lundi 16 septembre 2013

L'au delà

Le refus par l’Homme de sa finitude provoque son désir d’éternité. Les Hommes de la préhistoire se préoccupent d’honorer leurs défunts. Ils mettent en scène et ritualisent la mort pour lui donner une forme concrète et, de ce fait, la rendre moins effrayante.


En Mésopotamie, les défunts rejoignent un monde souterrain duquel il est impossible de sortir. Ils deviennent une ombre ou un souffle se nourrissant de poussière. Le culte des morts favorise l’amélioration de ses conditions d’existence. Il n’existe pas de vie heureuse après le décès. L’Homme accomplit son destin sur terre de son vivant.
Les Grecs et les Romains se dirigent dans l’Hadès après leur mort. Au –VIIIe siècle, Homère et Hésiode décrivent l’enfer. Des montagnes infranchissables et le fleuve Styx cloisonnent ce lieu. Le froid, l’humidité et l’obscurité y règnent. L’écoulement du fleuve et les aboiements du chien Cerbère provoquent un vacarme abrutissant. Les ombres s’agglutinent sans aucune distinction, en attendant que Charon leur fasse traverser le fleuve avec sa barque. Chez Hadès, les âmes de la grande majorité de la population errent. Les grands criminels sont condamnés à des supplices, tandis que les héros rejoignent l’Elysée, un jardin luxueux. Au –Ve siècle, Euripide émet l’idée d’une rétribution ou d’un châtiment après la mort en fonction de la vie menée. A la même période, Aristote dit qu’il n’y a aucune vie après la mort et Epicure préconise de jouir de tous les instants présents. D’une manière générale, les Grecs et les Romains n’attendent rien de l’au-delà. Les rituels funéraires servent aux défunts à bien rejoindre les enfers et éviter qu’ils reviennent hanter les vivants.
Chez les Vikings, le sort du défunt est déterminé par les conditions du décès. Le guerrier, tombé au champ d’honneur, rejoint Odin dans le Walhalla, où ils s’entrainent pour participer au Ragnarok, la grande bataille de la fin des temps. Les vieillards et les malades rejoignent le royaume souterrain de Hel et n’ont aucune activité. Les naufragés sont coincés sous la mer.
Chez les Hébreux, toutes les âmes sombrent dans le Shéol, un trou souterrain duquel personne ne peut sortir. Le zoroastrisme met en avant la lutte du bien contre le mal et la récompense des justes dans l’au-delà. Les croyances hébraïques s’imprègnent de cette doctrine durant l’exil à Babylone, où elles s’imprègnent également d’une grande partie des mythes mésopotamiens. Au –IIe siècle, le livre de Daniel décrit Yahvé entouré d’une cour d’anges jugeant les actes des Hommes. La destruction de Jérusalem par les Romains en 135 entérine la conception d’une vie éternelle, mais les autorités religieuses juives demeurent divisées sur le devenir de l’âme.

Le terme « paradis » provient du mot « pairi daeza » en avestique, une langue persane, qui signifie « jardin clos ». Il est traduit en grec par « paradeisos ». Il apparait pour la première fois dans la Bible dans la Septante, la traduction grecque du –Ier siècle. Les textes hébreux mentionnent le jardin d’Eden. Eden en sumérien signifie steppe et en araméen signifie « faire prospérer ».
Au départ, paradis céleste et paradis terrestre se confondent. Le paradis est un verger luxuriant à jamais fermé aux Hommes par un barrage de flammes depuis le pêché originel. Ce jardin disparaitra lors de l’Apocalypse. Durant le Moyen-âge, les clercs pensent que le jardin d’Eden se situe tout à l’est après la Chine et le Japon. Des explorateurs partent à sa recherche. Cependant, les découvertes réalisées par les navigateurs des XVe et XVIe siècles bouleversent cette conception, puisque personne n’a trouvé le jardin d’Eden et que les zones inconnues du globe diminuent. L’Eglise décrète que le jardin d’Eden a disparu durant le déluge.
Les morts vont au paradis céleste, récompense des justes. L’apocalypse de Jean décrit une cité quadrangulaire aux toits d’or et aux murailles d’argent. Au XIIe siècle, une autre représentation du paradis apparait, celle d’Abraham abritant les justes sous son manteau. En reprenant la figure d’Abraham, l’Eglise se réapproprie le père des trois grandes religions monothéistes et disqualifie le Judaïsme et l’Islam. Au XIVe siècle, Marie devient la représentation du paradis, avant au siècle suivant de revenir à une cour céleste où siège Dieu. Les anges, désormais, chantent et jouent des instruments, marque de l’essor de la musique dans la société.
Les avancées astronomiques des XVIIe et XVIIIe siècles, démontrent que le paradis céleste n’est pas une sphère comprise dans le système solaire. Des fossiles, vieux de plusieurs millions d’années, découverts par les naturalistes, mettent à mal l’explication biblique du jardin d’Eden et posent les jalons des théories évolutionnistes. Pour nombre d’élites intellectuels, le paradis n’existe pas. Pour palier cet état, le protestantisme met en avant un paradis intérieur qui correspond à un état de béatitude. Le Suédois Swedenborg, ingénieur des mines royales, donne une vision du paradis anthropocentrée, où les familles et les amis se retrouvent pour jouir des mêmes plaisirs que sur Terre. Ses visions mystiques sont en phase avec la société du XVIIIe siècle, une société moderne, optimiste et accordant une place de plus en plus importante aux sentiments.

