jeudi 26 novembre 2015

Les tirailleurs sénégalais dans la grande guerre


Durant la Première guerre mondiale, l’armée française compte 185.000 tirailleurs sénégalais. Ces derniers combattent sur tous les fronts : en Grèce, en France et en Afrique contre les colonies allemandes (Cameroun, Togo).

L’implantation française en Afrique noire se fait à partir de comptoirs commerciaux, qui constituent des escales sur la route des Indes. En 1765, pour assurer la protection des comptoirs, la France forme le corps des Laptots constitué de soldats africains. Les soldats européens s’adaptent mal aux conditions climatiques de l’Afrique. Ce corps, utile pour des actions de police, n’est pas en mesure de lutter contre une armée ennemie. Ainsi durant les guerres napoléoniennes, les Britanniques déciment les Laptots.
En 1857, la France crée un corps militaire professionnel sénégalais. Les soldats africains sont encadrés par des officiers français. Ils portent un uniforme ayant des caractéristiques ottomanes, car ils sont musulmans. De nombreux hommes s’enrôlent, car l’armée leur permet de gagner suffisamment d’argent pour se vêtir et se nourrir. Ils peuvent gravir les échelons jusqu’aux grades de sous-officier. Ils ne peuvent être promus au-delà, car il est impensable que des Noirs commandent des Blancs. De plus, ils ont le droit d’être accompagnés de leur famille même en campagne. En effet, les officiers estiment que les Sénégalais sont plus efficaces si leur famille est présente. Ainsi, il n’est pas rare de voir les épouses sur les champs de bataille occupées à recharger les fusils de leur mari.

Avant la Première guerre mondiale, l’Etat-major français reste sur l’idée que la supériorité numérique conditionne la victoire. Or en 1914, la population française s’élève à 40 millions d’habitants contre 60 pour les Allemands. Afin de compenser ce déficit, la France fait appel à ses colonies. Comme beaucoup d’officiers ayant servi en Afrique, le colonel Mangin insiste sur les qualités guerrières des Africains. Selon lui, ces hommes naissent guerrier et ont le sentiment de la discipline.
Chaque ville et village doit fournir un quota d’hommes âgés d’au moins vingt ans. Dans les villages, le choix est laissé au chef, qui choisit les volontaires, ce qui ne va pas sans entrainer du favoritisme, des vengeances et de la corruption. Si le quota n’est pas atteint, l’Administration procède à une rafle pour compléter l’effectif. Dans les villes, beaucoup d’hommes se portent volontaires espérant ainsi acquérir la nationalité française. En effet, les Africains ne sont pas citoyens de plein droit s’ils n’ont pas effectué un service militaire. Clemenceau nomme le député sénégalais, Blaise N’Diaye, au poste de commissaire au recrutement. Les marabouts, sorte de guides religieux, aident les recruteurs en donnant l’exemple, en enrôlant leurs propres enfants. D’autres parents suivent cet exemple. Au fur et à mesure que la guerre perdure, les enrôlements sont de plus en plus forcés pour combler les déficits. Pour éviter d’être enrôlés, les hommes se mutilent, fuient vers les colonies portugaises ou se rebellent. Les révoltes sont réprimées avec violence causant des milliers de morts.

Les tirailleurs se considèrent comme français. A ce titre, ils défendent leur patrie. Ils possèdent le même esprit patriotique que les Blancs et sont fiers de se battre à leur côté. Les Sénégalais ne sont jamais impliqués dans les mutineries. La question de l’honneur est très importante en Afrique. Il ne faut pas jeter la honte sur soi et sa famille.
Du côté français comme du côté allemand, la propagande insiste sur l’aspect sauvage des Noirs. Les Français rassurent la population et effrayent l’ennemi en mettant en avant les valeurs guerrières des indigènes. En Afrique, le guerrier est celui qui va jusqu’au bout. Les Allemands rabaissent les Français en expliquant que leurs ennemis sont faibles et incapables de se défendre sans faire appel à des sauvages.
Sur le front, les tirailleurs sénégalais vivent dans les mêmes conditions que les soldats de métropole. Habitués à des températures très élevées, ils supportent mal les rigueurs de l’hiver. Il n’est pas rare que leurs doigts de main et de pied gèlent. Les médecins les amputent. Durant les hivers rigoureux, les tirailleurs sénégalais sont déplacés dans le sud de la France en attendant le retour des beaux jours.
Les Sénégalais ont plus tendance à ressentir le mal du pays. En effet, ces jeunes de 18-25 ans ont été arrachés à leur famille et se trouvent loin de leur foyer. A la différence de leurs collègues de métropole, ils ne peuvent pas retourner chez eux lors des permissions. Pour remédier à cette situation, le gouvernement a développé le système de marraines qui tiennent compagnie aux soldats.

