vendredi 20 février 2015

Merlin

Les origines du personnage
Le personnage de Merlin apparait sous la plume de l’évêque Geoffroy de Monmouth au XIIe siècle. Bien qu’il prétende faire œuvre d’historien, la plupart des spécialistes estiment que ses chroniques relèvent de l’invention. En 1134, ce dernier rédige Les Prophéties de Merlin qui regroupe une liste de prédictions portant sur l’évolution de la Bretagne (Grande-Bretagne actuelle). Il se serait inspiré d’un poème gallois du Xe siècle l'Armes Prydein évoquant un barde du VIe siècle nommé Myrddin. Au XIIIe siècle, le lettré Giraud de Barri, revenu d’un séjour au Pays de Galles, rapporte qu’il existe dans les textes anciens deux Myrddin distincts tout deux devins : Myrddin Emryst et Myrddin Wyllt. Le Merlin de Monmouth est un mélange de ces deux personnages.
Peu de temps après, Geoffroy de Monmouth rédige une Histoire des rois de Bretagne, dans laquelle évolue Arthur secondé par Merlin. Représentant du pouvoir spirituel, Merlin est à la fois un devin et un magicien possédant un savoir occulte hérité des Celtes. Il est également un grand architecte puisqu’il aurait bâti Stonehenge.
Quinze ans plus tard, Geoffroy de Monmouth rédige une Vie de Merlin (Vita Merlini) offrant un tableau différent. Il raconte la naissance de Merlin en précisant qu’il est l’enfant d’un démon et d’une mortelle. Le diable souhaite avoir son propre envoyé sur terre, tel Jésus. Il dépêche un démon incube pour engrosser une mortelle dans son sommeil. Il concevra ainsi l’antéchrist destiné à anéantir l’œuvre de Jésus. Le problème c’est que le démon se glisse sous les couvertures d’une vierge vertueuse et instruite dans les saints commandements. Merlin nait à Carmarthen, dont le nom vient de Caer Myrddin signifiant « le fort près de la mer ». Geoffroy de Monmouth décrit un homme battu lors d’un combat qui erre dans la forêt. Cette errance est assimilée à une quête spirituelle. Pour cet aspect, l’auteur s’est probablement inspiré de Lailoken, un ermite calédonien, mentionné dans la Vie de Saint Kertigern. Ce dernier se retire en forêt après avoir perdu une bataille. Les Annales galloises, compilées à la fin du Xe siècle, évoquent la folie de Myrddin. Il est écrit qu’en 573 les fils d’Elifer affrontent Gwendoleu à la bataille d’Arthuret. Gwendoleu périt durant les combats. Son barde Myrddin ne supporte pas la perte de son maître et sombre dans la folie. Cette bataille, opposant les Bretons aux Saxons et relatée par de nombreux chroniqueurs, a sans nul doute réellement existé. Merlin part vivre en ermite dans la forêt. Il fuit les pressions de la société pour se régénérer et se rapprocher de Dieu. Les grands saints irlandais, anglais et bretons vivent souvent en ermite.

