jeudi 24 septembre 2015

Le Byrrh : vin tonique et hygiénique fabriqué à Thuir


Les caves de Byrrh, un apéritif à base de vins, constituent la principale curiosité de la ville de Thuir dans les Pyrénées-Orientales. Derrière ce nom étrange, aujourd’hui tombé dans l’oubli dont seuls nos grands-parents peuvent encore se souvenir, se cache à la fois une histoire de famille et une des plus grandes fabriques françaises de spiritueux dans la première moitié du XXe siècle.

Dans les années 1860, Simon et Pallade Violet parcourent la plaine du Roussillon pour vendre des draps et du textile. Ces deux fils d’un berger muletier de Corvarsy, ont d’autres ambitions que de rester dans les montagnes. Ils s’accordent une petite pause à l’ombre des pins et contemplent le paysage. Ils ne peuvent pas nier que ce dernier a changé depuis quelques années. Avec la Révolution industrielle, la viticulture est en plein essor et les vignes prolifèrent à une vitesse folle. Simon, quelque peu las de cette vie itinérante, propose de surfer sur la vague en se lançant dans le commerce du vin. Pallade est sceptique. Il existe déjà de nombreux viticulteurs. Comment se démarquer des autres ? Simon propose de commercialiser un produit original. Ils ne vendront pas du vin, mais un élixir composé de vin, d’herbes du pays et de quinquina, cette plante aux vertus médicinales. Pallade se laisse convaincre par l’enthousiasme de son frère, mais il réussit à conserver sa draperie pour leurs revenus. Ils ouvrent un commerce d’étoffes et de vins à Thuir, un village situé à une dizaine de kilomètres de Perpignan.
Simon Violet vend son élixir à des épiceries et à des pharmacies, mais les bénéfices ne sont pas à la hauteur de ses espérances. Les choses se compliquent davantage lorsque l’ordre des pharmaciens de Montpellier attaque les frères Violet en justice. L’élixir Violet est interdit à la vente. Simon rebondit en modifiant sa recette. Il réduit la dose de quinquina et ajoute d’autres épices telles que le café, le cacao, la fleur de sureau ou la camomille. De remède médical, le breuvage des frères Violet devient apéritif. Il est fabriqué à partir de vins secs et de mistelle, un mélange de jus de raisin et d'alcool permettant la conservation du sucre naturel. Le liquide est ensuite porté à 17° par addition d'alcool, avant d’être aromatisé à froid.
« - Il nous manque un nom pour identifier notre produit ! » Le constat de Simon Violet parait évident. Les deux frères tergiversent, mais rien ne leur vient à l’esprit. Tandis que Pallade trie des coupons de tissus présentés sous forme de nuancier, une idée saute aux yeux de Simon. Chaque étoffe est référencée par une lettre B, Y, R, R, H. Byrrh ! Le nom est trouvé !
« -Ca ne veut rien dire. » remarque Pallade. Justement, un nom aussi étrange que celui-là ne peut qu’attiser la curiosité. Le 10 février 1873, les deux frères déposent la marque. Simon travaille sur de nouvelles recettes et Pallade tient la comptabilité. L’affaire prospère et l’atelier Violet croît. Le succès du Byrrh réside dans le fait que le vin a été longtemps considéré comme une boisson hygiénique. Avec le quinquina, cette boisson apporte vigueur physique et plaisir gustatif.

