mardi 15 décembre 2015

Les Incas : naissance et mort d’un empire (1439-1533)


La naissance
Les Incas doivent beaucoup aux civilisations qui les ont précédés, notamment les Huari dans le sud du Pérou et les Tiahuanaco dans l’ouest de la Bolivie. L’architecture monumentale et les aménagements en terrasse prouvent la grande maitrise de la pierre des Tiahuanaco. Ces derniers sont aussi de bons orfèvres et tisseurs. Quant aux Huari, ils excellent dans la construction des routes et des canaux. Leur système d’irrigation a permis le développement de la culture du maïs et, par extension, d’une administration capable de gérer et comptabiliser la production, via un système d’écriture.
Le berceau des Incas se situe dans la vallée de Cuzco au Pérou au Nord du territoire des Huari. Le site est occupé depuis l’Antiquité, mais connait une croissance démographique au XIIe siècle. A cette époque, des migrations importantes de personnes originaires des berges du lac Titicaca et de la forêt amazonienne se produisent et se mélangent aux personnes déjà présentes. Vers l’An Mil, pour des raisons inconnues, les empires Tiahuanaco et Huari s’effondrent, laissant la région centre des Andes libre. La zone se morcelle en une multitude de chefferies autonomes et en compétition, parmi lesquelles se trouvent les Incas. Les chefferies s’allient les unes aux autres en fonction de leurs intérêts. A partir du VIIIe siècle, les Incas nouent des alliances avec leurs voisins proches et tissent des liens forts se basant sur le principe d’un échange gagnant-gagnant. Petit à petit, ces alliances donnent naissance à une confédération, dont Cuzco est le centre. Voici le point de départ de l’empire inca.

Le développement
Au XIVe siècle, plusieurs périodes de sécheresse frappant les hauts plateaux andins fragilisent les cultures. Pour survivre, les Incas descendent dans les vallées et s’emparent par la force des terres. Plusieurs campagnes militaires sont lancées sur les riches vallées côtières de Pisco et des Chincha. Pachacutec (1438-1471) conquiert le Nord en venant à bout de l’empire Chimu. Ses troupes atteignent le bassin de Quito. Tupac Inca (1491-1493) conquiert l’Ouest et le Sud et soumet les peuples côtiers. Il descend jusqu’à Santiago au Chili et consolide les frontières sur l’autre versant des Andes.
Les Incas possèdent une immense armée pouvant regrouper jusqu’à 140.000 hommes. Certes peu mobile, elle est d’une redoutable efficacité sur les batailles rangées et dans la prise des forteresses. L’empereur est le chef de l’armée. Ses officiers, tous incas, le secondent. Ils sont habiles dans la ruse et la stratégie, sachant, par exemple, feindre des mouvements de repli. De plus, ils étudient le terrain et préparent minutieusement leur plan de bataille. Les sous-officiers peuvent être issus des autres peuples. Les Incas constituent des unités par peuple et les laissent libres dans le choix de l’équipement. Ils leur font également confiance dans leurs techniques. Les soldats sont donc plus efficaces. L’armée évite, dans la mesure du possible, de vivre sur le pays, pour ne pas le ruiner et éviter de s’attirer la haine des populations occupées. Ils conservent ainsi une réserve à proximité en cas de nécessité.
La guerre est la volonté du dieu Inti, le soleil, mais elle sert également à renforcer le pouvoir des nouveaux empereurs. En effet, ceux-ci héritent uniquement du titre et du pouvoir. Leurs prédécesseurs emportent dans leur tombe les richesses acquises durant son règne. Le nouvel empereur doit rapidement acquérir de nouvelles richesses qui passent par la conquête. De plus, de nombreux candidats au trône s’affrontent dans des guerres où le meilleur stratège s’impose.

Après la conquête, les Incas recensent la population. L’empire regroupe dix millions de personnes, dont 40.000 Incas, soit 200 peuples différents. Les Incas laissent le choix : l’intégration ou la mort. Ils sont généreux avec ceux qui se soumettent et impitoyables avec ceux qui se révoltent. Les Incas privilégient toujours l’adhésion, car ils ont besoin de terre et de main d’œuvre. En ce sens, ils ne viennent pas pour détruire ou affaiblir. Les élites locales restent en place, continuent de gérer les affaires locales et servent de lien avec les nouvelles autorités. Les élites locales qui satisfont les Incas reçoivent des présents, ce qui revient à acheter la coopération, selon une logique de don/contre-don. De plus, les mariages entre les élites et les Incas resserrent les liens. Par ailleurs, les fils des élites sont emmenés de force à Cuzco pour être éduqués. Huayna Capac (1493-1522) aménage l’empire en construisant des villes et des routes. Il renforce les frontières, longues de 5.000km, en bâtissant des forteresses. Il réprime les révoltes. Des populations sont parfois déplacées pour casser les anciennes alliances.
L’empire est divisé en quatre régions traitées sur un pied d’égalité et dirigées par un apu. Ce dernier supervise le recensement, administre, aménage, entretient les infrastructures et rend la justice. L’apu est toujours un inca. Les régions sont subdivisées en provinces (80 pour tout l’empire), avec à leur tête un gouverneur. Les terres sont redistribuées entre l’Etat, le clergé et le peuple. Les sujets doivent consacrer des jours de travail à l’Etat pour cultiver des domaines, tisser des vêtements, servir dans l’armée et entretenir les infrastructures. Les peuples loyaux gardent leurs cultes et leurs divinités. La seule obligation est d’honorer Inti, la divinité tutélaire des Incas. Les divinités des peuples rebelles sont prises en otages. Leurs statues sont amenées à Cuzco.

La mort
Les Espagnols amènent avec eux des maladies inconnues aux Amériques, qui sont l’une des causes majeures de l’effondrement des empires précolombiens. Au début du XVIe siècle, la petite vérole cause 200.000 morts, dont l’empereur Huayna Capac et son fils Winan Cuyuchi. Les deux frères de l’empereur défunt Huascai et Atahualpa se livrent une guerre sans merci pour le trône. Chaque partie commet des actes sacrilèges jusque là inconcevables. Huascai confisque les biens de l’aristocratie pour financer ses troupes. Quant à Atahualpa, il incendie la momie de l’empereur Tupac Inca à cause des liens de parenté avec son rival. La guerre civile perturbe la production agricole mettant à mal tout le système de redistribution et de réciprocité. Les logiques de dons ne sont plus assurées. Les alliances se délient. Les Conquistadors, menés par Francisco Pizarro, s’immiscent dans cette lutte interne en suscitant les mécontentements des peuples sous domination inca. En 1532, Atahualpa bat son frère et s’empare du pouvoir. Le 16 novembre, il rencontre Pizarro. L’occasion est trop belle pour le conquistador. Prenant prétexte d’un outrage à la Bible, il ordonne à ses hommes d’arrêter l’empereur. En 1533, il le fait exécuter et place sur le trône Manco Inca, tout dévoué à sa cause.
Les Incas n’ont plus les moyens de rétablir leur suprématie. La majorité de leurs guerriers sont morts pendant la guerre civile. De plus, les anciens peuples soumis préfèrent s’allier aux Espagnols. Faute de moyen, les Incas ne peuvent plus s’assurer de leur loyauté. L’empire inca n’a pas eu le temps d’intégrer des populations si différentes au point de pouvoir se passer du système de don/contre-don.

Sources
Texte : Les Cahiers de Sciences et Vie, Incas : l’empire de tous les mystères, n°157, novembre 2015, pp26-85
Image : http://yamineftis.tumblr.com/post/28056433263/as-a-peruvian-im-kinda-paranoid-about

lundi 7 décembre 2015

L'Affaire du Trent : Le Royaume-Uni va t-il déclarer la guerre aux Etats-Unis ?


Le 8 novembre 1861 au nord de Cuba, un navire de la marine fédérale l’USS San Jacinto, indique par signaux lumineux au RMS Trent de stopper. Devant le refus d’obéir du paquebot britannique, le capitaine Charles Wilkes fait tirer le canon, forçant le navire à s’arrêter. Wilkes a été informé que deux représentants sudistes, James Mason et John Slidell, ont embarqué à bord du RMS Trent à La Havane pour se rendre à Southampton. Les deux hommes ont forcé le blocus le 12 octobre dernier, avec pour mission la reconnaissance de la Confédération auprès des gouvernements britanniques et français. Les Nordistes arrêtent les deux Sudistes, malgré les protestations du capitaine du RMS Trent qui rappelle que son navire est neutre.

Dès son retour aux Etats-Unis, le secrétaire d’Etat à la Marine, Giddeon Welles félicite Charles Wilkes, la Chambre des représentants lui décerne une médaille pour sa conduite avisée et patriotique et la Top Society de Boston l’invite à un banquet. Cependant, le président Lincoln et le secrétaire d’Etat à la Guerre, William Seward ne font aucun commentaire. Wilkes n’est guère apprécié ni par ses supérieurs, ni par ses hommes. C’est un officier très autoritaire et borné. Lincoln et Seward sont conscients que l’arraisonnement du RMS Trent est une violation de la liberté maritime. De plus, ils craignent des retombées diplomatiques, car le Royaume-Uni, première puissance mondiale, ne laissera pas un tel affront impuni. Le président du Comité des Affaires étrangères du Congrès résume bien la peur de l’Administration en déclarant que « s'il n'en avait tenu qu'à moi, j’aurais bien forcé Wilkes à ramener lui-même ses prises en Angleterre ».

Le 27 novembre 1861, le témoignage du capitaine du RMS Trent dans la presse émeut l’opinion publique britannique. Le ministre des Affaires Etrangères rédige une lettre à son homologue américain exigeant des excuses et une réparation officielle en brandissant la menace d’une déclaration de guerre. Dans le même temps, un contingent militaire au Canada est envoyé. Néanmoins, le Royaume-Uni n’a pas envie de se lancer dans une guerre outre-Atlantique, qui s’avèrerait complexe et coûteuse en hommes et en navires juste pour laver son honneur. Le gouvernement a d’autres sujets de préoccupations : le gros de l’armée britannique est occupé en Inde, les défenses canadiennes restent à développer et des mouvements indépendantistes agitent l’Irlande. Ainsi, la reine Victoria ne souhaite pas pousser à bout le président Lincoln. Elle réécrit le courrier en adoucissant les termes et en appuyant sur le fait que le capitaine Wilkes n’a pas pu agir sur ordre du président.

