mardi 15 décembre 2015

Les Incas : naissance et mort d’un empire (1439-1533)


La naissance
Les Incas doivent beaucoup aux civilisations qui les ont précédés, notamment les Huari dans le sud du Pérou et les Tiahuanaco dans l’ouest de la Bolivie. L’architecture monumentale et les aménagements en terrasse prouvent la grande maitrise de la pierre des Tiahuanaco. Ces derniers sont aussi de bons orfèvres et tisseurs. Quant aux Huari, ils excellent dans la construction des routes et des canaux. Leur système d’irrigation a permis le développement de la culture du maïs et, par extension, d’une administration capable de gérer et comptabiliser la production, via un système d’écriture.
Le berceau des Incas se situe dans la vallée de Cuzco au Pérou au Nord du territoire des Huari. Le site est occupé depuis l’Antiquité, mais connait une croissance démographique au XIIe siècle. A cette époque, des migrations importantes de personnes originaires des berges du lac Titicaca et de la forêt amazonienne se produisent et se mélangent aux personnes déjà présentes. Vers l’An Mil, pour des raisons inconnues, les empires Tiahuanaco et Huari s’effondrent, laissant la région centre des Andes libre. La zone se morcelle en une multitude de chefferies autonomes et en compétition, parmi lesquelles se trouvent les Incas. Les chefferies s’allient les unes aux autres en fonction de leurs intérêts. A partir du VIIIe siècle, les Incas nouent des alliances avec leurs voisins proches et tissent des liens forts se basant sur le principe d’un échange gagnant-gagnant. Petit à petit, ces alliances donnent naissance à une confédération, dont Cuzco est le centre. Voici le point de départ de l’empire inca.

Le développement
Au XIVe siècle, plusieurs périodes de sécheresse frappant les hauts plateaux andins fragilisent les cultures. Pour survivre, les Incas descendent dans les vallées et s’emparent par la force des terres. Plusieurs campagnes militaires sont lancées sur les riches vallées côtières de Pisco et des Chincha. Pachacutec (1438-1471) conquiert le Nord en venant à bout de l’empire Chimu. Ses troupes atteignent le bassin de Quito. Tupac Inca (1491-1493) conquiert l’Ouest et le Sud et soumet les peuples côtiers. Il descend jusqu’à Santiago au Chili et consolide les frontières sur l’autre versant des Andes.
Les Incas possèdent une immense armée pouvant regrouper jusqu’à 140.000 hommes. Certes peu mobile, elle est d’une redoutable efficacité sur les batailles rangées et dans la prise des forteresses. L’empereur est le chef de l’armée. Ses officiers, tous incas, le secondent. Ils sont habiles dans la ruse et la stratégie, sachant, par exemple, feindre des mouvements de repli. De plus, ils étudient le terrain et préparent minutieusement leur plan de bataille. Les sous-officiers peuvent être issus des autres peuples. Les Incas constituent des unités par peuple et les laissent libres dans le choix de l’équipement. Ils leur font également confiance dans leurs techniques. Les soldats sont donc plus efficaces. L’armée évite, dans la mesure du possible, de vivre sur le pays, pour ne pas le ruiner et éviter de s’attirer la haine des populations occupées. Ils conservent ainsi une réserve à proximité en cas de nécessité.
La guerre est la volonté du dieu Inti, le soleil, mais elle sert également à renforcer le pouvoir des nouveaux empereurs. En effet, ceux-ci héritent uniquement du titre et du pouvoir. Leurs prédécesseurs emportent dans leur tombe les richesses acquises durant son règne. Le nouvel empereur doit rapidement acquérir de nouvelles richesses qui passent par la conquête. De plus, de nombreux candidats au trône s’affrontent dans des guerres où le meilleur stratège s’impose.