Un personnage a plusieurs facettes
Merlin incarne l’homme d’Eglise cultivé du Moyen Age, de par son érudition philosophique et théologique. Ces derniers fréquentent la cour et prodiguent leurs conseils aux grands du royaume. Merlin institue la Table ronde et inculque aux compagnons d’Arthur les fondements de l’éthique et de l’idéal chevaleresque. Il maitrise toutes les disciplines de l’intellectuel du Moyen Age. Les arts libéraux, hérités de l’Antiquité regroupent la rhétorique, la dialectique, l’arithmétique, la musique, la géométrie et l’astronomie. La lecture des astres lui permet de lire l’avenir. Merlin se distingue des savants des XII et XIIIe siècles, car il se forme lui-même sans avoir recours à un maitre. Sa figure regroupe le philosophe grec, l’ingénieur romain et le clerc lettré.
C’est également un druide capable de prononcer une injonction ou un interdit. Il possède le droit de prendre la parole avant le roi. Il soigne par les plantes et pratique une médecine incantatoire. Il peut entrer en communication avec le monde des esprits. Geoffroy de Monmouth évoque la faculté de Merlin de se métamorphoser en animal (oiseau, loup, cerf). La légende de Merlin fait écho aux croyances des druides selon lesquelles les pouvoirs de la forêt constituent une source de magie.
Les druides usent de leurs connaissances des astres pour prédire les jours fastes aux actions publiques des puissants. Ils entretiennent un rapport très intime avec la nature. Dans la Guerre des Gaules, Jules César évoque le goût des druides pour l’astrologie. Les auteurs médiévaux, qui décrivent Merlin en train d’examiner le ciel, puisent leur inspiration dans la civilisation celtique. Merlin demande à sa sœur de lui construire une habitation en forme d’observatoire. Le mage utilise ses connaissances en astronomie pour s’adonner à la divinité. Ainsi, il prédit l’avènement du roi Uther Pendragon en observant la constellation du dragon.
Enfin, Merlin est aussi un ingénieur et un bâtisseur. Le roi Uther Pendragon souhaite transmettre à la postérité le glorieux souvenir des guerriers bretons morts dans la lutte contre les Saxons. Merlin suggère d’ériger un mémorial, le futur Stonehenge. Il choisit les pierres du Mont Kildare en Irlande. Celles-ci sont trop lourdes pour les hommes de Pendragon. Alors, Merlin jette un sort pour les alléger. D’autres versions racontent qu’il conçoit une machine de levage pour les transporter. Cette figure d’ingénieur conseiller du roi n’est pas sans rappeler Archimède.
Merlin est un personnage contradictoire. Bien que fils du diable, il sert Dieu. Il est d'ailleurs longtemps tiraillé entre le Bien et le Mal. Cependant, auréolé de la quasi sainteté de sa mère, il renonce à Satan et œuvre pour le bien. A ce titre, il n’emploie jamais la magie noire. Les analogies entre Merlin et Jésus sont nombreuses. Tous deux naissent d’une vierge, les clercs du roi Vortigern recherchent Merlin pour le sacrifier, tandis que le roi Hérode envoie des hommes à la recherche de Jésus. Tous deux se retirent du monde des humains, l’un dans la forêt et l’autre dans le désert. Jésus réunit les Apôtres et Merlin les chevaliers de la Table ronde.
La complexité du personnage de Merlin s’explique par la diversité des traditions littéraires, celtiques, chrétiennes, folkloriques et romantiques qui l’ont chacune mise en scène. Les différents auteurs greffent les obsessions de leur époque et les fantasmes de leur société. Cette complexité s’explique également par la multiplicité des personnages plus ou moins historiques qui ont inspiré le personnage de Merlin. Celui-ci rassemble une mosaïque de savoirs distillés de l’Antiquité jusqu’à la Renaissance.

Merlin et les femmes
Merlin a deux disciples : Morgane experte en fabrication de poisons et de remèdes et Viviane sachant lire l’avenir et envoûter le cœur des hommes. Entre le XIIe et le XVe siècle, ces deux personnages évoluent.
Au départ, Morgane est une prêtresse de l’île d’Avalon experte dans l’art de guérir avec les plantes. Elle soigne Arthur après une bataille. Au XIIIe siècle, elle devient la sœur d’Arthur. Guenièvre la chasse de la cour pour ses mœurs libres. Elle se réfugie chez Merlin dans la forêt de Brocéliande. Elle perfectionne ses connaissances. Elle emploie ses savoirs pour se venger et tenter de tuer Arthur.
Le personnage de Viviane apparait au XIIIe siècle. Le livre rouge de Hergest compile des poèmes attribués à Myrddin qui évoquent sa sœur jumelle Gwendydd, l’épouse de Ridarch Hael roi historique du VIe siècle, l’un des participants de la bataille d’Arthuret. Elle aurait inspiré le personnage de Viviane. Comme la déesse Diane, c’est une fée de la forêt et des eaux. Merlin en tombe amoureux, mais elle lui refuse sa virginité. Pour la conquérir, l’enchanteur lui apprend la magie. Celle-ci l’utilise pour le piéger.
Les personnages de Morgane et de Viviane montrent à quel point les auteurs, tous masculins et très souvent membres de l’Eglise, peinent à décrire la femme savante en termes positifs. Au XIIIe siècle, les femmes sont exclues du savoir puisque les universités n’admettent que des hommes. A partir du XVe siècle, les femmes savantes sont souvent considérées comme des sorcières. Pourtant au haut Moyen Age les monastères féminins sont des lieux de culture et de savoir.