« Une seule guerre à la fois », dit Lincoln, qui ne souhaite pas rentrer en conflit avec le Royaume-Uni de peur d’être écrasé sur deux fronts et de voir la Confédération reconnue comme Etat par les puissances européennes. De plus, le Nord se fournit en salpêtre nécessaire pour la constitution de poudre, dans les colonies britanniques. Au même moment, une importante cargaison est sur le point de partir d’Angleterre. Il ne faudrait pas que l’approvisionnement s’interrompe ou prenne du retard.


Le 27 décembre 1861, Washington transmet à Londres l’annonce de la libération des deux émissaires sudistes sans pour autant s’excuser. James Mason et John Slidell débarquent à Liverpool le 10 janvier 1862 dans l’indifférence générale. Malgré leurs efforts, ils ne parviennent pas à obtenir la reconnaissance officielle de la Confédération et la prise de position du Royaume-Uni. La libération engendre un climat de confiance entre les gouvernements britannique et américain. De nombreux hommes politiques britanniques pensent que Seward est un homme agressif n’hésitant pas à déclarer la guerre au besoin. Il a prouvé qu’il n’en était rien. Quant au capitaine Wilkes, il demeure en poste, non sans se faire remarquer à nouveau pour comportements brutaux.

Les spécialistes s’amusent à savoir ce qui aurait pu se passer si le Royaume-Uni avait déclaré la guerre aux Etats-Unis. Deux scénarios existent : soit le Nord n’aurait pu mener deux guerres en simultané, ce qui aurait abouti au maintien de la Confédération comme Etat indépendant, soit le Nord et le Sud se seraient unis pour farce face à nouveau aux Britanniques dans une sorte de nouvelle guerre d’indépendance.



Sources
Texte :
- Olivier MILLET : « L’affaire du Trent », article publié le 20 décembre 2013, - http://civil-war-uniforms.over-blog.com/2013/12/l-affaire-du-trent.html
- http://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/241-la-guerre-de-secession/3771-guerre-de-secession-laffaire-du-trent.html
Image :
http://www.sonofthesouth.net/leefoundation/civil-war/1861/november/sloop-san-jacinto.jpg

jeudi 26 novembre 2015

Les tirailleurs sénégalais dans la grande guerre


Durant la Première guerre mondiale, l’armée française compte 185.000 tirailleurs sénégalais. Ces derniers combattent sur tous les fronts : en Grèce, en France et en Afrique contre les colonies allemandes (Cameroun, Togo).

L’implantation française en Afrique noire se fait à partir de comptoirs commerciaux, qui constituent des escales sur la route des Indes. En 1765, pour assurer la protection des comptoirs, la France forme le corps des Laptots constitué de soldats africains. Les soldats européens s’adaptent mal aux conditions climatiques de l’Afrique. Ce corps, utile pour des actions de police, n’est pas en mesure de lutter contre une armée ennemie. Ainsi durant les guerres napoléoniennes, les Britanniques déciment les Laptots.
En 1857, la France crée un corps militaire professionnel sénégalais. Les soldats africains sont encadrés par des officiers français. Ils portent un uniforme ayant des caractéristiques ottomanes, car ils sont musulmans. De nombreux hommes s’enrôlent, car l’armée leur permet de gagner suffisamment d’argent pour se vêtir et se nourrir. Ils peuvent gravir les échelons jusqu’aux grades de sous-officier. Ils ne peuvent être promus au-delà, car il est impensable que des Noirs commandent des Blancs. De plus, ils ont le droit d’être accompagnés de leur famille même en campagne. En effet, les officiers estiment que les Sénégalais sont plus efficaces si leur famille est présente. Ainsi, il n’est pas rare de voir les épouses sur les champs de bataille occupées à recharger les fusils de leur mari.

Avant la Première guerre mondiale, l’Etat-major français reste sur l’idée que la supériorité numérique conditionne la victoire. Or en 1914, la population française s’élève à 40 millions d’habitants contre 60 pour les Allemands. Afin de compenser ce déficit, la France fait appel à ses colonies. Comme beaucoup d’officiers ayant servi en Afrique, le colonel Mangin insiste sur les qualités guerrières des Africains. Selon lui, ces hommes naissent guerrier et ont le sentiment de la discipline.
Chaque ville et village doit fournir un quota d’hommes âgés d’au moins vingt ans. Dans les villages, le choix est laissé au chef, qui choisit les volontaires, ce qui ne va pas sans entrainer du favoritisme, des vengeances et de la corruption. Si le quota n’est pas atteint, l’Administration procède à une rafle pour compléter l’effectif. Dans les villes, beaucoup d’hommes se portent volontaires espérant ainsi acquérir la nationalité française. En effet, les Africains ne sont pas citoyens de plein droit s’ils n’ont pas effectué un service militaire. Clemenceau nomme le député sénégalais, Blaise N’Diaye, au poste de commissaire au recrutement. Les marabouts, sorte de guides religieux, aident les recruteurs en donnant l’exemple, en enrôlant leurs propres enfants. D’autres parents suivent cet exemple. Au fur et à mesure que la guerre perdure, les enrôlements sont de plus en plus forcés pour combler les déficits. Pour éviter d’être enrôlés, les hommes se mutilent, fuient vers les colonies portugaises ou se rebellent. Les révoltes sont réprimées avec violence causant des milliers de morts.

Les tirailleurs se considèrent comme français. A ce titre, ils défendent leur patrie. Ils possèdent le même esprit patriotique que les Blancs et sont fiers de se battre à leur côté. Les Sénégalais ne sont jamais impliqués dans les mutineries. La question de l’honneur est très importante en Afrique. Il ne faut pas jeter la honte sur soi et sa famille.
Du côté français comme du côté allemand, la propagande insiste sur l’aspect sauvage des Noirs. Les Français rassurent la population et effrayent l’ennemi en mettant en avant les valeurs guerrières des indigènes. En Afrique, le guerrier est celui qui va jusqu’au bout. Les Allemands rabaissent les Français en expliquant que leurs ennemis sont faibles et incapables de se défendre sans faire appel à des sauvages.
Sur le front, les tirailleurs sénégalais vivent dans les mêmes conditions que les soldats de métropole. Habitués à des températures très élevées, ils supportent mal les rigueurs de l’hiver. Il n’est pas rare que leurs doigts de main et de pied gèlent. Les médecins les amputent. Durant les hivers rigoureux, les tirailleurs sénégalais sont déplacés dans le sud de la France en attendant le retour des beaux jours.
Les Sénégalais ont plus tendance à ressentir le mal du pays. En effet, ces jeunes de 18-25 ans ont été arrachés à leur famille et se trouvent loin de leur foyer. A la différence de leurs collègues de métropole, ils ne peuvent pas retourner chez eux lors des permissions. Pour remédier à cette situation, le gouvernement a développé le système de marraines qui tiennent compagnie aux soldats.

Contrairement à une image souvent véhiculée, ceux qui reviennent dans leur village ne sont pas ovationnés. A l’inverse, les Français sont reconnaissants de l’effort fourni par les tirailleurs sénégalais durant la guerre. La dureté des combats et des conditions de vie font que les soldats se comportent entre eux comme des frères et ce indifféremment à la couleur de peaux. De nombreux généraux reconnaissent la bravoure, le courage et le dévouement des unités africaines. L’Etat rencontre des difficultés pour payer les pensions. Certaines veuves en Afrique ne reçoivent plus d’argent.
Les régiments de Sénégalais sont plus touchés lors des batailles que les régiments de blancs, car ils sont toujours en première ligne. Par exemple en 1917, aux Chemins des Dames, 7.000 Africains sont mis hors d’état de nuire par les armes lourdes allemandes. Sur les 134.000 Sénégalais mobilisés sur le front, 30.000 sont morts et 86.000 ont été blessés.

Sources
Texte : Mamadou KONE, Les tirailleurs sénégalais dans la grande guerre : grandeurs et misères, conférence donnée le 7 novembre 2015, Espace Coluche – Les Clayes-Sous-Bois.

dimanche 22 novembre 2015

Le blocus maritime


Le 19 avril 1861, Abraham Lincoln décrète la mise en place du blocus pour verrouiller l’accès des ports confédérés, soit 4.500 km de littoral. L’objectif est de stopper toute exportation de coton vers l’Europe et l’approvisionnement du Sud en denrées et équipements. Le blocus sera levé le 23 juin 1865.