Toutes les anciennes grandes religions orientales ont élaboré un lieu de souffrance après la mort. Les dieux y condamnent les Hommes ayant transgressé l’ordre moral de leur vivant. L’idée de damnation semble être liée à l’apparition de l’Etat. L’enfer nait de la rencontre entre le Christianisme et ces religions. Dans l’Antiquité, les chrétiens se délectent des supplices que subiront les païens après leur mort, eux qui sont parfois pourchassés et exécutés.
L’enfer est très peu mentionné dans la Bible. Les intellectuels hébraïques sont très divisés sur la question. Certains affirment que l’enfer n’existe pas. L’Apocalypse de Pierre est le premier texte à décrire l’enfer. Pour certains théologiens antiques, l’enfer est incompatible avec la bonté divine et donc ne peut exister. Au IVe siècle, les choses sont fixées. Le prédicateur a besoin de l’enfer pour effrayer le fidèle et faire en sorte qu’il demeure dans la foi. Au Ve siècle, Saint Augustin donne une conception quasi définitive de l’enfer : s’y rendent tous les païens, les enfants non baptisés et les hommes vivants dans le pêché.
Au XIIe siècle, les universités et le droit se généralisent. Les théologiens définissent un cadre légal : à un pêché correspond un supplice. A l’instar du seigneur, Dieu juge les Hommes. Les tympans des églises montrent les scènes du jugement dernier. A partir du XIIIe siècle, la confession devient obligatoire. Les prêtres peuvent absoudre les pêchés. L’Eglise tient les clés du paradis. Thomas d’Aquin explique que l’enfer ne se trouve pas sur terre, mais sur un autre plan existentiel. Il décrit le fonctionnement, mais ne parvient pas à concilier la bonté divine avec la sévérité du jugement.
Au XIVe siècle, l’enfer est en place. Tous les pêchés du plus petit au plus grand sont punis par un supplice en enfer. Le fidèle vit dans la crainte de se retrouver en enfer, crainte renforcée par les pestes, les famines et les guerres de l’époque, qui sont des châtiments envoyés par Dieu pour punir les Hommes.

Au Ve siècle, Augustin, évêque d’Hippone, se base sur une épître de Paul aux Corinthiens pour préciser que certaines personnes seront purifiées par le feu et rejoindront le Christ. Au XIIe siècle, le mot purgatoire apparaît pour la première fois dans un sermon de Pierre le Chantre. Dès 1254, l’Eglise définit le purgatoire et lors du concile de Florence en 1439, il devient dogme. Le purgatoire est un lieu où sont punis les personnes n’ayant pas fait pénitence de leur vivant. Les prières, les messes et les indulgences, facilitant l’accès au paradis, constituent une source de revenus pour l’Eglise. Le purgatoire renforce les notions de libre arbitre et d’individualité. En 1517, Luther en mettant en avant la théorie de la prédestination, rejette le purgatoire.


Le paradis et l’enfer sont au centre de la révélation coranique. Mahomet a visité les deux endroits. Le Coran conduit sur le droit chemin. Ceux le respectant seront récompensés dans l’au-delà. Le paradis est un jardin. Quatre fleuves y coulent. La nourriture est abondante. De jeunes femmes pures servent les heureux. L’enfer est un entonnoir géant s’enfonçant dans le sol. Le feu omniprésent brûle la peau des damnés qui ne boivent que de l’eau bouillante. Des vents pestilentiels empoisonnent l’atmosphère.