Contrairement à une image souvent véhiculée, ceux qui reviennent dans leur village ne sont pas ovationnés. A l’inverse, les Français sont reconnaissants de l’effort fourni par les tirailleurs sénégalais durant la guerre. La dureté des combats et des conditions de vie font que les soldats se comportent entre eux comme des frères et ce indifféremment à la couleur de peaux. De nombreux généraux reconnaissent la bravoure, le courage et le dévouement des unités africaines. L’Etat rencontre des difficultés pour payer les pensions. Certaines veuves en Afrique ne reçoivent plus d’argent.
Les régiments de Sénégalais sont plus touchés lors des batailles que les régiments de blancs, car ils sont toujours en première ligne. Par exemple en 1917, aux Chemins des Dames, 7.000 Africains sont mis hors d’état de nuire par les armes lourdes allemandes. Sur les 134.000 Sénégalais mobilisés sur le front, 30.000 sont morts et 86.000 ont été blessés.

Sources
Texte : Mamadou KONE, Les tirailleurs sénégalais dans la grande guerre : grandeurs et misères, conférence donnée le 7 novembre 2015, Espace Coluche – Les Clayes-Sous-Bois.

dimanche 22 novembre 2015

Le blocus maritime


Le 19 avril 1861, Abraham Lincoln décrète la mise en place du blocus pour verrouiller l’accès des ports confédérés, soit 4.500 km de littoral. L’objectif est de stopper toute exportation de coton vers l’Europe et l’approvisionnement du Sud en denrées et équipements. Le blocus sera levé le 23 juin 1865.

Compte tenu du faible nombre de navires au début de la guerre, la marine de l’Union se concentre exclusivement sur les grands ports (Charleston, La Nouvelle-Orléans, Savannah, Wilmington, Mobile et Richmond) et tente d’intercepter tous les navires de la Confédération.
Le premier objectif de Gideon Welles, secrétaire d’Etat à la Marine, est de constituer une flotte importante. Pour ce faire, il ordonne la réquisition et l’armement des navires marchands assurant les liaisons commerciales avec les côtes du Sud. De plus, il confie à son beau-frère Morgan Welles, armateur, l’achat de bateaux à l’étranger. Par ailleurs, la marine profite de l’appareil industriel du Nord et d’ingénieurs expérimentés, comme Benjamin Isherwood, qui a construit des navires à aubes en Russie. Grâce à ces mesures d’exception, le Nord peut compter sur 160 navires à la fin de l’année 1861 contre 42. A la fin du conflit, 600 navires sont affectés au blocus.
Le ravitaillement en charbon pour les vapeurs pose un problème car les centres d’approvisionnement sont trop distants des zones d'opération. Le littoral sudiste est divisé en secteurs afin de rationaliser le blocus. Chaque secteur possède son propre commandement, sa base de soutien logistique et ses navires regroupés en escadre. Les garde-côtes, dirigés par Alexander D. Bache, jouent un rôle non négligeable dans le blocus de par leur connaissance des côtes et dans la lutte contre les contrebandiers.
Les navires fédérés se répartissent sur deux lignes assez éloignées du littoral pour éviter les récifs et les défenses côtières. Des petits navires servent d’éclaireurs et utilisent des sonnettes ou des fusées éclairantes pour avertir les navires de l’arrivé d’une cible. Le gouvernement et l’équipage se partagent à égalité le prix de la cargaison capturée. Voilà de quoi motiver les marins, car l’ennui les ronge. En effet, un navire assurant le blocus repère un ennemi toutes les trois semaines environ. L’USS Aeolus détient le record en 1864 avec un butin s’élevant à 40.000 dollars.
Les voiliers sont des proies faciles, car ils dépendent du vent et ne dépassent pas les 8 nœuds. Les vapeurs, atteignant une vitesse de 12 nœuds sont plus difficiles à intercepter. Néanmoins, les plus difficiles à intercepter restent les briseurs de blocus. Il s’agit de navires rapides, possédant une ligne de flottaison basse. Leur machinerie consomme un charbon particulier ne provoquant pas de fumée. Ils sont peints en gris pour se camoufler sur l’eau et dans la nuit. Certains hissent le pavillon nordiste dans l’espoir de passer pour un vapeur civil affecté à la surveillance des côtes. N’ayant pas signé la déclaration de Paris du 16 avril 1851, les Etats-Unis n’ont pas le droit d’intercepter un navire de commerce étranger et d’intervenir dans un port neutre, tel ceux de Nassau et de La Havane principales bases des forceurs. De plus, Washington ne reconnait pas officiellement la mise en place d’un blocus, afin d’éviter de donner un statut d’Etat belligérant au Sud. Ainsi, la plupart des capitaines et équipages capturés étaient vite relâchés sous peine d'incident diplomatique.