Compte tenu du faible nombre de navires au début de la guerre, la marine de l’Union se concentre exclusivement sur les grands ports (Charleston, La Nouvelle-Orléans, Savannah, Wilmington, Mobile et Richmond) et tente d’intercepter tous les navires de la Confédération.
Le premier objectif de Gideon Welles, secrétaire d’Etat à la Marine, est de constituer une flotte importante. Pour ce faire, il ordonne la réquisition et l’armement des navires marchands assurant les liaisons commerciales avec les côtes du Sud. De plus, il confie à son beau-frère Morgan Welles, armateur, l’achat de bateaux à l’étranger. Par ailleurs, la marine profite de l’appareil industriel du Nord et d’ingénieurs expérimentés, comme Benjamin Isherwood, qui a construit des navires à aubes en Russie. Grâce à ces mesures d’exception, le Nord peut compter sur 160 navires à la fin de l’année 1861 contre 42. A la fin du conflit, 600 navires sont affectés au blocus.
Le ravitaillement en charbon pour les vapeurs pose un problème car les centres d’approvisionnement sont trop distants des zones d'opération. Le littoral sudiste est divisé en secteurs afin de rationaliser le blocus. Chaque secteur possède son propre commandement, sa base de soutien logistique et ses navires regroupés en escadre. Les garde-côtes, dirigés par Alexander D. Bache, jouent un rôle non négligeable dans le blocus de par leur connaissance des côtes et dans la lutte contre les contrebandiers.
Les navires fédérés se répartissent sur deux lignes assez éloignées du littoral pour éviter les récifs et les défenses côtières. Des petits navires servent d’éclaireurs et utilisent des sonnettes ou des fusées éclairantes pour avertir les navires de l’arrivé d’une cible. Le gouvernement et l’équipage se partagent à égalité le prix de la cargaison capturée. Voilà de quoi motiver les marins, car l’ennui les ronge. En effet, un navire assurant le blocus repère un ennemi toutes les trois semaines environ. L’USS Aeolus détient le record en 1864 avec un butin s’élevant à 40.000 dollars.
Les voiliers sont des proies faciles, car ils dépendent du vent et ne dépassent pas les 8 nœuds. Les vapeurs, atteignant une vitesse de 12 nœuds sont plus difficiles à intercepter. Néanmoins, les plus difficiles à intercepter restent les briseurs de blocus. Il s’agit de navires rapides, possédant une ligne de flottaison basse. Leur machinerie consomme un charbon particulier ne provoquant pas de fumée. Ils sont peints en gris pour se camoufler sur l’eau et dans la nuit. Certains hissent le pavillon nordiste dans l’espoir de passer pour un vapeur civil affecté à la surveillance des côtes. N’ayant pas signé la déclaration de Paris du 16 avril 1851, les Etats-Unis n’ont pas le droit d’intercepter un navire de commerce étranger et d’intervenir dans un port neutre, tel ceux de Nassau et de La Havane principales bases des forceurs. De plus, Washington ne reconnait pas officiellement la mise en place d’un blocus, afin d’éviter de donner un statut d’Etat belligérant au Sud. Ainsi, la plupart des capitaines et équipages capturés étaient vite relâchés sous peine d'incident diplomatique.

Durant la guerre de Sécession, la marine fédérale a capturé 136 vapeurs et détruit 85, sans compter les échouages et les naufrages. Les Nordistes considèrent les marins qui forcent le blocus comme des prisonniers de guerre. Cependant, ils relâchent ceux de nationalité étrangère afin d’éviter les incidents diplomatiques. L’augmentation du nombre de navires intercepteurs et la fermeture successive des ports confédérés ne dissuadent pas les capitaines. Motivés par l’espoir de réaliser des bénéfices mirobolants, ils tentent toujours leur chance. Les propriétaires des navires récupèrent leur investissement initial en deux allers-retours. Le coton qui passe le blocus se revend 10 fois plus cher qu'au début du conflit. Par exemple, le Syren réussit à passer 33 fois.
Ainsi, l’étanchéité du blocus de l'union fut loin d'être parfaite car à la fin de la guerre un tiers des navires réussissent toujours à passer. Les importations, bien que gênées, se poursuivent et permettent à la Confédération d’avoir les ressources nécessaires pour continuer la lutte. Elle réussit à importer de l’armement (fusils, poudre, cartouches, canon), des vêtements (chaussures, pantalons, capotes, chemises, sacs à dos, draps) et des matières premières (salpêtre, plomb, nitrate de potassium, fer, cuivre, acier). Les classes moyennes et populaires souffrent davantage que les classes aisées et l’armée qui est prioritaire. Le prix des produits de première nécessité explose du fait de leur rareté sur les marchés. En 1864, un kilo de beurre coûte 24$ et une dinde 100$, sachant que le salaire moyen d’un ouvrier est de 30$ par mois. De plus, les forceurs de blocus préfèrent amener dans leurs cargaisons des produits de luxe qui se vendent plus chers.

Pour être respecté par les autres nations, un blocus doit être effectif c'est-à-dire qu'il doit empêcher efficacement toute liaison entre le monde et les ports bloqués. La Confédération tente d'influencer les Etats européens en insistant sur le fait que le blocus n'est pas efficace, car en 1861 un navire sur dix seulement est stoppé par la marine fédérale.
De plus, les Sudistes utilisent la menace de l'embargo sur le coton pour forcer la main aux Français et aux Anglais, dont les industries textiles sont dépendantes du coton. Néanmoins, l'Angleterre et la France ne veulent pas se risquer dans un conflit avec les États-Unis. Londres dépend aussi grandement des importations de céréales américaines en provenance du Nord et a bien plus à perdre dans une guerre contre Washington. L'embargo sur le coton, mis en œuvre en 1862, permet tout d’abord aux Européens de vider leur stock. Durant une courte période, les industries engrangent des bénéfices, car elles vendent sans racheter de coton. Plus tard, les Européens cherchent d'autres fournisseurs notamment en Égypte et en Inde. La politique de l’embargo revient à donner la preuve que le blocus est effectif, puisque le coton ne parvient plus en Europe. Le Sud réussit à se faire reconnaitre par l'Angleterre et la France comme nation belligérante du fait de l'existence d'un blocus dirigé contre elle, Le blocus est perçu comme un acte de guerre, malgré les déclarations de Lincoln stipulant que les Sudistes sont des insurgés. En tant que nation belligérante, le Sud peut souscrire des emprunts à l'étranger, acheter des armes et posséder des navires de guerre.

Sources
Texte :
- Olivier MILLET, « Les briseurs de blocus », 20 avril 2014, sur le site Les Uniformes de la Guerre de Sécession : http://civil-war-uniforms.over-blog.com/2014/04/les-briseurs-de-blocus.html
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
Image : histogames.com

jeudi 12 novembre 2015

Le jeu de pelote maya


Le jeu de balle, appelé aussi « jeu de pelote », « ulama » en maya ou « tlachtli » en aztèque, est un sport rituel pratiqué par les peuples précolombiens de Mésoamérique. Ce jeu est essentiellement connu par des illustrations ou des sculptures. Il existe peu de descriptions précises des règles. Il s’accomplit dans le cadre de rituels et s’accompagne parfois de sacrifices.
Le Popol-Vuh, texte sacré maya, donne une explication mythologique à la naissance de ce sport. Il raconte l’histoire de deux frères jumeaux, disputant une partie de balle avec les seigneurs du Monde inférieur, au cours de laquelle ils perdent la vie. Leurs têtes sont suspendues à des calebassiers. La tête de l’un d’eux, nommé Hunhunahpù, parvient à mettre enceinte Xquic, la fille d’un des seigneurs. Cette dernière donne naissance à deux fils qui récupèrent l’équipement de leur père et oncle, puis prennent leur revanche sur les seigneurs pour obtenir la résurrection de leur ancêtres.
Les premières traces de ce sport remontent au second millénaire av JC. Des figurines datant de -1500 et retrouvées à Michoacán au Mexique sont les représentations les plus anciennes. Cependant, ce sport connait son apogée entre 900 et 1200 dans l’empire maya regroupant le sud-est du Mexique, le Honduras, le Belize, le Guatemala et le Salvador.
Les bords du terrain sont délimités en longueur par des murs d’une dizaine de mètres de hauteur et inclinés. Leur forme s’apparente à un I ou un T. Le roi, les prêtres et les notables assistent au spectacle dans des loges. Le terrain le plus ancien se trouve sur le site de La Venta à Tabasco au Mexique et date de -1000 et le plus grand à Chichen Itza dans le Yucatán au Mexique.

Bien qu'il n'y ait pas eu qu'une seule façon de pratiquer le jeu de balle dans les différentes aires et périodes culturelles de la Mésoamérique, on retrouve cependant un certain nombre de règles communes.
Deux équipes, composées de 2 à 12 joueurs pour la plupart des prisonniers de guerre, se répartissent de part et d’autre d’une ligne centrale. L'iconographie ne représente à chaque fois que deux joueurs. Il est donc difficile de savoir s'il s'agit d'une partie opposant deux individus ou si ceux-ci symbolisent deux équipes comportant un nombre plus important de participants. Les joueurs se renvoient une balle de caoutchouc remplie d’eau pesant jusqu’à 3 kilos. Pour ce faire, ils utilisent toutes les parties de leur corps à l’exception des mains et des pieds. Ils portent des protections (coudières, genouillères, casque) pour atténuer la violence des coups.
Le but est d’envoyer la balle dans le camp adverse sans qu’elle ne touche le sol. L’équipe qui commet une faute perd un point et l'équipe adverse en gagne un. Une faute est commisse lorsqu’un joueur ne rattrape pas la balle ou utilise une partie du corps interdite. Le match se termine lorsque le nombre de points déterminé à l'avance est atteint par l’une des deux équipes. Les murs latéraux sont équipés d’anneaux de pierre souvent disposés à l'Est et à l'Ouest. Dès qu’un joueur parvient à faire passer la balle dans l’anneau du camp adverse, il remporte la partie. Il s’avère très difficile de réaliser cet exploit.

La pratique du jeu de balle sert à révéler la volonté des dieux. Les prêtres décèlent des signes dans le déroulement de la partie. Par la présence des autorités et du peuple, le terrain peut également se transformer en forum social et politique. Les cérémonies se terminent par la décapitation de l’équipe perdante ou du moins de son chef. Ce sacrifice a pour but d’implorer la bienveillance des dieux. En ce sens, les gradins accueillent le « tzompantli » (l’autel des crânes) sur lequel sont exposées les têtes tranchées offertes aux divinités.

Les chercheurs ont vu d’abord dans ce jeu de balle un rite symbolisant la cosmogonie méso-américaine. La trajectoire de la balle correspondrait à la course du soleil qui ne doit pas s’arrêter, les anneaux de pierre représentant le levant et le ponant et le terrain la plate-forme terrestre séparant le Monde Supérieur (le ciel) de l’Inframonde (semblable aux Enfers). Cette explication n’est plus retenue par les spécialistes, qui privilégient plutôt le symbolisme agraire lié aux rites de fertilité, comme en témoignent les figures de sacrifice par décapitation, les végétaux associés et les symboles lunaires.