Merlin à travers les âges
Au Moyen Age, Merlin est connu dans toute l’Europe via ses prophéties. La plupart concerne l’histoire de Bretagne, mais d’autres évoquent un plus lointain et une aire géographique plus grande. Ce succès s’explique par le fait qu’une partie de ses prophéties concerne l’histoire de l’Angleterre du Ve au XIIe siècle, époque où Geoffroy de Monmouth écrit. Une partie des prophéties tombent justes car elles sont prises à rebours. On colle un évènement historique sur l’une des prophéties. Certaines prophéties sont tellement vagues qu’il est possible de les associer à n’importe quel évènement.
Les prophéties connaissent un vif succès jusqu’au XVe siècle. Par la suite, le phénomène se tasse excepté dans les îles britanniques. Les intellectuels préfèrent se tourner vers la mythologie gréco-romaine qu’ils redécouvrent. Alexandre le Grand supplante Arthur, d’autant plus que le roi macédonien, lui, ne sort pas de la fiction. De leur côté, les Français ne s’intéressent plus à Merlin. En pleine guerre de Cent ans, le personnage est associé à l’ennemi anglais. Au XVIe siècle, les prophéties de Merlin sont détrônées par celles de Nostradamus.
Merlin profite du mouvement romantique du XIXe siècle pour réapparaitre. Les auteurs mettent l’accent sur son emprisonnement par Viviane. Ils sont friands de la thématique de la femme fatale et de l’abandon amoureux. Ils emploient Merlin pour décrire des évènements de leur temps ou de leur propre vie. Ils se construisent une seconde personnalité, proche de celle de l’enchanteur, afin de mieux s’adapter à une société dont ils sont insatisfaits.
Le cinéma s’empare à son tour de Merlin. Il apparait dans 110 films entre 1904 et 2004. Depuis le dessin animé de Walt Disney en 1963, Merlin n’est plus qu’un magicien et un mentor au détriment de la figure scientifique. Les sociétés occidentales trop matérialistes ont besoin de surnaturel et l’aspect druide proche de la nature répond aux aspérités écologiques. L'épisode de la vie de Merlin où il vit en ermite incarne un âge béni où l’Homme et les animaux vivaient en paix. C’est une figure idéale pour les mouvements New-Age cultivant le rêve du retour à la nature.

Sources
Texte : Les Cahiers de Sciences et Vie : Merlin et les premiers savants, n°150, janvier 2015,98p.

Image : Merlin et Viviane, tableau de Gustave Doré 1868, histoire-de-bretagne.skyrock.com

lundi 2 février 2015

Le commerce maritime européen

Les échanges maritimes sont intenses depuis la plus haute antiquité. La Rome antique compte un million d’habitants. La ville importe de grandes quantités de provisions venant de tout l’empire. Les marchandises transitent via le port d’Ostie. L’expansion économique de l’empire romain entraine le développement de grands ports, tel celui d’Arles sur le Rhône. Le fleuve constitue une artère primordiale dans les échanges commerciaux de l’Occident romain.
Les amphores sont les contenants les plus utilisés et les seuls parvenus jusqu’à nous. Le temps a détruit les sacs, ballots et autres tonneaux. Certains navires sont conçus expressément pour transporter de grandes jarres appelées dolia. Les archéologues découvrent de nombreuses épaves chargées d’amphores. Selon le type de navire, le nombre d’amphores varie de plusieurs centaines à quelques milliers. Leurs formes et leurs dimensions dépendent des produits transportés : vin, huile, dattes, garum (sauce à base de poisson). Les cols d’amphore retrouvés dans les épaves comportent des marques peintes. Elles précisent le poids, le type de produit transporté, les noms du marchand, du producteur et/ou du domaine et parfois une date. Un morceau de cire indique le port d’embarquement et valide le contrôle douanier, car il existe des taxes sur les marchandises.

Deux zones de commerce maritime existent à l’époque médiévale. En Méditerranée, Gênes et Venise tirent leur richesse du commerce avec l’Orient depuis le XIIe siècle. Les Italiens amènent dans leurs navires des épices et de la soie. Au Nord, la Hanse contrôle le commerce dans la Mer du Nord et la Mer baltique. Il s’agit d’une association de villes marchandes tirant profit du commerce des produits se trouvant dans leur territoire : bois, poissons, peaux. En échange, les navires de la Hanse ramènent du vin, du sel et des épices. Les Flandres, dont la ville de Bruges, constituent le point de rencontre des navires de la Hanse et des Italiens. La région tire profit de cette situation et développe le commerce des textiles. En France, il est possible de citer la baie de Bourgneuf en Bretagne. La région tire sa prospérité du commerce du sel issu des marais salants. C’est un élément indispensable à la conservation des aliments.