Durant la guerre de Sécession, la marine fédérale a capturé 136 vapeurs et détruit 85, sans compter les échouages et les naufrages. Les Nordistes considèrent les marins qui forcent le blocus comme des prisonniers de guerre. Cependant, ils relâchent ceux de nationalité étrangère afin d’éviter les incidents diplomatiques. L’augmentation du nombre de navires intercepteurs et la fermeture successive des ports confédérés ne dissuadent pas les capitaines. Motivés par l’espoir de réaliser des bénéfices mirobolants, ils tentent toujours leur chance. Les propriétaires des navires récupèrent leur investissement initial en deux allers-retours. Le coton qui passe le blocus se revend 10 fois plus cher qu'au début du conflit. Par exemple, le Syren réussit à passer 33 fois.
Ainsi, l’étanchéité du blocus de l'union fut loin d'être parfaite car à la fin de la guerre un tiers des navires réussissent toujours à passer. Les importations, bien que gênées, se poursuivent et permettent à la Confédération d’avoir les ressources nécessaires pour continuer la lutte. Elle réussit à importer de l’armement (fusils, poudre, cartouches, canon), des vêtements (chaussures, pantalons, capotes, chemises, sacs à dos, draps) et des matières premières (salpêtre, plomb, nitrate de potassium, fer, cuivre, acier). Les classes moyennes et populaires souffrent davantage que les classes aisées et l’armée qui est prioritaire. Le prix des produits de première nécessité explose du fait de leur rareté sur les marchés. En 1864, un kilo de beurre coûte 24$ et une dinde 100$, sachant que le salaire moyen d’un ouvrier est de 30$ par mois. De plus, les forceurs de blocus préfèrent amener dans leurs cargaisons des produits de luxe qui se vendent plus chers.

Pour être respecté par les autres nations, un blocus doit être effectif c'est-à-dire qu'il doit empêcher efficacement toute liaison entre le monde et les ports bloqués. La Confédération tente d'influencer les Etats européens en insistant sur le fait que le blocus n'est pas efficace, car en 1861 un navire sur dix seulement est stoppé par la marine fédérale.
De plus, les Sudistes utilisent la menace de l'embargo sur le coton pour forcer la main aux Français et aux Anglais, dont les industries textiles sont dépendantes du coton. Néanmoins, l'Angleterre et la France ne veulent pas se risquer dans un conflit avec les États-Unis. Londres dépend aussi grandement des importations de céréales américaines en provenance du Nord et a bien plus à perdre dans une guerre contre Washington. L'embargo sur le coton, mis en œuvre en 1862, permet tout d’abord aux Européens de vider leur stock. Durant une courte période, les industries engrangent des bénéfices, car elles vendent sans racheter de coton. Plus tard, les Européens cherchent d'autres fournisseurs notamment en Égypte et en Inde. La politique de l’embargo revient à donner la preuve que le blocus est effectif, puisque le coton ne parvient plus en Europe. Le Sud réussit à se faire reconnaitre par l'Angleterre et la France comme nation belligérante du fait de l'existence d'un blocus dirigé contre elle, Le blocus est perçu comme un acte de guerre, malgré les déclarations de Lincoln stipulant que les Sudistes sont des insurgés. En tant que nation belligérante, le Sud peut souscrire des emprunts à l'étranger, acheter des armes et posséder des navires de guerre.