La pratique du jeu de balle s’interrompt avec la conquête espagnole au XVIe siècle. Ce jeu de pelote est remis au goût du jour à notre époque et correspond à un retour à l’indianité, l’un des facteurs d’identité du Mexique.


Sources
Texte :
- Maya : de l’aube au crépuscule, exposition au Musée du Quai Branly, Paris, avril 2014.
Image :

mardi 27 octobre 2015

La marine durant la guerre de Sécession


Au milieu du XIXe siècle, la marine américaine se compose de grandes frégates de ligne, de navettes plus petites et rapides pour lutter contre les pirates et d'un ensemble de navires civils destinés au transport. Les navires sont en bois et propulsés à la voile et à la vapeur. L’armement s’est modernisé avec l’installation de canons rayés qui améliorent la puissance et la précision des tirs. La marine compte 9.000 hommes. Des académies navales, comme celle d’Annapolis dans le Maryland, forment des officiers, mais en nombre insuffisant. Les sous-officiers apprennent le métier directement sur les navires. Lors de la Sécession, la marine dans sa très grande majorité demeure du côté de l’Union. Seul 1.600 marins se rallient à la Confédération, qui ne dispose d’aucun vaisseau. En effet, les 42 bâtiments de l’armée mouillent dans les ports du Nord ou sont en mission sur d’autres mers.

Abraham Lincoln et son Etat-major assignent trois objectifs à la marine : assurer le blocus, protéger le commerce extérieur en coulant les corsaires sudistes et porter la guerre au sein de la Confédération via les fleuves. Le commandement et la gestion de la marine sont assurés par le secrétaire à la Marine Gideons Welles et les amiraux Vahlgreen, Dupont, Porter, Farragut et Foote. Le grade d’Amiral sera créé par le Congrès en 1862 pour une meilleure hiérarchisation du commandement suite à la hausse importante des effectifs.
Pour remplir les objectifs, le Nord a besoin d’un nombre important de navires et d’hommes. Dans un premier temps, les vapeurs civils sont réquisitionnés et armés. De plus, le Nord dispose de chantiers navals et de cales sèches. Il peut construire de nouveaux navires de guerre. Son industrie lourde fournit les éléments en fer pour les cuirassés. Durant la guerre, le Nord construit 200 navires et en achète 400. Lincoln lance un appel aux volontaires pour en recruter 18.000. Ils seront 84.000 à la fin du conflit. Une partie de la flotte doit emprunter les accès fluviaux pour porter la guerre au cœur du Sud en transportant des troupes ou en attaquant directement les villes et forces ennemies stationnées en bordure des fleuves. La flotte de haute mer doit se muer en flottille de rivière.

Comme le Nord, le Sud réquisitionne et arme des navires civils. Néanmoins, dépourvu de chantiers navals, la Confédération peut difficilement construire de nouvelles unités. D’autant plus que tous les ports importants de la côte atlantique, à l’exception de Charleston et Wilmington, sont aux mains de l’Union ou bloqués dès le mois d’avril 1862.
La Confédération doit acquérir ses navires à l’étranger. En juin 1861, Stephen Mallory, secrétaire d’Etat à la Marine de la Confédération, dépêche le capitaine James Bulloch à Liverpool pour passer des contrats avec des constructeurs britanniques. Il s’agit d’une opération dangereuse, car le Royaume-Uni s’est déclaré neutre dans le conflit et ne reconnaît pas la Confédération comme un Etat indépendant. De plus, la loi britannique permet de poursuivre en justice toutes personnes fournissant des armes aux rebelles d’un autre Etat. Bulloch achète des navires marchands et les expédie dans un port neutre pour les armer. Les navires de course sudistes coulent 5% de la marine marchande de l’Union à travers le monde et perturbent le commerce. Néanmoins le blocus mis en place par le Nord est plus efficace. Il empêche la Confédération de se ravitailler, de financer son effort de guerre et sa reconnaissance diplomatique sur la scène internationale.

Le Sud joue sur l’innovation pour contrebalancer la suprématie du Nord sur les mers : cuirassés, mines, sous-marin. Après la bataille d'Hampton Roads opposant deux cuirassés, toutes les marines du monde se retrouvent obsolètes. L’Union lance un programme d'armement naval dans le domaine des cuirassés même sur les fleuves. Des navires cuirassés à très faible tirant d'eau sont construits pour progresser et soutenir les armées de terre. La flotte en "eau boueuse" est spécialement étudiée pour combattre sur les cours d'eau. La Marine ne cesse de connaître des innovations. Par exemple, l’USS Galena, un croiseur à vapeur, voit sa coque recouverte de plaque d’acier pour la protéger des boulets et des éperonnages. Autre exemple, l’USS Onondage possède deux tourelles pivotantes.

Sans la marine la guerre n'aurait pu être gagnée par les armées de terre de l’Union. Elle a permis d'étouffer l'économie sudiste par le blocus, prendre le Mississippi et protéger le commerce du Nord des attaques de raiders confédérés. En supériorité numérique, la marine fédérale a remporté la plupart des batailles. Après la guerre, les Etats-Unis possèdent la deuxième flotte derrière le Royaume-Uni. Bien que possédant un nombre d’unités inférieur, ses navires sont plus modernes. L’US Navy compte 671 unités dont 75 cuirassés, soit 15 fois plus qu'en 1861. La majorité d'entre eux sont revendus, démontés ou renvoyés dans la flotte marchande.

Voir l'article sur la bataille d'Hampton Roads 

Sources :
Texte :
- MILLET, Olivier : La Marine de l’Union, février 2015, http://civil-war-uniforms.over-blog.com/2015/03/la-marine-de-l-union-1.html
- MILLET, Olivier, La Marine Confédérée, novembre 2013, http://civil-war-uniforms.over-blog.com/2013/11/la-marine-conf%C3%A9d%C3%A9r%C3%A9e.html
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
Image :

lundi 12 octobre 2015

La girafe de Charles X


Le 9 juillet 1827, le roi Charles X et toute la cour étaient réunis au château de Saint-Cloud pour admirer une girafe un étrange animal au long cou venu d’Afrique encore très méconnu sur notre continent. Le roi s’est entretenu une bonne heure avec le directeur du zoo de Paris, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire à ce sujet. Ensuite, la girafe a paradé dans les jardins du château pour le ravissement de la cour avant de regagner les rues de Paris noires de monde.
Depuis ce jour, une véritable girafe-mania s’empare de la capitale ! Les poètes rédigent des vers sur elle. Les comédiens jouent des scénettes de son voyage. Les boulangers pétrissent des pains en forme de girafe. Les commerçants vendent des bibelots, des jouets et de la faïence à l’effigie de la girafe. La mode se dote de cravates aux motifs de l’animal et d’une coiffure haute dite à la girafe.

Cette girafe est un cadeau de Méhémet Ali, vice-roi d’Egypte, qui souhaite s’attirer les bonnes grâces du roi à cause du conflit opposant l’Empire Ottoman à la Grèce. Inutile de rappeler que bon nombre des Français exhorte le roi à secourir le berceau de notre civilisation contre les barbares turcs. Méhémet Ali a chargé Hassan du transport de l’animal. C’est un ancien bédouin spécialisé dans la vie des animaux en captivité. Depuis Le Caire, il a donné des consignes très précises aux chasseurs.

La girafe est capturée au Soudan. Les chasseurs gardent en vie les jeunes plus aptes à la domestication. C’est une girafe Massaï, une race de petite taille. A l’âge adulte, elle mesure quatre mètres contre six pour une taille normale. De la savane, elle suit une caravane jusqu’à Sennar située au confluent des deux Nils. Ensuite, elle voyage en felouque jusqu’à Khartoum. Elle se repose dans un fort plusieurs mois le temps de reprendre des forces, d’être sevrée (elle consomme jusqu’à 60 litres de lait par jour) et que les températures égyptiennes soient plus clémentes. Après Karthoum, une felouque la conduit jusqu’à Alexandrie où elle arrive durant l’été 1826 après une traversée de 16 mois et de 3.000 km.
En septembre 1826, elle embarque sur un navire italien le Due Fratelli, dirigé par le capitaine Stefano Manara pour la somme de 4.500 francs. Le navire passe par la Crète où les vents sont plus favorables pour gagner la Sicile et remonter à Marseille. Durant la traversée, le capitaine s’entiche de l’animal. Il lui chante des chansons pour la rassurer lors des tempêtes, veille à son confort et à ce qu’elle ne manque de rien. La girafe débarque à Marseille le 23 octobre 1826. Elle subit une période de quarantaine jusqu’au 14 novembre.
La rumeur court dans les rues. Le comte Villeneuve-Bargemont, préfet, ordonne de faire débarquer les vaches laitières et les antilopes pour apaiser la curiosité des passants. Vers 23 heures lorsque les Marseillais sont rentrés chez eux, la girafe quitte le navire. Son escorte la conduit chez le préfet, qui a aménagé un enclos dans le parc de sa demeure. Des visiteurs triés sur le volet peuvent la voir, tandis que des scientifiques l’examinent.

Dès que la girafe arrive en France, le ministre des Affaires Etrangères cesse de payer les frais d’acheminement. Le ministre de l’Intérieur n’est pas très enthousiaste à l’idée de devoir prendre le relai. Il se demande comment acheminer l’animal jusqu’à Paris. Bernadino Drovetti, ambassadeur français au Caire, propose la voie maritime jusqu’au Havre en contournant l’Espagne. Le préfet est contre et préconise de remonter le Rhône, mais le fleuve est jugé trop dangereux pour cette précieuse cargaison. Ne reste que la voie terrestre qui n’est pas des plus aisée non plus faute de chemin de fer. Un patron de cirque nommé Polito offre ses services. Le ministère rejette la proposition, craignant que Polito fasse des bénéfices en exposant la girafe sans tenir compte de son état de santé. Le ministère dépêche Saint-Hilaire, pour étudier la question.
Saint-Hilaire rencontre la girafe à Marseille le 4 mai 1827, après avoir fait un détour par Montpellier pour donner une conférence et régler une affaire d’acquisition de poissons exotiques. Il étudie l’animal et pense qu’elle est capable d’effectuer le voyage par la route. Avec l’aide du préfet, il forme l’escorte, définit le trajet et envoie des courriers aux mairies pour leur demander de mettre à sa disposition une étable et des vaches laitières.

