mercredi 31 juillet 2013

Histoire, temporalité et nazisme

Dans l'Ancien régime, la société était cohérente, homogène, fermée et hiérarchisée. Chacun restait à la place que la nature lui avait assignée. La communauté parlait d'une seule voix, celle de son chef qui s'imposait de part ses qualités naturelles. Après la révolution de 1789, l'individu n'est plus membre d'une communauté parce qu'il y est né, mais parce qu'il y a adhéré. C'est la notion de contrat social développée par Jean Jacques Rousseau. Le libéralisme et l'égalitarisme ont engendré la cacophonie et permis aux étrangers et aux juifs de devenir citoyens. Le marxisme encourage à combattre les hiérarchies naturelles. Il déplace le combat de la sphère racial à la sphère sociale, divisant ainsi les citoyens du même pays. Pour Goebbels, il faut effacer 1789 de l'histoire. Néanmoins, le nazisme n'est pas un retour en arrière. Il convient d'adapter dans le présent l'harmonie des communautés passées, seules garantes de paix sociale. Depuis 1789 et contrairement à l'Antiquité, l'individu donne sens à tout.

Les nazis estiment que seule la nature est législatrice. Il n'est pas question de créer un homme nouveau, mais de retrouver la pureté originelle de la race et se protéger dans l'avenir de tout mélange sanguin et culturel. L'Antiquité constitue un schéma historique qui ne doit pas se reproduire. Les Grecs et les Romains sont des Germains issus du Nord ayant colonisé et civilisé les bords de la Méditerranée. Les nazis érigent les cités-états en modèle et notamment les Spartiates, qui sont des citoyens soldats dévoués à la défense de leur patrie. Mais les Grecs et les Romains ont été peu à peu pervertis par les peuples orientaux et leurs cultures. L'Empire romain n'a pas succombé aux invasions barbares, qui l'ont régénéré par un afflux de sang germanique. Il a succombé au développement en son sein du christianisme, une doctrine égalitaire et universaliste, ayant détruit les fondements de la citoyenneté romaine, création germanique. Le christianisme est la forme prise dans l'Antiquité par le complot juif pour détruire la société germanique. Réutilisant le même modèle, le bolchevisme devient, au XXe siècle, l'ennemi de l'Allemagne.
Les Juifs et les Germains s'affrontent depuis la nuit des temps sous des appellations différentes. Le temps est figé dans un éternel présent, d'où un sentiment de blocage.

L'idéologie nazie se soucie tout autant de l'avenir. Les nazis, à l'instar des autres régimes totalitaires, ne cessent de planifier. En effet, dans un régime autarcique, la pénurie menace continuellement. L'attente favorise le réarmement des voisins de l'Allemagne et conduira à une misère alimentaire et matérielle. Urgence et pénurie sont les synonymes de l'avenir. Les nazis ont une conception dépressive de l'écoulement du temps, qui ne peut être contré que par un volontarisme sans faille. Pour éviter la dégénérescence de la race, la décadence de la culture et la dégradation des conditions de vie, il faut frapper l'ennemi et desserrer l'étau qui étouffe l'Allemagne. Les nazis préparent leur pays à une guerre dont l'aboutissement ne peut être que la victoire finale ou la destruction totale. La victoire sera acquise lorsque le foyer judéo-bolchévique européen sera détruit, mettant ainsi un terme à la guerre des races et par extension à l'histoire elle même. En effet, pour les nazis, l'histoire est la narration de la lutte entre la race nordique et juive. Cette dernière guerre instaurerait la paix raciale dont l'Europe est privée depuis des siècles. La société, rendue à sa pureté raciale originelle, ne connaitrait plus aucune différence ni divergence politique. Le pays vivrait dans l'harmonie. La vie vaut la peine d'être vécue, car elle se prolonge au travers de la race pour laquelle on s'est battue. L'immortalité de l'individu passe par celle de la race pour peu qu'on la préserve du mélange des sangs.


En surface, le nazisme semble être bruit et fureur, galvanisé par l'angoisse et l'urgence de la pénurie. Cependant, l'histoire selon les nazis se déroulent dans un cadre statique. La culture nazie est une plongée vers les profondeurs, celle de l'origine de la race; une éternité immobile qui depuis toujours oppose les mêmes antagonistes. Le nazisme propose un projet politique inscrit dans un temps où l'éternité de la nature et de la race implique la pérennité des êtres et la certitude du sens.

En rejetant le temps historique au profit de l'immobilité et en érigeant la nature en fondement et en impératif, les nazis ont créé un univers mental où leur idéologie prenait place et sens. Le message nazi apparait comme consolant dans les temps de crise et de deuil de l'Allemagne de l'entre deux guerres.



Sources
Texte : CHAPOUTOT Johann : "L'historicité nazie", Historicité du XXe siècle : coexistence et concurrence des temps, Vingtième Siècle - Revue d'histoire, n°117, janvier-mars 2013, pp43-55.

lundi 15 juillet 2013

L’An mil : l’année de profonds bouleversements ?