L’Époque moderne voit de nouvelles routes commerciales maritimes s’ouvrir vers les Amériques, les Antilles et l’Asie. Les Européens importent des produits ne pouvant pas être cultivés sur leur continent. En 1664, Colbert fonde la Compagnie des Indes basée à Lorient. Elle nait de l’engouement de l’aristocratie et de la bourgeoisie pour les épices, le café, le sucre de canne, le thé et le cacao. Les liaisons prennent du temps. Une traversée aller-retour de la France en Chine met vingt mois. Les navires sont remplis à ras bord de marchandises de diverses natures. Les sacs de toile côtoient les ballots de porcelaine et de coton. Les navires transportent de véritables fortunes. La perte d’un navire en mer est une catastrophe économique.

Au XIXe siècle, la zone de commerce maritime européenne s’élargit à l’Océan pacifique, à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande. Les avancées technologiques raccourcissent les durées. Le canal de Suez, percé en 1869, permet de rejoindre l’Asie sans contourner l’Afrique. Puis en 1914, le canal de Panama fait la jonction entre l’Atlantique et le Pacifique.
Les voiliers deviennent plus performants et plus rapides. Les clippers sont créés pour convoyer le plus rapidement possible des denrées périssables. Ils possèdent des dimensions plutôt fines, entre 60 et 70 mètres, et une voilure importante leur permettant d’atteindre une vitesse moyenne de 9 nœuds. Leur structure les rend très manœuvrable. D’abord en bois, les constructeurs les dotent peu à peu de structures métalliques. A la fin du XIXe siècle, les clippers et les voiliers laissent la place aux machines à vapeur et à hélice. Le réseau d’approvisionnement en charbon est maintenant opérationnel à l’échelle mondiale. A la fin du XIXe siècle, certaines compagnies maritimes pratiquent le « tramping », vagabondage en anglais. Cette méthode consiste à n’appareiller qu’une fois plein. A la différence des lignes régulières, il n’y a ni horaires, ni itinéraires précis.
Les ports normands constituent l’interface pour le commerce avec les Amériques. Le port du Havre connait de profondes mutations. Des docks entrepôts sont construits sur les quais du bassin Vauban. Ils remplacent les magasins dispersés en ville. Des grues mécaniques, des canaux, le chemin de fer, facilitent le transfert des marchandises vers les zones de stockage ou pour l’expédition. L’essor du trafic entraine une hausse de la main d’œuvre. Le travail restant en grande partie manuel, il faut un nombre important de dockers pour charger, décharger, peser et compter. En France, la loi du 6 septembre 1947 donne un statut aux dockers et leur garantit une rémunération les jours d’inemploi. Avec la crise de 1929, la marine marchande française connait un relatif déclin et se replie sur le marché colonial. Des lignes commerciales partent de Marseille pour l’Afrique du Nord. La Métropole exporte du ciment, du sucre, des engrais, des produits manufacturés et importe des minerais, du phosphate, des moutons, des fruits, du vin.

Après 1945, le développement industriel du Japon, puis de l’Asie du Sud-est conduit à l’augmentation du nombre de navires marchands de ces pays. En 1956, l’entrepreneur américain Malcolm Mac Lean invente des boites standardisées identiques à la remorque d’un camion. Les conteneurs s’empilent parfaitement les uns sur les autres dans les cales et sur les ponts des navires. Dorénavant, le chargement dure simplement quelques heures. Des navires spécialisés (vraquiers, bananiers, pétroliers) sont construits. Les conteneurs ont été adaptés pour transporter des marchandises variées. Ainsi, il existe des conteneurs citernes et des conteneurs réfrigérés.
De nos jours, les portes conteneurs acheminent plus de 80% des marchandises. Le plus grand navire en circulation peut accueillir 18.000 conteneurs. Toutefois, la taille de ces navires est limitée par celle des détroits et canaux qu’ils empruntent. Le trafic maritime demeure le plus rentable. Il ne faut que 56 jours pour rallier la Chine à partir de la France.

Sources
Texte : De l’amphore au conteneur, exposition du Musée National de la Marine, Paris, du 15 octobre 2014 au 28 juin 2015.
Image : demeglobe.com


Le MSC Pamela est l'un des plus gros porte conteneur au monde. Il mesure 321 mètres de long pour 45 mètres de large. Il atteint une vitesse de 25 nœuds.