Le convoi quitte Marseille le 20 mai et arpente les routes à une vitesse de 3.5 km/h, vitesse de croisière d’une girafe. Le soir, le convoi arrive à Aix-en-Provence. La girafe se plie à une représentation publique, puis privée pour les notables de la ville. Ce schéma se reproduit dans chaque ville étape : Avignon, Orange, Valence. Le convoi arrive à Lyon le 5 juin où 30.000 personnes l’attendent sur la place Bellecour.
Saint-Hilaire constate que l’animal est très fatigué. De plus, le temps est frais et pluvieux. Il décide de prendre quelques jours de repos. Il demande au ministère de l’Intérieur l’autorisation de modifier le plan initial et de remonter la Saône en bateau. Sa demande demeurant sans réponse, il se remet en marche avec la girafe. Ils parcourent la route longeant le fleuve jusqu’à Chalon-sur-Saône, puis traversent la Bourgogne jusqu’à Fontainebleau en passant par Auxerre. Ils arrivent enfin à Paris le 30 juin 1827 après 41 jours de marche pour une moyenne de 25km par jour. La girafe est installée dans une serre du Jardin des Plantes. Deux ans et demi se seront écoulés entre la savane soudanaise et les serres parisiennes.

Les Parisiens viennent admirer la girafe au Jardin des Plantes. Elle meurt le 12 janvier 1845, non sans avoir vu son successeur, car Méhémet Ali a offert un obélisque à la France. Son corps est empaillé et se trouve actuellement au musée La Faille de La Rochelle. Dans son livre, Michael Allin lui donne le nom de Zarafa, un mot arabe signifiant « aimable » ou « charmante ». En 2012, un film d’animation pour enfants, intitulé Zarafa retrace son histoire. En réponse à ce film, le musée d’histoire naturelle a monté une exposition, jugeant que ce film biaise la réalité historique, notamment sur le traitement de l’animal.

Sur le site :

Sources
Texte : ALLIN, Michael : La girafe de Charles X et son extraordinaire voyage de Khartoum à Paris, Paris, Jean-Claude Lattès, 2000, 272p
Image : portrait officiel de la girafe avec son gardien Atir par Nicolas Huet, 1827

lundi 5 octobre 2015

Stratégies de la guerre de Sécession




La guerre entre le Nord et le Sud est déclarée depuis plus de trois mois. Les deux présidents évoquent avec nous leur stratégie pour remporter la victoire finale.

Abraham Lincoln
Je souhaite réprimer cette insurrection et regagner la loyauté du Sud. Au début, nous ne savions pas comment agir. Je n’ai aucune expérience de la guerre. Mon chef des armées, Winfield Scott, est âgé. Par ailleurs, l’opinion publique me presse d’écraser les rebelles. Les gens pensent que seules des frappes dures pourront les soumettre. J’ai lu un article dans Le New York Tribune qui encourageait l’armée à investir Richmond avant le 20 juillet 1861, date à laquelle le congrès confédéré devait se réunir. La presse reproche à Scott de ne pas attaquer la Virginie dont il est originaire. Je peux comprendre ces critiques quand on se souvient qu’il est le général ayant battu l’armée mexicaine pourtant supérieure en effectif lors de la précédente guerre. Seulement, après la défaite Bull Run, nous avons compris que nous ne pouvions plus nous contenter de chercher à prendre la capitale ennemie sans une stratégie à grande échelle.

Il y eut des projets et des divergences. Montgomery Blair, le ministre des Postes, suggère d’appuyer les sentiments anti sécessionnistes dans la Confédération en les armant. Winfield Scott rejette cette idée, craignant de voir certains Etats hésitants, tel le Kentucky, rejoindre la Confédération, sans parler des coûts financiers. Il n’envisage pas une guerre de conquête qui dévasterait le Sud et reviendrait à l’occuper. Les Fédérés seraient perçus comme des envahisseurs, ce qui créerait un sentiment de haine de la part de la population locale. Ce sentiment ne ferait que renforcer la volonté de sécession. Scott propose d’encercler et d’asphyxier la Confédération tel un anaconda. Pour ce faire, il faut mettre en place un blocus naval efficace des côtes et des grands ports pour empêcher les échanges commerciaux et priver le Sud de revenus et d’approvisionnement. Il faut également affaiblir le commerce intérieur en s’emparant du Mississippi, principale voie de navigation nord-sud au sein de la Confédération. Le but étant d’affaiblir les sécessionnistes le temps qu’ils se rendent compte de leur erreur et reviennent par eux-mêmes au sein de l’Union. De son côté, le général George McClellan prône un affrontement massif et flamboyant. Ce type de guerre minimiserait l'impact sur les populations civiles et ne nécessiterait pas l'émancipation des esclaves.

Le 23 juillet, j’ai rédigé un mémorandum traçant les grandes lignes de ma stratégie : rendre effectif le blocus des côtes de la Confédération, assurer la défense du Maryland, réorganiser les troupes du front de Virginie, attaquer par l’Ouest.



Jefferson Davis

Nous nous battons contre une invasion. Les soldats nordistes sont des vandales ne cherchant qu’à piller et à libérer les esclaves. Nous devons nous battre pour protéger nos maisons et nos familles. On m’a rapporté une anecdote qui illustre parfaitement mon propos. Il y a quelques semaines, un de nos soldats, dont l’uniforme dépouillé et l’accent indiquaient qu’il n’était pas planteur, répondit à ses ennemis : « Je me bats parce que vous êtes descendus jusqu’ici. ». Notre tâche est des plus simples : rester sur la défensive et repousser les attaques en comptant sur l’étendue de notre territoire et l’absence d’importants pôles de richesse et de production. En aucun cas, je ne tolérerai une invasion de la Confédération. Nous reprenons la tactique de George Washington durant la Guerre d’indépendance. Nous gagnons du temps en attaquant des forces isolées et en évitant les grandes batailles. Nous remporterons la guerre en ne la perdant pas contre un adversaire mieux équipé. Nous contraindrons le Nord à abandonner en prolongeant la guerre et en la rendant trop coûteuse.

Néanmoins, les milieux politiques et la population refusent de rester inactifs. Une foi romantique les anime. Ils se sentent supérieurs aux Nordistes. « Un Sudiste peut venir à bout de dix Yankees » entend-on partout et je le pense aussi. Nous pouvons et nous sommes capables de battre les Yankees sur leur territoire.

Je souhaite conserver l’intégrité du territoire. Pour ce faire, il faut poster des forces armées aux frontières et mener des batailles défensives. Seulement, ce type de bataille n’affaiblit pas assez l’ennemi qui est laissé libre d’attaquer sur une large zone. Avec le général Robert Lee, nous avons modifié cette stratégie « défensive » en stratégie « défensive-offensive ». Elle consiste à délaisser des zones considérées comme secondaires pour regrouper des forces et attaquer. Sur le terrain, cette stratégie se concrétise par un relatif abandon de la partie occidental de notre Etat et par le renforcement des défenses sur le front virginien. Nous tenterons de remporter une série de victoires importantes en Virginie pour repousser les Fédérés et pénétrer dans l’Union, dans le but de les démoraliser et de mettre un terme au conflit.

Sources
Texte : KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013




jeudi 24 septembre 2015

Le Byrrh : vin tonique et hygiénique fabriqué à Thuir


Les caves de Byrrh, un apéritif à base de vins, constituent la principale curiosité de la ville de Thuir dans les Pyrénées-Orientales. Derrière ce nom étrange, aujourd’hui tombé dans l’oubli dont seuls nos grands-parents peuvent encore se souvenir, se cache à la fois une histoire de famille et une des plus grandes fabriques françaises de spiritueux dans la première moitié du XXe siècle.

Dans les années 1860, Simon et Pallade Violet parcourent la plaine du Roussillon pour vendre des draps et du textile. Ces deux fils d’un berger muletier de Corvarsy, ont d’autres ambitions que de rester dans les montagnes. Ils s’accordent une petite pause à l’ombre des pins et contemplent le paysage. Ils ne peuvent pas nier que ce dernier a changé depuis quelques années. Avec la Révolution industrielle, la viticulture est en plein essor et les vignes prolifèrent à une vitesse folle. Simon, quelque peu las de cette vie itinérante, propose de surfer sur la vague en se lançant dans le commerce du vin. Pallade est sceptique. Il existe déjà de nombreux viticulteurs. Comment se démarquer des autres ? Simon propose de commercialiser un produit original. Ils ne vendront pas du vin, mais un élixir composé de vin, d’herbes du pays et de quinquina, cette plante aux vertus médicinales. Pallade se laisse convaincre par l’enthousiasme de son frère, mais il réussit à conserver sa draperie pour leurs revenus. Ils ouvrent un commerce d’étoffes et de vins à Thuir, un village situé à une dizaine de kilomètres de Perpignan.
Simon Violet vend son élixir à des épiceries et à des pharmacies, mais les bénéfices ne sont pas à la hauteur de ses espérances. Les choses se compliquent davantage lorsque l’ordre des pharmaciens de Montpellier attaque les frères Violet en justice. L’élixir Violet est interdit à la vente. Simon rebondit en modifiant sa recette. Il réduit la dose de quinquina et ajoute d’autres épices telles que le café, le cacao, la fleur de sureau ou la camomille. De remède médical, le breuvage des frères Violet devient apéritif. Il est fabriqué à partir de vins secs et de mistelle, un mélange de jus de raisin et d'alcool permettant la conservation du sucre naturel. Le liquide est ensuite porté à 17° par addition d'alcool, avant d’être aromatisé à froid.
« - Il nous manque un nom pour identifier notre produit ! » Le constat de Simon Violet parait évident. Les deux frères tergiversent, mais rien ne leur vient à l’esprit. Tandis que Pallade trie des coupons de tissus présentés sous forme de nuancier, une idée saute aux yeux de Simon. Chaque étoffe est référencée par une lettre B, Y, R, R, H. Byrrh ! Le nom est trouvé !
« -Ca ne veut rien dire. » remarque Pallade. Justement, un nom aussi étrange que celui-là ne peut qu’attiser la curiosité. Le 10 février 1873, les deux frères déposent la marque. Simon travaille sur de nouvelles recettes et Pallade tient la comptabilité. L’affaire prospère et l’atelier Violet croît. Le succès du Byrrh réside dans le fait que le vin a été longtemps considéré comme une boisson hygiénique. Avec le quinquina, cette boisson apporte vigueur physique et plaisir gustatif.