Pallade décède en 1883 et Simon en 1891. Ses fils Lambert et Simon reprennent l’entreprise familiale devenue Maison J et S Violet frères Successeurs. L’extension du chemin de fer, notamment vers l’Espagne, favorise les échanges. Les affaires prospèrent et Lambert agrandit et modernise l’entreprise (électricité, machines automatiques). Il termine les travaux d’extension des chais et fait construire une gare dans l’enceinte de l’usine pour le chargement des wagons-citernes. Une haute verrière métallique réalisée par Gustave Eiffel la protège.
En 1903, la société organise un concours d’affiches publicitaires. Plus de 2.000 projets sont réalisés et certains par des artistes reconnus. La marque Byrrh est présente dans toute la France grâce à ses affiches, ses cartes postales et ses divers objets publicitaires. Le Byrrh s’exporte à travers toute la France et même en Amérique latine. Les marchés anglo-saxon et germanique sont plus durs à percer, car le nom évoque la bière. En 1914, la société Violet est l’une des plus importantes de France, avec un chiffre d’affaires atteignant l’équivalent de 16 millions d’euros.
Grâce à cet argent, les frères Violet peuvent poursuivre la politique sociale entreprise par leur père. Leurs employés bénéficient de soins médicaux gratuits et d’une retraite. Lambert s’installe dans la villa Palauda érigée par son père, qui ressemble à un château du XVIIIe siècle, jouxtant les ateliers. Quant à son frère, il vit dans la villa des Rosiers à Thuir construite par son oncle Pallade. Lambert Violet meurt en 1914. Ses enfants Jacques et Simone prennent la relève.
La marque Byrrh connait son apogée dans les années 1930. En 1935, la société détient plus de 50% du marché des apéritifs. Les installations s’agrandissent pour couvrir une superficie de sept hectares. Ils accueillent 70 nouvelles cuves de 2000hl et une de 4205hl, portant leur total à 800 cuves pour un stockage de 40 millions de litres. Fidèle à la tradition familiale, Jacques instaure la semaine de 40 heures, les primes salariales pour ses ouvriers et finance la construction du stade municipal. Afin de marquer sa suprématie, la famille Violet entreprend la construction de la plus grande cuve au monde en bois de chêne. D’une capacité de 10.000 hl, elle pèse cent tonnes pour une hauteur de dix mètres et un diamètre de douze mètres.

Après la Seconde Guerre mondiale, le Byrrh décline. D’autres boissons la concurrencent tels les alcools anisés, les vins doux naturels et le whisky. Le Byrrh passe de mode et la production diminue entrainant des restructurations dans l’entreprise qui se retrouve en crise en 1960. Jacques et Simone gardent uniquement les installations de Thuir et revendent les onze autres en France à l’entreprise Dubonnet-Cinzano. Finalement, les deux entreprises s’unissent et la société Violet est absorbée. Jacques Violet n’est plus qu’un membre du conseil d’administration.
La fusion a sauvé Byrrh de la disparition, mais la marque ne regagnera jamais le marché. Les apéritifs à base de vin ne se vendent plus, surtout auprès des jeunes. En 1976, Dubonnet-Cinzano est absorbé à son tour par Pernod-Ricard, qui regroupe à Thuir l’ensemble de sa production industrielle à base de vins.

Le Byrrh n’est plus présent sur les tables, mais ses caves attirent encore chaque année près de 300.000 visiteurs, qui peuvent admirer : les tonneaux, les chais, la plus grande cuve du monde, les affiches présentées au concours et le kiosque de la marque pour l’exposition universelle de Moscou en 1891. La gare, toujours en activité, est inaccessible aux visiteurs, ainsi que la villa Palauda toujours habitée par la famille Violet. La dégustation du vin tonique et hygiénique conclut une visite riche en découvertes. A consommer avec modération, bien entendu.

Sources
Texte :
- Visite des caves de Byrrh à Thuir, août 2015
- BAINVILLE André, Byrhh : petite histoire d’une grande marque, Equinoxe, 2000, 199p.

vendredi 11 septembre 2015

La naissance des villes


En -8000, Çatal Höyük  en Turquie est un énorme bourg de 5.000 personnes réparties sur treize hectares entouré d’une enceinte. Cependant, ces attributs ne suffisent pas à définir une ville. Selon Jean-Louis Huot (La Naissance des cités 1990), la ville est un lieu d’échanges ouvert sur le monde et présentant des liens complexes sociaux. Jean-Claude Margueron enrichit cette définition en y incluant la diversification des tâches.

Plusieurs attributs servent à définir une ville. Tout d’abord, une ville présente un bâti dense organisé en fonction des types d’activités et hiérarchisé en fonction de la richesse et du pouvoir. Par exemple, Yanshi regroupe trois enceintes fortifiées : le palais et les élites, les ateliers et la population et les cimetières. Elle est également le lieu de la diversification des métiers. L’habitant se spécialise et devient un expert. Par se technicité, il peut s’élever dans la société. C’est le cas des métiers intellectuels (scribes, comptables, géomètres). Enfin, la ville appartient à une divinité protectrice, dont la présence se traduit par l’existence de temples et de prêtres. (Anu le ciel à Uruk, Ptah à Memphis). A la différence des villages ne recelant que des outils et des objets domestiques, les archéologues retrouvent dans les villes des objets de culte, des bijoux, de la céramique décorée et des objets en bronze.