Aux alentours de l’An Mil, les moines notent les événements qui leur paraissent anormaux. Dans l’Apocalypse il est écrit que Satan se libérera de ses chaines au bout de mille ans. Ils sont les seuls à se rendre compte que le monde se situe au croisement de deux millénaires. Le peuple continue à se référer au cycle des saisons. L’historien George Duby a mis en avant des moments de tension au XIe siècle. D’après lui, la purification de la société passe par des pogroms, les chasses aux sorcières et de grandes processions expiatoires. Les Hommes du Moyen-âge ne craignent pas la fin du monde en tant que tel. Ils sont davantage préoccupés par le salut de leur âme. Cette "peur" a été plusieurs fois mise en avant par des groupes critiquant l'Église, tels les protestants au XVIe siècle ou les philosophes des Lumières. Pour les médiévistes mutationnistes entre les années 1950 et 1980, l'an mil coïncide avec un changement brutal de société. Les structures publiques carolingiennes se délitent et sont accaparés par les châtelains qui exercent de nouvelles formes de pouvoir, ce qui engendre des violences.


Traditionnellement, l'an mil correspond à l'avènement d'une nouvelle société, celle de la féodalité. Au cours du XIe siècle, les châteaux se multiplient dans toute l’Europe. La plupart sont construits sur des mottes castrales des IXe et Xe siècles. Le nombre de vassaux augmente. Les grands seigneurs étendent leur pouvoir. Ils assurent la protection de leurs domaines face à un pouvoir impérial désorganisé. L'un de ses grands seigneurs parvient à s'imposer. En 987, Hugues Capet monte sur le trône de Francie Occidentale. Il est issu de la famille des Robertiens, une des deux familles se partageant successivement le pouvoir avec les Carolingiens. Il gouverne directement le domaine royal regroupant les territoires situés entre Paris et Orléans. Il règne idéologiquement sur le reste du royaume composé d’une multitude de duchés et d’évêchés ayant leurs propres prérogatives dans le domaine militaire et judiciaire. Le roi se place en arbitre lors des conflits entre seigneurs. En 989, il participe au concile de Charroux qui instaure la Paix de Dieu (protéger les clercs et les paysans). Par ce biais, il accroit son pouvoir spirituel déjà renforcé par le sacre. D’ailleurs, il fait sacrer Robert, son fils, afin d’assurer une descendance au trône.

Dans les campagnes, les villages se fixent d'une manière durable. Jusqu'au Xe siècle, ils étaient bâtis autour d’une église et demeuraient mouvant à cause de la périssabilité des matériaux de construction. Dans le nord du royaume, les villages se structurent autour d’une place centrale accueillant l’église et le cimetière. Les campagnes se composent de grands champs découpés en lanière, ce que l’on appelle un paysage d’openfield. Les paysans défrichent les forêts secondaires pour regagner les terres qui étaient cultivées à durant l’époque romaine et laissée à l’abandon au début du Moyen-âge. Au sud, les villages ont la forme d’une agglomération fortifiée resserrée autour d’un château et perché sur un coteau. Parallèlement, les villes se développent.

Il n’y a pas d’invention au sens premier du terme. Le Moyen-âge ne fait que perfectionner des outils existants depuis l’Antiquité (moulin, forge, four, charrue). Dans le domaine agricole, l’assolement triennal permet de faire deux récoltes par an. Les chevaux, plus rapides, remplacent les bœufs comme animal de traction. L’amélioration des attelages et des charrues favorisent le développement de la métallurgie, nécessaire à la fabrication des outils. Les seigneurs, ayant de vastes exploitations agricoles, encouragent le développement des forges. Ce cercle contribue à l’accroissement démographique qui se stoppera à la fin du Moyen Age à cause des guerres et des épidémies de peste. Le fer prend sa place dans l’architecture. Il n’est plus seulement employer pour façonner des armes, mais est utilisé pour des structures métalliques.

Le développement de l’art roman coïncide avec des réformes religieuses. Benoit d’Aniane établit de nouvelles règles monastiques ayant pour vocation de revenir à la règle originale de Saint Benoit. La réforme grégorienne se déroule en parallèle. Grégoire VII souhaite purifier les mœurs du clergé et réaffirmer l’importance de la papauté sur les pouvoirs temporels. L’abbaye de Cluny constitue le point de départ de la diffusion de l’art roman. Elle sert de modèle aux autres monastères. Les abbés demandant à des clunisiens de venir réformer leur abbayes. L’art roman se diffuse le long des routes de pèlerinage. L’art roman primitif emprunte aux basiliques romaines et byzantines : le plan, les voutes en berceau, les arcs en plein cintre. Importance de l’orfèvrerie, du mobilier et de la statuaire.

L'an mil correspond à l'aboutissement d'une mutation sociétale débutée à la fin du IXe siècle. La féodalité s'est mise en place créant ses catégories sociales, ses paysages et son architecture tant laïque que religieuse.