Pallade décède en 1883 et Simon en 1891. Ses fils Lambert et Simon reprennent l’entreprise familiale devenue Maison J et S Violet frères Successeurs. L’extension du chemin de fer, notamment vers l’Espagne, favorise les échanges. Les affaires prospèrent et Lambert agrandit et modernise l’entreprise (électricité, machines automatiques). Il termine les travaux d’extension des chais et fait construire une gare dans l’enceinte de l’usine pour le chargement des wagons-citernes. Une haute verrière métallique réalisée par Gustave Eiffel la protège.
En 1903, la société organise un concours d’affiches publicitaires. Plus de 2.000 projets sont réalisés et certains par des artistes reconnus. La marque Byrrh est présente dans toute la France grâce à ses affiches, ses cartes postales et ses divers objets publicitaires. Le Byrrh s’exporte à travers toute la France et même en Amérique latine. Les marchés anglo-saxon et germanique sont plus durs à percer, car le nom évoque la bière. En 1914, la société Violet est l’une des plus importantes de France, avec un chiffre d’affaires atteignant l’équivalent de 16 millions d’euros.
Grâce à cet argent, les frères Violet peuvent poursuivre la politique sociale entreprise par leur père. Leurs employés bénéficient de soins médicaux gratuits et d’une retraite. Lambert s’installe dans la villa Palauda érigée par son père, qui ressemble à un château du XVIIIe siècle, jouxtant les ateliers. Quant à son frère, il vit dans la villa des Rosiers à Thuir construite par son oncle Pallade. Lambert Violet meurt en 1914. Ses enfants Jacques et Simone prennent la relève.
La marque Byrrh connait son apogée dans les années 1930. En 1935, la société détient plus de 50% du marché des apéritifs. Les installations s’agrandissent pour couvrir une superficie de sept hectares. Ils accueillent 70 nouvelles cuves de 2000hl et une de 4205hl, portant leur total à 800 cuves pour un stockage de 40 millions de litres. Fidèle à la tradition familiale, Jacques instaure la semaine de 40 heures, les primes salariales pour ses ouvriers et finance la construction du stade municipal. Afin de marquer sa suprématie, la famille Violet entreprend la construction de la plus grande cuve au monde en bois de chêne. D’une capacité de 10.000 hl, elle pèse cent tonnes pour une hauteur de dix mètres et un diamètre de douze mètres.

Après la Seconde Guerre mondiale, le Byrrh décline. D’autres boissons la concurrencent tels les alcools anisés, les vins doux naturels et le whisky. Le Byrrh passe de mode et la production diminue entrainant des restructurations dans l’entreprise qui se retrouve en crise en 1960. Jacques et Simone gardent uniquement les installations de Thuir et revendent les onze autres en France à l’entreprise Dubonnet-Cinzano. Finalement, les deux entreprises s’unissent et la société Violet est absorbée. Jacques Violet n’est plus qu’un membre du conseil d’administration.
La fusion a sauvé Byrrh de la disparition, mais la marque ne regagnera jamais le marché. Les apéritifs à base de vin ne se vendent plus, surtout auprès des jeunes. En 1976, Dubonnet-Cinzano est absorbé à son tour par Pernod-Ricard, qui regroupe à Thuir l’ensemble de sa production industrielle à base de vins.

Le Byrrh n’est plus présent sur les tables, mais ses caves attirent encore chaque année près de 300.000 visiteurs, qui peuvent admirer : les tonneaux, les chais, la plus grande cuve du monde, les affiches présentées au concours et le kiosque de la marque pour l’exposition universelle de Moscou en 1891. La gare, toujours en activité, est inaccessible aux visiteurs, ainsi que la villa Palauda toujours habitée par la famille Violet. La dégustation du vin tonique et hygiénique conclut une visite riche en découvertes. A consommer avec modération, bien entendu.

Sources
Texte :
- Visite des caves de Byrrh à Thuir, août 2015
- BAINVILLE André, Byrhh : petite histoire d’une grande marque, Equinoxe, 2000, 199p.

vendredi 11 septembre 2015

La naissance des villes


En -8000, Çatal Höyük  en Turquie est un énorme bourg de 5.000 personnes réparties sur treize hectares entouré d’une enceinte. Cependant, ces attributs ne suffisent pas à définir une ville. Selon Jean-Louis Huot (La Naissance des cités 1990), la ville est un lieu d’échanges ouvert sur le monde et présentant des liens complexes sociaux. Jean-Claude Margueron enrichit cette définition en y incluant la diversification des tâches.

Plusieurs attributs servent à définir une ville. Tout d’abord, une ville présente un bâti dense organisé en fonction des types d’activités et hiérarchisé en fonction de la richesse et du pouvoir. Par exemple, Yanshi regroupe trois enceintes fortifiées : le palais et les élites, les ateliers et la population et les cimetières. Elle est également le lieu de la diversification des métiers. L’habitant se spécialise et devient un expert. Par se technicité, il peut s’élever dans la société. C’est le cas des métiers intellectuels (scribes, comptables, géomètres). Enfin, la ville appartient à une divinité protectrice, dont la présence se traduit par l’existence de temples et de prêtres. (Anu le ciel à Uruk, Ptah à Memphis). A la différence des villages ne recelant que des outils et des objets domestiques, les archéologues retrouvent dans les villes des objets de culte, des bijoux, de la céramique décorée et des objets en bronze.

En règle générale, les premières villes naissent sur les rives d’un fleuve (Nil, Tigre, Euphrate, Indus, Fleuve Jaune). Les fleuves offrent une faune et une flore riches, des terres fertiles, l’accès à l’eau et une voie de communication. Les premières villes s’élèvent au –IVe millénaire entre le Tigre et l’Euphrate. Fondée en -3500 en Irak, Uruk, est considéré comme la plus ancienne ville du monde.
Les conditions climatiques et les ressources naturelles n’auraient pas permis aux Mésopotamiens d’immigrer vers d’autres terres à la recherche de nouvelles ressources. Christophe Nicolle du CNRS conteste cette théorie, car la Mésopotamie de l’époque n’est pas aussi désertique qu’aujourd’hui. La croissance démographique aurait poussé à l’émergence des villes. L’essor démographique contraint les habitants à s’organiser dans les domaines social et politique. De plus, pour pérenniser l’accès à l’eau, les Sumériens construisent des canaux d’irrigation. De tels travaux sont impossibles sans une population mobilisée par une entité dirigeante. Cette nouvelle autorité doit gérer les stocks, constituer les réserves, comptabiliser et répartir les marchandises, anticiper les capacités. Heureusement que l’écriture est là pour aider à tout consigner. Pour faire accepter cet ordre social, l’autorité s’appuie sur les croyances religieuses. Le roi se pose en intermédiaire entre les humains et le divin. Il érige des temples et place la ville sous la tutelle d’une divinité protectrice. Ainsi, le dieu lune Manna protège Ur. L’espace urbain, ceint par une muraille, devient l’espace civilisé jouissant d’une protection divine.

L’urbanisation se diffuse du Proche-Orient en Grèce et en Afrique du Nord, puis à l’Europe par le bassin méditerranéen. Hiérakopolis est la première ville égyptienne. Située en Haute-Egypte, elle est fondée vers -3000 et constitue un carrefour commercial entre le désert (minerai), l’Afrique (ivoire, peaux) et le Levant (vins). Elle comprend un quartier religieux, une enceinte et des maisons de briques crues. La tablette du roi Narmer y a été retrouvée.
L’Europe non méditerranéenne, peuplée de Celtes, connait une urbanisation tardive. Les exploitations agricoles dominent le paysage, ce qui n’exclut pas l’existence de structures collectives. Il existe des regroupements agricoles ou artisanaux qui forment des bourgs. La véritable urbanisation des Celtes n’apparait qu’au –IIe siècle avec les oppida, ces agglomérations fortifiées regroupant toutes les catégories sociales.

Selon l’UNESCO, la plus ancienne ville d’Amérique est Caral au Pérou, fondée vers -3000. Néanmoins, cette décision est contestée par de nombreux archéologues qui voient dans Caral un grand complexe religieux, car il y a peu de résidences. Pour eux, la ville la plus ancienne est San Lorenzo au Mexique fondée en -1200 par les Olmèques, dont les ruines recèlent des habitations, des ateliers et des bâtiments religieux.
L’Afrique connait une urbanisation plus tardive. Les premiers regroupements de population importants datent du VIe siècle. Cependant, ces concentrations ne produisent pas de bâtiments publics, même si des spécialisations existent. Des villes, telles que Dia et Djenne au Mali prospèrent au Moyen Age avec le développement du commerce avec les Musulmans et l’Inde.

Certaines parties du globe ont échappé à l’urbanisation. L’Europe de l’Est, l’Asie centrale et l’Amérique du Nord sont peuplées de nomades. Ces peuples des steppes, qui pratiquent l’élevage et l’équitation ont opté pour une mobilité totale. De plus, la dimension guerrière du nomade constitue un modèle prestigieux aux yeux des autres civilisations. Etre un peuple nomade n’empêche pas l’existence de bourgs saisonniers comme celui de Kamansk en Ukraine.

Aujourd’hui, plus de 50% de la population mondiale est urbaine. Les villes ne cessent de s’agrandir en rognant sur des sites naturels ou des terres agricoles. Trente villes comptent plus de dix millions d’habitants. Les géographes les qualifient de mégapoles. 