Après la conquête, les Incas recensent la population. L’empire regroupe dix millions de personnes, dont 40.000 Incas, soit 200 peuples différents. Les Incas laissent le choix : l’intégration ou la mort. Ils sont généreux avec ceux qui se soumettent et impitoyables avec ceux qui se révoltent. Les Incas privilégient toujours l’adhésion, car ils ont besoin de terre et de main d’œuvre. En ce sens, ils ne viennent pas pour détruire ou affaiblir. Les élites locales restent en place, continuent de gérer les affaires locales et servent de lien avec les nouvelles autorités. Les élites locales qui satisfont les Incas reçoivent des présents, ce qui revient à acheter la coopération, selon une logique de don/contre-don. De plus, les mariages entre les élites et les Incas resserrent les liens. Par ailleurs, les fils des élites sont emmenés de force à Cuzco pour être éduqués. Huayna Capac (1493-1522) aménage l’empire en construisant des villes et des routes. Il renforce les frontières, longues de 5.000km, en bâtissant des forteresses. Il réprime les révoltes. Des populations sont parfois déplacées pour casser les anciennes alliances.
L’empire est divisé en quatre régions traitées sur un pied d’égalité et dirigées par un apu. Ce dernier supervise le recensement, administre, aménage, entretient les infrastructures et rend la justice. L’apu est toujours un inca. Les régions sont subdivisées en provinces (80 pour tout l’empire), avec à leur tête un gouverneur. Les terres sont redistribuées entre l’Etat, le clergé et le peuple. Les sujets doivent consacrer des jours de travail à l’Etat pour cultiver des domaines, tisser des vêtements, servir dans l’armée et entretenir les infrastructures. Les peuples loyaux gardent leurs cultes et leurs divinités. La seule obligation est d’honorer Inti, la divinité tutélaire des Incas. Les divinités des peuples rebelles sont prises en otages. Leurs statues sont amenées à Cuzco.

La mort
Les Espagnols amènent avec eux des maladies inconnues aux Amériques, qui sont l’une des causes majeures de l’effondrement des empires précolombiens. Au début du XVIe siècle, la petite vérole cause 200.000 morts, dont l’empereur Huayna Capac et son fils Winan Cuyuchi. Les deux frères de l’empereur défunt Huascai et Atahualpa se livrent une guerre sans merci pour le trône. Chaque partie commet des actes sacrilèges jusque là inconcevables. Huascai confisque les biens de l’aristocratie pour financer ses troupes. Quant à Atahualpa, il incendie la momie de l’empereur Tupac Inca à cause des liens de parenté avec son rival. La guerre civile perturbe la production agricole mettant à mal tout le système de redistribution et de réciprocité. Les logiques de dons ne sont plus assurées. Les alliances se délient. Les Conquistadors, menés par Francisco Pizarro, s’immiscent dans cette lutte interne en suscitant les mécontentements des peuples sous domination inca. En 1532, Atahualpa bat son frère et s’empare du pouvoir. Le 16 novembre, il rencontre Pizarro. L’occasion est trop belle pour le conquistador. Prenant prétexte d’un outrage à la Bible, il ordonne à ses hommes d’arrêter l’empereur. En 1533, il le fait exécuter et place sur le trône Manco Inca, tout dévoué à sa cause.
Les Incas n’ont plus les moyens de rétablir leur suprématie. La majorité de leurs guerriers sont morts pendant la guerre civile. De plus, les anciens peuples soumis préfèrent s’allier aux Espagnols. Faute de moyen, les Incas ne peuvent plus s’assurer de leur loyauté. L’empire inca n’a pas eu le temps d’intégrer des populations si différentes au point de pouvoir se passer du système de don/contre-don.

Sources
Texte : Les Cahiers de Sciences et Vie, Incas : l’empire de tous les mystères, n°157, novembre 2015, pp26-85
Image : http://yamineftis.tumblr.com/post/28056433263/as-a-peruvian-im-kinda-paranoid-about

lundi 7 décembre 2015

L'Affaire du Trent : Le Royaume-Uni va t-il déclarer la guerre aux Etats-Unis ?


Le 8 novembre 1861 au nord de Cuba, un navire de la marine fédérale l’USS San Jacinto, indique par signaux lumineux au RMS Trent de stopper. Devant le refus d’obéir du paquebot britannique, le capitaine Charles Wilkes fait tirer le canon, forçant le navire à s’arrêter. Wilkes a été informé que deux représentants sudistes, James Mason et John Slidell, ont embarqué à bord du RMS Trent à La Havane pour se rendre à Southampton. Les deux hommes ont forcé le blocus le 12 octobre dernier, avec pour mission la reconnaissance de la Confédération auprès des gouvernements britanniques et français. Les Nordistes arrêtent les deux Sudistes, malgré les protestations du capitaine du RMS Trent qui rappelle que son navire est neutre.