Au –IVe siècle, les premiers traités védiques parlent d’une vie après la mort. Dans les cycles des réincarnations, les existences s’enchainent. Le but ultime est d’échapper à cette spirale et d’atteindre la délivrance grâce à l’union des deux âmes, individuelle et universelle. Un être renait en un état supérieur ou inférieur selon son karma, c'est-à-dire, la somme des actes accomplis dans ses vies antérieures. Les réincarnations peuvent être entrecoupées par un séjour au paradis (svarga) ou en enfer (maraka).
Le paradis est la demeure des dieux et des sages. Il ne se passe guère d’événement dans ce luxueux jardin. Les textes n’y font pas souvent référence à l’inverse de l’enfer. Yama juge les défunts et les oriente vers des régions de l’enfer où ils subissent divers tourments selon leur karma. L’enfer sert à purifier son karma. Cette opération peut prendre entre dix et plusieurs milliers d’années. Une fois sa peine écoulée, l’âme se réincarne. La purification n’est jamais totale. La renaissance à la sortie de l’enfer ne se fait que sous une forme d’un animal impur, puis d’un animal pur, avant de redevenir un homme en partant des castes les plus inférieures. L’Homme doit accepter sa condition sociale, car elle est le résultat de ses vies antérieures.
Bouddha professe une nouvelle voie pour échapper à la réincarnation. Pour lui, la souffrance et le désir empêche la délivrance et non l’impureté. Ce discours est identique pour toutes les castes.

Dans les croyances africaines, il n’existe ni paradis, ni enfer. La mort, elle-même, n’existe pas. Les défunts continuent de vivre dans le monde des ancêtres, un monde parallèle à celui des humains. Ils sont liés à la nature qui renait perpétuellement. Ils demeurent au contact des vivants et servent d’intercesseur auprès de Dieu. Les personnes ayant mené de bonnes actions sur Terre et bien œuvré pour la collectivité sont récompensés par une mort douce à un âge avancé. Les morts violentes ne peuvent accéder au village des ancêtres. Ils errent et rejoignent l’armée des ombres qui sont des esprits dangereux.


Sources
Texte : « Paradis et enfer : l’invention de l’au-delà », Les Cahiers de Science et vie, n°139, aout 2013, 106p.

samedi 7 septembre 2013

Meaux : cité épiscopale (Seine et Marne)

La ville de Meaux est située au Nord de la Seine et Marne dans un méandre de la Marne et dans la région fertile de la Brie. Le site est propice à l’installation humaine. La ville est attestée dès l’époque gallo-romaine. La cité, appelée Meldus en latin, se dote de remparts au IIIe siècle, dont une partie est toujours visible de nos jours. Les habitants de Meaux, les Meldois, tire leur nom de l’ancienne appellation de leur ville. Siège de l’évêché, le palais épiscopal constitué de la cathédrale et des divers bâtiments conventuels, en constitue le cœur.


La construction de la cathédrale débute au XIIe siècle sur l’emplacement de l’église mérovingienne. Elle ne s’achève officiellement qu’au XVIe siècle faute de financement, à cause de la guerre de Cent ans et de l’occupation anglaise. Dans les faits, elle ne fut jamais réellement achevée, comme en témoigne la deuxième tour remplacée par un simple clocher recouvert d’ardoises, d’où son nom de « tour noire ». De petite taille, la cathédrale mesure à peine 85 mètres de long pour une hauteur de 45 mètres. En comparaison, Notre Dame de Paris mesure 130 mètres de long pour une hauteur de 69 mètres. Les architectes ont employé la pierre de Varreddes issue d’une carrière à proximité du chantier. Cette pierre reflète la lumière de part sa blancheur. A contrario, elle se salit rapidement.
L’architecture de la cathédrale reflète la longueur du chantier. Trois styles architecturaux s’accolent les uns aux autres. Les croisés de la nef sont de styles roman, reconnaissable par leurs arcs voûtés. Les arcs brisés et les grands vitraux du chœur sont synonymes de style gothique. Enfin, les sculptures en dentelle de pierre de l’entrée sont typiques du gothique flamboyant du XVe siècle.
La cathédrale ne possède plus aucun vitrail d’origine. Ils ont tous été soufflés par l’explosion d’une poudrière durant la guerre de 1870. Il ne reste plus qu’un vitrail original représentant la vie de Saint Etienne.