Sources
Texte : Les Cahiers de Sciences et Vie : « Il y a 5500 ans : la naissance des villes ou l’invention de la civilisation », n°155, août 2015, pp 26 à 85.
Image : reconstitution de Çatal Höyük :  http://soocurious.com/fr/

lundi 31 août 2015

Eglise Saint-Hilaire de Melle (Deux-Sèvres)


10 juillet 1260, Jehan et Bernard, deux pèlerins poitevins se rendant à Saint-Jacques-de-Compostelle, effectuent une halte dans le village de Melle. Après être descendus dans la vallée et rejoint la Béronne coulant en son creux, ils se rendent dans l’église Saint Hilaire du nom du premier évêque de Poitiers. La vallée est si étroite qu’une partie de l’édifice est enterrée. Ils constatent que la première travée est surélevée par rapport au reste de l’église, afin de compenser la dénivellation entre le chœur et la façade occidentale.

Jehan et Bernard rejoignent le portail du flanc nord. Dès leur arrivée, les sculptures les subjuguent. Une imposante statue orne l’entrée. Elle représente un cavalier couronné foulant aux pieds un petit personnage. Les pèlerins reconnaissent l’empereur Constantin terrassant les païens. Cette statue les rassure. Ils savant qu’au travers d’elle, le seigneur local se positionne comme le défenseur de l’Eglise et le protecteur de la population. Jehan et Bernard admirent également un calendrier représentant les travaux des mois, les signes du zodiaque et le combat des Vertus et des Vices représentés par deux femmes nues. La première voit ses seins dévorés par des chimères et la seconde est couchée sur des crapauds. Des monstres et des personnages finement sculptés ornent les chapiteaux des colonnes séparant les vitraux.
A l’intérieur, la paix et la sérénité règnent. Le plan de l’édifice facilite leur déambulation tout en les invitant à la quiétude. Ils admirent les chapiteaux offrant des très nombreuses sculptures de formes géométriques, d’animaux, de feuillage, de scène de la vie quotidienne ou historiée. Les pèlerins attentifs dénichent parmi ce foisonnement sculptural une chasse au sanglier, un arbre de vie, un sagittaire décochant sa flèche sur un cerf, des musiciens, des acrobates, des oiseaux, des dragons et des animaux fantastiques tel ce coq avec une queue de serpent. Parmi les personnages représentés sur les chapiteaux, Jehan reconnait un abbé grâce sa crosse. Quant à Bernard, il découvre, non sans difficulté, Moïse portant les Tables de la Loi et Saint Pierre avec les clés du paradis.
Ils interrogent un moine en train d’allumer des cierges. Celui-ci leur apprend qu’il fait partie du monastère de Saint-Jean d’Angély auquel appartient ce prieuré et que l’édifice tel qu’il le voit actuellement date du siècle dernier. Il existait auparavant un édifice en bois datant du Xe siècle. Ravi de voir que Jehan et Bernard s’intéressent à l’histoire de son prieuré, le moine les invite à le suivre dans le déambulatoire. Il leur désigne du doigt un chapiteau sur lequel est gravé le nom d’Aimericus Abelini.
- Cet homme a financé la construction de l’édifice, dit-il.
Après avoir remercié le moine, les deux pèlerins se recueillent et prient. Le portail sud présente la particularité d’être sculpté sur la face interne. Ainsi lorsque Jehan et Bernard quittent l’église, ils peuvent contempler sans avoir à se retourner les personnages de la Bible marchant vers les Christ. Les deux pèlerins s’identifient parfaitement à ces sculptures, eux qui se rendent à Saint-Jacques-de-Compostelle.

Jehan et Bernard quittent Melle et poursuivent leur voyage. Le circuit imposé dans l’église Saint Hilaire ne les a pas fait passer par la façade occidentale. Cependant pour ces deux Poitevins, il n’y aurait eu aucune surprise. Celle-ci se compose d’un portail central surmonté de trois baies, celle du centre étant plus grande que les autres, avec un fronton encadré de deux lanternons. Il s’agit d’une construction typiquement poitevine, dans laquelle des motifs géométriques constituent le décor de l'étage supérieur. Les deux pèlerins ne verront pas les dommages importants que l’église subira durant les Guerres de religion. Ils ne verront pas non plus sa reconstruction au XVIIe siècle et surtout sa restauration entamée en 1840 par l’architecte Théophile Segrétain. Ainsi, le clocher et les vitraux actuels ne sont pas ceux vus par Jehan et Bernard. Certains vitraux sont signés des ateliers Lobin à Tours et Chappe à Nantes. De même, une sculpture de Mathieu Lehanneur, composée d’une multitude de strates de marbre blanc, remplace l’autel vers lequel ont prié les deux hommes depuis 2011. Malgré tout, Jehan et Bernard ont le sentiment d’avoir visité rencontré un édifice remarquable de l’architecture romane de leur région. En 1998, l’UNESCO donne raison aux deux marchands poitevins en inscrivant l’église Saint Hilaire au patrimoine mondial.

Source
Image : photo de Benjamin Sacchelli

mercredi 12 août 2015

David Rice Atchison, l'éphémère Président des Etats-Unis

Il existe des hommes d'un jour. Il existe également des journées qui comptent dans la vie d'un homme. Comme vous le savez l'Histoire est faite de petites anecdotes anodines qui certaines ont changé le cour de l'humanité. D'autres moins... L'histoire que je vais vous raconter ici est si anecdotique qu'elle a été balayée par les mouvements de l'Histoire mais reste un débat animé dans la société politique étasunienne. Nous allons donc parler d'un homme qui fut Président des États-Unis d'Amérique.

Vous connaissez les Washington, Jefferson, Roosevelt (les deux!),Truman et les autres. Néanmoins, celui dont je vais vous parler n’apparaît même pas sur la liste officielle des Présidents. Y aurait-il eu plusieurs présidents en exercice comme il y eu plusieurs Papes au même moment au Moyen-Age ? Ou alors était-il un homme dont on a voulu « gommer » l'existence ? Que nenni !

David Rice Atchison (1807 – 1886) est un politicien, sénateur du Missouri, pro-esclavage et membre du parti des Démocrates. Il acquiert une grande importance à la tête d'une petite armée privée de propriétaires d'esclaves, les Border Ruffians, qui se battait pour garder leur privilège possessionnel alors que la Guerre de Sécession allait bientôt faire rage. Atchison monte peu à peu les échelons jusqu'à devenir le deuxième plus important homme de l’État après le vice-président et occuper la fonction de Président pro tempore. Ce poste que l'on attribue toujours au sénateur de plus haut rang est chargé d'assister le président du Sénat (le vice-président) et de le remplacer en son absence. Il reste six ans à cette fonction et est le premier à se maintenir aussi longtemps à ce poste depuis la création des États-Unis.

L'année 1849 voit l'échéance électorale élire Zachary Taylor président des États-Unis et succéder à James Polk. Mais voilà, le mandat de ce denier expirait le 3 mars 1849... un samedi ! Et il est hors de question pour Taylor, héros militaire, descendant direct d'un passager du Mayflower et Protestant pratiquant de prêter serment un dimanche ! Cela équivaudrait à enfreindre la loi de Dieu qui impose aux hommes de chômer le dernier jour de la semaine. Millard Fillmore, son vice-président, lui emboîte le pas ! Une crise couve ! Les États-Unis risquent de se retrouver sans gouvernement pendant une journée !!!

On se tourne alors vers Atchison. De part sa position qui, elle, n'expirait pas le 3 mars, Atchison est légalement nommé Président des États-Unis d'Amérique pendant 24 heures. Il est à ce jour, le seul président à ne pas avoir été élu par les citoyens et ayant occupé ce poste !

Mais alors que faire pendant 24 heures ? Bien des décisions peuvent être prises en si peu de temps. Combien même un dimanche ! Et bien, pendant cette anecdotique journée du dimanche 4 mars 1849, l’éphémère président reste introuvable ! Où peut-il bien se cacher ? Sont-ce ses nouvelles fonctions temporaires qui le poussent à disparaître ? Trop de pression ? Rien de tout cela ! Ce bon David est en fait couché dans son lit et dort pendant l'intégralité de son mandat ! La raison ? Sa fonction de Président pro tempore l'avait passablement épuisé pendant toute la campagne électorale où il avait été mis à rude contribution!

Il existe encore un débat aujourd'hui, près d'un siècle et demi après, pour savoir si Atchison a bien été, oui ou non, Président des États-Unis. La Maison Blanche sur son site officiel a choisi de ne pas l'inscrire (probablement pour son positionnement pro-esclavage) alors que sa plaque tombale à Plattsburg ainsi que le comté d'Atchison dans le Kansas (nommé en son honneur) ont choisi de le considérer comme « Président des États-Unis pour une journée »


mardi 21 juillet 2015

Lilith, la première femme de la Bible et d'Adam


Avez-vous déjà lu la Bible? En entier? Peu l'on fait! Au moins la Genèse alors! La Genèse? Mais si, le début, l'intro' ! Lorsque Dieu crée le ciel, la terre, les êtres vivants et enfin l'homme Adam! Enfin, Adam et Ève... Vous connaissez cette histoire et souvent peu le reste. Lorsque je discute de la Bible avec des amis ou des élèves - pas toujours ignorants du fait religieux - je remarque souvent un abîme d'ignorance de l'histoire biblique comme si on passait directement d'Adam à Jésus. Ah si: les gens connaissent aussi Abraham et Moïse.