Dès son retour aux Etats-Unis, le secrétaire d’Etat à la Marine, Giddeon Welles félicite Charles Wilkes, la Chambre des représentants lui décerne une médaille pour sa conduite avisée et patriotique et la Top Society de Boston l’invite à un banquet. Cependant, le président Lincoln et le secrétaire d’Etat à la Guerre, William Seward ne font aucun commentaire. Wilkes n’est guère apprécié ni par ses supérieurs, ni par ses hommes. C’est un officier très autoritaire et borné. Lincoln et Seward sont conscients que l’arraisonnement du RMS Trent est une violation de la liberté maritime. De plus, ils craignent des retombées diplomatiques, car le Royaume-Uni, première puissance mondiale, ne laissera pas un tel affront impuni. Le président du Comité des Affaires étrangères du Congrès résume bien la peur de l’Administration en déclarant que « s'il n'en avait tenu qu'à moi, j’aurais bien forcé Wilkes à ramener lui-même ses prises en Angleterre ».

Le 27 novembre 1861, le témoignage du capitaine du RMS Trent dans la presse émeut l’opinion publique britannique. Le ministre des Affaires Etrangères rédige une lettre à son homologue américain exigeant des excuses et une réparation officielle en brandissant la menace d’une déclaration de guerre. Dans le même temps, un contingent militaire au Canada est envoyé. Néanmoins, le Royaume-Uni n’a pas envie de se lancer dans une guerre outre-Atlantique, qui s’avèrerait complexe et coûteuse en hommes et en navires juste pour laver son honneur. Le gouvernement a d’autres sujets de préoccupations : le gros de l’armée britannique est occupé en Inde, les défenses canadiennes restent à développer et des mouvements indépendantistes agitent l’Irlande. Ainsi, la reine Victoria ne souhaite pas pousser à bout le président Lincoln. Elle réécrit le courrier en adoucissant les termes et en appuyant sur le fait que le capitaine Wilkes n’a pas pu agir sur ordre du président.

« Une seule guerre à la fois », dit Lincoln, qui ne souhaite pas rentrer en conflit avec le Royaume-Uni de peur d’être écrasé sur deux fronts et de voir la Confédération reconnue comme Etat par les puissances européennes. De plus, le Nord se fournit en salpêtre nécessaire pour la constitution de poudre, dans les colonies britanniques. Au même moment, une importante cargaison est sur le point de partir d’Angleterre. Il ne faudrait pas que l’approvisionnement s’interrompe ou prenne du retard.


Le 27 décembre 1861, Washington transmet à Londres l’annonce de la libération des deux émissaires sudistes sans pour autant s’excuser. James Mason et John Slidell débarquent à Liverpool le 10 janvier 1862 dans l’indifférence générale. Malgré leurs efforts, ils ne parviennent pas à obtenir la reconnaissance officielle de la Confédération et la prise de position du Royaume-Uni. La libération engendre un climat de confiance entre les gouvernements britannique et américain. De nombreux hommes politiques britanniques pensent que Seward est un homme agressif n’hésitant pas à déclarer la guerre au besoin. Il a prouvé qu’il n’en était rien. Quant au capitaine Wilkes, il demeure en poste, non sans se faire remarquer à nouveau pour comportements brutaux.

Les spécialistes s’amusent à savoir ce qui aurait pu se passer si le Royaume-Uni avait déclaré la guerre aux Etats-Unis. Deux scénarios existent : soit le Nord n’aurait pu mener deux guerres en simultané, ce qui aurait abouti au maintien de la Confédération comme Etat indépendant, soit le Nord et le Sud se seraient unis pour farce face à nouveau aux Britanniques dans une sorte de nouvelle guerre d’indépendance.



Sources
Texte :
- Olivier MILLET : « L’affaire du Trent », article publié le 20 décembre 2013, - http://civil-war-uniforms.over-blog.com/2013/12/l-affaire-du-trent.html
- http://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/241-la-guerre-de-secession/3771-guerre-de-secession-laffaire-du-trent.html
Image :
http://www.sonofthesouth.net/leefoundation/civil-war/1861/november/sloop-san-jacinto.jpg