La cathédrale est le siège de l’évêque, qui possède sa résidence dans un bâtiment à proximité, de l’autre côté d’une vaste cour. Le palais possède une architecture hybride composé d’éléments gothique et classique. Il abrite aujourd’hui un musée.
Dans l’angle de la cour, les chanoines possédaient leur propre résidence. Lors de son séjour à Meaux, Victor Hugo décrit leur bâtiment. Sa construction date du XIIIe siècle. Le sous-sol renferme une cave servant à la conservation des vins et des archives. Le rez-de-chaussée et le premier étage contiennent les pièces à vivre des chanoines. Les combles sont employés comme grenier pour le stockage des grains. Ils sont ainsi protégés de la gourmandise des rats. La présence du grenier à grain démontre la perception d’un impôt en nature par les chanoines. En 1930, une passerelle couverte relie la maison des chanoines à la cathédrale.
Un jardin se situe derrière le palais épiscopal. Sa forme actuelle date du XVIIe siècle. Il est dessiné à la française par André Le Nôtre. Des plantes médicinales et potagères y sont toujours plantées, afin de rappeler son emploi au Moyen Age. Sous le règne de Louis XIII, l’évêque rachète la partie des remparts bordant le parc. Ils sont aménagés en jardin privatif, ce qui suppose que les jardins étaient libre d’accès.

La cité épiscopale renvoie à plusieurs personnages historiques. La cathédrale porte le nom de Saint Etienne, dont la vie est retracée sur le vitrail restant. Dans la Bible, Etienne est un juif converti au christianisme, choisi pour assister les apôtres. Condamné pour blasphème par le Sanhédrin, le tribunal juif, il est traîné hors des murs de Jérusalem et lapidé à mort. Il est considéré comme l’un des premiers martyrs.
L’évêché a été administré par deux évêques de grande renommée. Le premier d’entre eux est Guillaume Briçonnet nommé par François Ier. Il cherche à lutter contre la dépravation des mœurs et le relâchement de la discipline ecclésiastique. Il encourage les prédications pour raviver la foi. Il réunit plusieurs théologiens autour de lui. Ils forment le cénacle de Meaux, véritable foyer de réflexion sur la réforme de l’Eglise. Il s'agit de retourner aux sources du christianisme, vers l'enseignement originel du Christ en répandant le Nouveau Testament en français. Guillaume Briçonnet sera inquiété pour protestantisme, mais sera innocenté.
Le second évêque d’importance est Jacques Bénigne Bossuet, surnommé l’Aigle de Meaux. Ses sermons et ses oraisons ont fait sa renommée. Il reçoit l’évêché en 1681. Résidant à la fois à Versailles et à Meaux, il visite son évêché avec le but d’améliorer son fonctionnement et la prédication réalisée par ses curés. Il défend, à travers ses écrits, un catholicisme gallican contre les protestants et la trop forte intervention de la Papauté dans les affaires du royaume de France. Il meurt à Paris, mais souhaite être enterré à Meaux. Son corps repose dans la crypte sous la cathédrale.

Une petite porte de la nef donnant sur la cour porte le nom de Montgardon, un grand bandit de la région au Moyen Age. Ce dernier, poursuivi par les hommes du guet, cherche à se réfugier dans la cathédrale. L’église constitue un lieu d’asile placé sous la juridiction de l’évêque et non du seigneur. Dans sa précipitation, Montgardon se cogne la tête contre le linteau et s’assomme. Seul l’un de ses pieds touche les pavés de la cathédrale. Les hommes du guet l’arrêtent et le seigneur le condamne à la mort par pendaison. L’évêque et les chanoines contredisent le jugement rendu, car Montgardon ayant réussi un poser un pied dans la cathédrale, aurait dû être jugé par leur tribunal. Le seigneur et l’évêque se retrouvent en procès. Ce fait rappelle les problèmes de juridiction et les luttes de pouvoir entre les laïcs et les clercs.

sources : 
Textes : visite guidée de la cité épiscopale de Meaux, mars 2013
Image : photo de Benjamin Sacchelli