En règle générale, les premières villes naissent sur les rives d’un fleuve (Nil, Tigre, Euphrate, Indus, Fleuve Jaune). Les fleuves offrent une faune et une flore riches, des terres fertiles, l’accès à l’eau et une voie de communication. Les premières villes s’élèvent au –IVe millénaire entre le Tigre et l’Euphrate. Fondée en -3500 en Irak, Uruk, est considéré comme la plus ancienne ville du monde.
Les conditions climatiques et les ressources naturelles n’auraient pas permis aux Mésopotamiens d’immigrer vers d’autres terres à la recherche de nouvelles ressources. Christophe Nicolle du CNRS conteste cette théorie, car la Mésopotamie de l’époque n’est pas aussi désertique qu’aujourd’hui. La croissance démographique aurait poussé à l’émergence des villes. L’essor démographique contraint les habitants à s’organiser dans les domaines social et politique. De plus, pour pérenniser l’accès à l’eau, les Sumériens construisent des canaux d’irrigation. De tels travaux sont impossibles sans une population mobilisée par une entité dirigeante. Cette nouvelle autorité doit gérer les stocks, constituer les réserves, comptabiliser et répartir les marchandises, anticiper les capacités. Heureusement que l’écriture est là pour aider à tout consigner. Pour faire accepter cet ordre social, l’autorité s’appuie sur les croyances religieuses. Le roi se pose en intermédiaire entre les humains et le divin. Il érige des temples et place la ville sous la tutelle d’une divinité protectrice. Ainsi, le dieu lune Manna protège Ur. L’espace urbain, ceint par une muraille, devient l’espace civilisé jouissant d’une protection divine.

L’urbanisation se diffuse du Proche-Orient en Grèce et en Afrique du Nord, puis à l’Europe par le bassin méditerranéen. Hiérakopolis est la première ville égyptienne. Située en Haute-Egypte, elle est fondée vers -3000 et constitue un carrefour commercial entre le désert (minerai), l’Afrique (ivoire, peaux) et le Levant (vins). Elle comprend un quartier religieux, une enceinte et des maisons de briques crues. La tablette du roi Narmer y a été retrouvée.
L’Europe non méditerranéenne, peuplée de Celtes, connait une urbanisation tardive. Les exploitations agricoles dominent le paysage, ce qui n’exclut pas l’existence de structures collectives. Il existe des regroupements agricoles ou artisanaux qui forment des bourgs. La véritable urbanisation des Celtes n’apparait qu’au –IIe siècle avec les oppida, ces agglomérations fortifiées regroupant toutes les catégories sociales.

Selon l’UNESCO, la plus ancienne ville d’Amérique est Caral au Pérou, fondée vers -3000. Néanmoins, cette décision est contestée par de nombreux archéologues qui voient dans Caral un grand complexe religieux, car il y a peu de résidences. Pour eux, la ville la plus ancienne est San Lorenzo au Mexique fondée en -1200 par les Olmèques, dont les ruines recèlent des habitations, des ateliers et des bâtiments religieux.
L’Afrique connait une urbanisation plus tardive. Les premiers regroupements de population importants datent du VIe siècle. Cependant, ces concentrations ne produisent pas de bâtiments publics, même si des spécialisations existent. Des villes, telles que Dia et Djenne au Mali prospèrent au Moyen Age avec le développement du commerce avec les Musulmans et l’Inde.

Certaines parties du globe ont échappé à l’urbanisation. L’Europe de l’Est, l’Asie centrale et l’Amérique du Nord sont peuplées de nomades. Ces peuples des steppes, qui pratiquent l’élevage et l’équitation ont opté pour une mobilité totale. De plus, la dimension guerrière du nomade constitue un modèle prestigieux aux yeux des autres civilisations. Etre un peuple nomade n’empêche pas l’existence de bourgs saisonniers comme celui de Kamansk en Ukraine.

Aujourd’hui, plus de 50% de la population mondiale est urbaine. Les villes ne cessent de s’agrandir en rognant sur des sites naturels ou des terres agricoles. Trente villes comptent plus de dix millions d’habitants. Les géographes les qualifient de mégapoles. 


Sources
Texte : Les Cahiers de Sciences et Vie : « Il y a 5500 ans : la naissance des villes ou l’invention de la civilisation », n°155, août 2015, pp 26 à 85.
Image : reconstitution de Çatal Höyük :  http://soocurious.com/fr/