autant de ne pas imaginer d’autres gens, d’autres peuples, avant les Israélites, qui aient douté des dieux au point de les repousser. Pour autant, mes écrits ne sont pas des Évangiles et je ne détiens pas toutes les réponses ! 

Images: 1: Moïse, fou de rage contre son peuple qui s’abandonne au paganisme, brise les tables de la loi. 2: Rare représentation de Marduk. 3: Le dieu Assur


lundi 6 mai 2013

Samouraïs et ninjas : les guerriers du Japon


Le terme « samouraï » apparaît pour la première fois au Xe siècle et désigne un homme au service de la cour, d’un noble ou d’une administration. Il ne revêt pas une connotation guerrière. Les militaires sont désignés par les termes de « tsuwamono » ou de « mononofu », puis après le Xe siècle, par le terme de « bushi ». Au XVIIIe siècle, les Occidentaux emploient le mot « samouraï » pour désigner les guerriers japonais.

Entre le VIIIe et le XIIe siècle, le pouvoir impérial est incapable d’affirmer son autorité sur l’ensemble de l’archipel. Les seigneurs locaux s’accaparent le pouvoir et constituent des fiefs. Les fils de fonctionnaire, privés de perspectives sociales, quittent la capitale pour se mettre au service des seigneurs. Ils savent utiliser des armes et possèdent assez d’argent pour acquérir un cheval. Dans les batailles, ils forment des groupes de cavaliers au côté des paysans constituant l’infanterie. Les conflits entre seigneurs entraînent un accroissement du nombre de ces guerriers.
A la fin du XIIe siècle, le shogunat est instauré. L’empereur confie le pouvoir à un shogun issu de l’aristocratie guerrière et conserve un rôle moral. Une nouvelle cour composée des seigneurs les plus puissants du royaume se constitue. Chaque seigneur possèdent ses vassaux, qui eux même ont leur propres vassaux, constituant ainsi une véritable pyramide féodale. Les nobles doivent manier l’épée, les arts martiaux, mais aussi exceller dans la calligraphie et la poésie. La littérature chevaleresque dresse le portrait de guerriers affichant une loyauté à toute épreuve envers leur suzerain et une dévotion pouvant les conduire jusqu’au suicide rituel (seppuku). Les samouraïs sont censés respecter le bushido, un code d’honneur. Au Xe siècle, les guerriers embrassent des valeurs empruntées du confucianisme (droiture, honneur, courage, respect de la hiérarchie, vénération des ancêtres), du shintoïsme et du bouddhisme zen.

A l’inverse des samouraïs, les ninjas sont des mercenaires louant leurs services aux grands seigneurs pour des missions d’espionnage, d’infiltration ou d’assassinat. Au VIIe siècle, le seigneur Shôtoko Taishi fait appel à Otomo no saijin pour espionner ses ennemis. Otomo reçoit le surnom de shinobi, littéralement « le furtif ». Les ninjas possèdent plusieurs dénominations : le sokkan (celui qui connaît les moindres recoins), l’ukami (le rôdeur), le kansaï (l’espion), le kyodan (celui qui perçoit les murmures). Les groupes de ninja les plus célèbres sont ceux des régions d’Iga et de Koga, deux régions montagneuses difficile d’accès. Les ninjas sont des paysans fuyant les corvées, le ban ou l’administration. Ils sont rejoints par des migrants chinois et coréens, qui apportent leur connaissances en botanique, médecine et de la poudre à canon. Les clans sont très hiérarchisés. Le jônin est le chef. Ils commandent aux chûnin chargés d’administrer les villages et de s’occuper des relations avec les autres clans.

L’évolution des samouraïs est similaire à celle des chevaliers en Occident. La constitution d’une caste de chevalier correspond à un transfert des compétences militaires, administratives et judicaires d’un pouvoir central plus ou moins délétère aux seigneurs locaux. Les samouraïs et les chevaliers tentent de se différencier des guerriers quelconques (mercenaire, ninja). Pour ce faire, ils doivent suivre un code d’honneur puisant ses valeurs dans la religion. La littérature se fait le vecteur de l’image idéalisée de cette caste.


Au milieu du XVe siècle, le Japon sombre dans une guerre civile. Certains paysans parviennent à se hisser au sommet de la hiérarchie des bushi. Les seigneurs ont très souvent recours aux ninjas.
Au XVIe siècle, le shogun Toyotomi Hideyoshi renforce le contrôle social pour maintenir l’ordre. Les paysans sont désarmés, tandis que les guerriers ne doivent plus participer aux tâches agricoles. Bon nombre d’entre eux abandonnent le sabre pour retourner travailler dans les rizières ne pouvant vivre de la seule activité militaire. Les autres regagnent leurs châteaux et la haute aristocratie s’installe à la cour d’Edo.
Le shogun Oda Nobunaga est le premier à mener la politique de renforcement du pouvoir central, qui sera poursuivi par son sucesseur Toyotomi Hideyoshi et Tokugawa Ieyasu. En ce sens, il ne peut tolérer la présence de groupes de guerriers indépendants. En 1581, il lance plusieurs raids contre les clans de ninja qui sont délogés de leurs cachettes et mis à mort.
Jusqu’au XIXe siècle, le Japon ne connaît plus de guerre. Les militaires se tournent vers les charges administratives, judiciaires, fiscales, voir vers le commerce ou la médecine. Le sabre reste le symbole de leur pouvoir jusqu’en 1876, date à laquelle, les samouraïs n’ont plus le droit d’être armés. Ils constituent les cadres militaires, administratifs et industriels de la nouvelle société se mettant au XIXe siècle. Les ninjas n’ont plus de raisons d’exister puisque les grands seigneurs ne les emploient plus. Les survivants mènent dorénavant une vie de paysan. Certains rédigent des traités, fondent des académies, à l’instar de Hattori Hanzo qui forment les membres de la police secrète de Tokugawa Ieyasu.

De nos jours, les samouraïs et les ninjas constituent deux personnages symboliques et identitaires du Japon. Ils sont employés dans la littérature, le cinéma, les mangas et les mouvements politiques.



Sources
Texte : Les Cahiers de science et vie, Le Japon : aux sources du mythe, n°135, février 2013, pp50-70.
Image : commons.wikimedia.org