Ces transformations ne concernent que l'Occident. Que se passe t-il sur les autres points du globe à la même période ?

Le monde en l’An Mil compte 25 millions d’habitants, qui se répartissent entre civilisations écrites (Europe, Asie, Amérique Centrale) et civilisations orales (Afrique, Océanie et Amérique du Nord). Chaque peuple ne connait que ses voisins quoi ne connaissent que leurs voisins. Les savoirs et les technologies circulent par étapes. Les dates précoces des moussons et le développement de la viticulture anglaise montre qu’il y a un réchauffement climatique à cette période.
L’empire byzantin est la plus grande puissance du moment. Constantinople est la ville là plus peuplée d’Occident. Son Eglise fait jeu égal avec la Papauté. Carrefour entre Orient et Occident, l’empire est immensément riche et jouit du prestige de la culture gréco-latine. Entre 960 et 1025, l’empereur Basile II repousse les Slaves jusqu’au Danube, reprend le littoral oriental de l’Adriatique, le sud de l’Italie et le Caucase. Les byzantins ont une bonne armée et une excellente marine qui maitrise le feu grégeois. A la fin du XIe siècle, l’empire byzantin connait ses premiers signes de déclin. La progression des tribus nomades dans les steppes décalent les routes commerciales vers le sud vers le port d’Alexandrie, qui engendre une baisse des revenus.
Le monde arabo-musulman est unifié par la culture, l’économie, et dans une certaine mesure, par la religion, mais reste divisé politiquement Trois califats le composent : les Omeyyades, basés à Cordoue, règnent sur le Sud de l’Espagne et une partie de l’Afrique du Nord, les Fatimides, basés au Caire, règnent sur l’Egypte et la Lybie et les Bouyides, basés à Bagdad, règnent sur la Mésopotamie. Les califes ont conscience d’être sur les terres des plus brillantes civilisations de l’Antiquité. En ce sens, ils souhaitent en être les héritiers et sont avides de connaissances. Ils ordonnent à leurs savants de recopier et traduire les manuscrits, tout en poursuivant les recherches en mathématiques, médecine et astronomie. Le calife de Bagdad ouvre dans sa capitale une gigantesque bibliothèque appelée la Maison de la Sagesse.
L’Inde est divisée en une multitude de royaumes. Au IXe siècle, la dynastie des Cholas, située au Sud, parvient à conquérir tous les territoires au sud de la rivière Tungabhadra, puis étendent leur pouvoir au Sri Lanka, à l’Indonésie et à la Malaisie. Ils cherchent à contrôler les ports et les routes commerciales. La construction de temples, sur les murs desquels les rois gravent leurs exploits, contribuent à la diffusion du shivaïsme.
En Chine, le début de la dynastie Song marque la réunification de l’empire, malgré une puissance militaire faible. Le pays se dote d’une solide administration, dont les fonctionnaires sont recrutés sur concours. Le pays, peuplé de cent mille habitants, déjà le premier foyer de population au monde, possède une agriculture excédentaire qui engendre une croissance démographique. Les villes sont en plein essor, grâce à l’utilisation du papier monnaie, bénéficiant de l’emploi des imprimeries et au trafic fluvial important, rendu possible par la construction d’écluses et de canaux. La métallurgie connait le même développement qu’en Europe et engendre des résultats similaires.
Les Khmers règnent sur le Cambodge depuis Angkor. Après une guerre de succession Suryavarman Ier stabilise le pays et le fait prospérer en l’ouvrant sur les autres cultures. Néanmoins, l’économie reste stagnante. Les Cambodgiens n’ont pas de monnaie et continuent de pratiquer le troc.
Une multitude de royaumes existent au sud du Sahara : le Ghana, la Nubie, l’Ethiopie, le Sénégal, le Niger et le Kanem (actuel Tchad). Ils commercent tous avec les Arabes installés sur la côte méditerranéenne. Les élites se convertissent à l’Islam afin de pouvoir traiter d’égal à égal avec les marchands arabes et éviter les risques d’invasion. Les royaumes africains exportent de l’or, de l’ivoire, de l’ambre, des fourrures et des esclaves. Ils importent des perles, du verre, des céramiques, des chevaux et des étoffes. Les produits chinois parviennent jusqu’en Afrique par l’intermédiaire des Arabes.
L’empire toltèque, depuis la ville de Tula, règne sur l’Amérique centrale. L’architecture est simple et l’artisanat est simple comparé à leur voisin mayas. Leur culture est axée sur des valeurs guerrières.


Sources
Texte :
"L'an 1000 : la première crise de l'Occident", Les cahiers sciences et vie, n°137 - mai 2013, 106p.
BERTRAND Paul (dir) : Pouvoirs, Eglise et société dans les royaumes de France, de Bourgogne et de Germanie (888-1110), Ellipses, Paris, 2008, 276p.

Image : wikipédia.fr