J'ai toujours aimé le début des histoires. La Bible ne fait pas exception. Je ne sais pas combien de fois j'ai pu lire et relire la Genèse. Et puis un jour, un passage m'a turlupiné. Le sixième jour, Dieu décida de remplir la terre d'animaux, d'oiseaux et de bestioles. Puis, il est écrit:

Chapitre 1:

26 Dieu dit : « Faisons lhomme à notre image, selon notre ressemblance. Quil soit le maître des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, des bestiaux, de toutes les bêtes sauvages, et de toutes les bestioles qui vont et viennent sur la terre. »
27 Dieu créa lhomme à son image, à limage de Dieu il le créa, il les créa homme et femme.
28 Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. Soyez les maîtres des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, et de tous les animaux qui vont et viennent sur la terre. »
29 Dieu dit encore : « Je vous donne toute plante qui porte sa semence sur toute la surface de la terre, et tout arbre dont le fruit porte sa semence : telle sera votre nourriture.
30 À tous les animaux de la terre, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui va et vient sur la terre et qui a souffle de vie, je donne comme nourriture toute herbe verte. » Et ce fut ainsi.
31 Et Dieu vit tout ce quil avait fait ; et voici : cela était très bon. Il y eut un soir, il y eut un matin : sixième jour.

Bon, jusque là, rien de nouveau. On aura compris que Dieu venait de créer Adam et Ève à l'aube du septième jour qui verrait le seigneur se reposer. Par contre, point d'histoire d'Adam seul dans le jardin et surtout point de côte retirée. Il est écrit clairement que le sixième jour Dieu " les créa homme et femme" ensemble, en même temps, le même jour. Alors pourquoi dans le chapitre 2 de la Genèse, Adam se retrouve-t-il seul, sans la femme, pourtant précédemment créée au chapitre 1. Cette dernière est "de nouveau créée" pendant une opération chirurgicale où Dieu prend une des côtes d'Adam et modèle Ève à partir de celle-ci. Il faut savoir qu'une partie de l'asservissement intellectuel de la femme promu par le monothéisme vient de cet instant clé. Ève sera la chair de la chair de l'homme ou traduisez plus simplement: elle est de lui, elle lui appartient! 

Je restais néanmoins désappointé par cette répétition de la création féminine. Mes études en histoire ancienne m'ont appris que le texte Biblique est plus une compilation ainsi qu'une réinterprétation de textes plus anciens et de cultures bien différentes. En effet, il est impossible de ne pas voir une corrélation évidente entre la création du premier homme sumérien nommé Adamu et le Adam Biblique! Je ne parle pas non plus du passage très connu du mythe du Déluge que l'on retrouve dans l'épopée de Gilgamesh et raconté deux millénaires avant la Bible. Celle-ci a été écrite, compilée et modifiée sur une longue période par plusieurs auteurs différents. Les Juifs ont d'ailleurs plusieurs interprétations de la Bible (Torah) dont certaines remontent si loin dans le temps quelles approcheraient au fondement même de sa création. Ainsi, en retournant aux sources, on toucherait du doigt la véritable écriture et peut-être la vérité sur la Genèse et sur cette double création de la femme.

Il faut chercher dans la Kabbale la réponse à ce mystère. La Kabbale est en effet la plus ancienne tradition théologique, ésotérique - je rajouterai historique - et philosophique de la Bible. En effet, de tradition orale, elle ne se transmet que d'initié en initié. Par cette définition même, le premier initié aux mystères de Dieu n'est autre que ... Adam! Les Kabbalistes racontent ainsi une toute  autre version de la Genèse et de la création humaine. Ou plus exactement, ils racontent la version la plus complète.

Reprenons là où il semble y avoir une coupure. Dieu créa l'homme et la femme. Le premier nous le connaissons déjà. La seconde est une femme rousse aux yeux noirs, à la peau bronzée et d'une beauté parfaite.  Elle se nomme Lilith. Adam est conquis et fou amoureux. Malheureusement pour lui, Adam est machiste et veut instaurer un patriarcat dans leur relation. En outre, il veut imposer des relations sexuelles où il dominerait la femme, une allégorie de la célèbre position du missionnaire! Mais Lilith refuse. Après-tout, elle n'a pas à être inférieure à l'homme. Et oui! Elle provient de la même volonté de Dieu et surtout a été créée en même temps qu'Adam. Alors: pourquoi pas un matriarcat? Elle refuse l'offre et Adam s'obstine tout autant. La situation est inextricable et Lilith décide de fuir. Elle prononce le nom de l'imprononçable (le prénom de Dieu?), des ailes lui poussent dans le dos et elle s'envole en dehors du jardin, pour aller errer sur terre.

Adam reste seul et triste. Il se larmoie et implore Dieu de lui rendre ce qu'il considère être sa femme. D'autant que Lilith est très obstinée. Elle ne reviendra même pas sur sa décision - ah les féministes! - lorsque des anges viennent la raisonner et lui rapporter les ordres de Dieu qui veut qu'elle se soumette aux désidératas de l'homme. Les anges lui annoncent, qu'en cas de refus, elle enfanterait une nombreuse progéniture et une centaine d'entre-eux mourrait tous les jours. Le comportement divin est ici assez étonnant. Si on se rapporte au texte plus haut, vous remarquerez pourtant qu'il s'adresse à l'homme et à la femme sur un pied d'égalité, en leur donnant - à eux deux - l'ensemble du jardin. Dieu n'a jamais expressément dit que Lilith devait obéissance à Adam! Pourquoi doit-elle à présent se soumettre ? Pourquoi un tel revirement ?

Désespérée, Lilith pense mettre fin à ses jours en se jetant dans la Mer Rouge. Emus jadore quand les retournements bibliques n'ont aucun sens - les anges lui accordent le droit de vie ou de mort sur tous les nouveaux nés sur terre jusqu'à leur circoncision ! Pourquoi? Les voies du Seigneur sont parfois impénétrables !

C'est là que reprend l'histoire bien connue (Genèse, chapitre 2). Dans le jardin d'Eden, Adam, seul, après avoir nommé chaque animal chaque arbre et chaque plante, est au bord de la dépression. Dieu constatant son échec, décide d'endormir l'homme et de lui prélever une côte. Ainsi, la femme qu'il modèlera sera issue de l'homme et par là-même son obligée! Ève qui vient de naître - et par extension la "nouvelle" femme - n'est donc pas l'égale de l'homme. Elle est plutôt blonde à la peau blanche et pure. Peut-être un petit peu candide aussi, la suite nous le prouvera!

Et Lilith dans tout ça! Et bien elle est jalouse et se sent trahie! Contrairement à ce que l'on pense elle aimait aussi Adam... mais pas au point d'être dominée! Elle hait Ève et son innocence. Non seulement elle lui prend son homme mais en plus elle rabaisse la condition féminine. Elle cherche donc à se venger. La tradition n'est pas toujours claire sur la suite. Elle rencontre Samaël (Satan) qui venait de perdre sa bataille contre Dieu (Samaël était le bras droit de Dieu mais s'est fait jeter du paradis pour avoir demander l'égalité entre les anges et Dieu). Elle l'épouse et devient par ce fait même une démone. On ne sait si c'est elle ou bien Samaël qui séduit Ève, mais elle est à l'origine de la chute des hommes du Paradis (Michel-Ange représente Lilith en serpent sur la très célèbre fresque de La Chapelle Sixtine). Plus tard, elle sera également à l'origine du meurtre d'Abel par Caïn en excitant la jalousie de ce dernier contre son frère. Elle provoquera aussi une très longue abstinence sexuelle d'Adam qui privera Ève d'amour charnelle (expliquant pourquoi Seth, le dernier fils d'Adam et Ève soit né bien plus tard que ses deux frères).

 Célèbre scène de la Genèse sur les plafonds de la chapelle Sixtine, par Miche-Ange

Voilà l'histoire de Lilith qui revêt une importance majeure dans l'histoire du monde. En effet, son récit explique l'histoire de la condition de la femme dans la société mais surtout le rapport de force qu'elle a eu avec son conjoint naturel. En effet, j'ai toujours eu comme théorie que la femme dominait l'homme aux temps préhistoriques mais que cette domination s'était inversée entre le Xe et le Ve millénaire avant notre ère (je reviendrai sur ce fait dans un prochain article). L'histoire de Lilith serait une allégorie, un souvenir diffus de ces périodes. Mais le plus extraordinaire, c'est la volonté manifeste des religions monothéistes à travestir l'histoire originelle et à toujours plus accentuer la domination de l'homme sur la femme. Les instances liturgiques juives ont coupé les passages où la femme avait de l'importance (l'histoire de Lilith en est la preuve). Le clergé chrétien aussi (Marie-Madeleine passe d'Apôtre à prostitué) quant au Coran, il ne nomme même pas Ève. Rendons grâce à leurs oublis et leurs maladresses littéraires qui nous permettent ainsi de reconstituer la véritable histoire. Et ne parlons pas du traitement général de la femme - dans son rapport à l'homme seulement - dans l'ensemble des religions!

Pour conclure, je m'adresserai aux femmes. On raconte encore deux choses sur Lilith. N'oubliez pas qu'elle a toujours un droit de vie ou de mort sur les nouveaux nés. On raconte d'ailleurs que si vous voyez votre enfant sourire dans le vide c'est qu'il joue avec Lilith! Dans ce cas, inquiétez-vous! Enfin, un dernier point. Lilith ne peut enfanter sans partenaire. Samaël-Satan n'a pas toujours le temps puisquil gouverne lEnfer. Sachez que Lilith vient voir les hommes la nuit et qu'elle les incite par le désir à se masturber. Les hommes, par ce geste, font donc l'amour avec la succube (femme démon séduisant les hommes dans les légendes) et l'enfanteront! Ses histoires ont perduré pendant tout le Moyen-Âge où, malgré la censure ecclésiastique, les gens craignaient celle qui fut la première femme créée par Dieu.

Il y aurait encore beaucoup à dire et si vous voulez poursuivre la discussion n'hésitez pas à minterpeler par mail - lesitedelhistoire@laposte.net - ou dans les commentaires.


Pour compléter votre étude:

Le jour où Yahvé a failli disparaître
Yahvé et Baal
Yahvé, le dieu importé
Esdras, l'inventeur de la Bible
La naissance de Dieu
Ashéra, l'épouse de Dieu
Atrahasis et Utanapishtim, les Noé Sumériens
La Tour de Babel, mythe ou réalité 2 3