Sources
Texte :
- Olivier MILLET, « Les briseurs de blocus », 20 avril 2014, sur le site Les Uniformes de la Guerre de Sécession : http://civil-war-uniforms.over-blog.com/2014/04/les-briseurs-de-blocus.html
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
Image : histogames.com

jeudi 12 novembre 2015

Le jeu de pelote maya


Le jeu de balle, appelé aussi « jeu de pelote », « ulama » en maya ou « tlachtli » en aztèque, est un sport rituel pratiqué par les peuples précolombiens de Mésoamérique. Ce jeu est essentiellement connu par des illustrations ou des sculptures. Il existe peu de descriptions précises des règles. Il s’accomplit dans le cadre de rituels et s’accompagne parfois de sacrifices.
Le Popol-Vuh, texte sacré maya, donne une explication mythologique à la naissance de ce sport. Il raconte l’histoire de deux frères jumeaux, disputant une partie de balle avec les seigneurs du Monde inférieur, au cours de laquelle ils perdent la vie. Leurs têtes sont suspendues à des calebassiers. La tête de l’un d’eux, nommé Hunhunahpù, parvient à mettre enceinte Xquic, la fille d’un des seigneurs. Cette dernière donne naissance à deux fils qui récupèrent l’équipement de leur père et oncle, puis prennent leur revanche sur les seigneurs pour obtenir la résurrection de leur ancêtres.
Les premières traces de ce sport remontent au second millénaire av JC. Des figurines datant de -1500 et retrouvées à Michoacán au Mexique sont les représentations les plus anciennes. Cependant, ce sport connait son apogée entre 900 et 1200 dans l’empire maya regroupant le sud-est du Mexique, le Honduras, le Belize, le Guatemala et le Salvador.
Les bords du terrain sont délimités en longueur par des murs d’une dizaine de mètres de hauteur et inclinés. Leur forme s’apparente à un I ou un T. Le roi, les prêtres et les notables assistent au spectacle dans des loges. Le terrain le plus ancien se trouve sur le site de La Venta à Tabasco au Mexique et date de -1000 et le plus grand à Chichen Itza dans le Yucatán au Mexique.

Bien qu'il n'y ait pas eu qu'une seule façon de pratiquer le jeu de balle dans les différentes aires et périodes culturelles de la Mésoamérique, on retrouve cependant un certain nombre de règles communes.
Deux équipes, composées de 2 à 12 joueurs pour la plupart des prisonniers de guerre, se répartissent de part et d’autre d’une ligne centrale. L'iconographie ne représente à chaque fois que deux joueurs. Il est donc difficile de savoir s'il s'agit d'une partie opposant deux individus ou si ceux-ci symbolisent deux équipes comportant un nombre plus important de participants. Les joueurs se renvoient une balle de caoutchouc remplie d’eau pesant jusqu’à 3 kilos. Pour ce faire, ils utilisent toutes les parties de leur corps à l’exception des mains et des pieds. Ils portent des protections (coudières, genouillères, casque) pour atténuer la violence des coups.
Le but est d’envoyer la balle dans le camp adverse sans qu’elle ne touche le sol. L’équipe qui commet une faute perd un point et l'équipe adverse en gagne un. Une faute est commisse lorsqu’un joueur ne rattrape pas la balle ou utilise une partie du corps interdite. Le match se termine lorsque le nombre de points déterminé à l'avance est atteint par l’une des deux équipes. Les murs latéraux sont équipés d’anneaux de pierre souvent disposés à l'Est et à l'Ouest. Dès qu’un joueur parvient à faire passer la balle dans l’anneau du camp adverse, il remporte la partie. Il s’avère très difficile de réaliser cet exploit.

La pratique du jeu de balle sert à révéler la volonté des dieux. Les prêtres décèlent des signes dans le déroulement de la partie. Par la présence des autorités et du peuple, le terrain peut également se transformer en forum social et politique. Les cérémonies se terminent par la décapitation de l’équipe perdante ou du moins de son chef. Ce sacrifice a pour but d’implorer la bienveillance des dieux. En ce sens, les gradins accueillent le « tzompantli » (l’autel des crânes) sur lequel sont exposées les têtes tranchées offertes aux divinités.

Les chercheurs ont vu d’abord dans ce jeu de balle un rite symbolisant la cosmogonie méso-américaine. La trajectoire de la balle correspondrait à la course du soleil qui ne doit pas s’arrêter, les anneaux de pierre représentant le levant et le ponant et le terrain la plate-forme terrestre séparant le Monde Supérieur (le ciel) de l’Inframonde (semblable aux Enfers). Cette explication n’est plus retenue par les spécialistes, qui privilégient plutôt le symbolisme agraire lié aux rites de fertilité, comme en témoignent les figures de sacrifice par décapitation, les végétaux associés et les symboles lunaires.

La pratique du jeu de balle s’interrompt avec la conquête espagnole au XVIe siècle. Ce jeu de pelote est remis au goût du jour à notre époque et correspond à un retour à l’indianité, l’un des facteurs d’identité du Mexique.


Sources
Texte :
- Maya : de l’aube au crépuscule, exposition au Musée du Quai Branly, Paris, avril 2014.
Image :