samedi 13 février 2016

La prise de la Nouvelle Orléans : les portes du Mississippi sont ouvertes


Avec ses 170.000 habitants, La Nouvelle-Orléans est la plus grande ville et la plaque tournante du Sud. La moitié du coton exporté par les Etats-Unis part de Louisiane. Toutes marchandises confondues, le volume des exportations est trois fois supérieur à celui de Mobile second port de la Confédération. Le site, à l’embouchure du Mississippi véritable artère de communication, explique cette situation. Ainsi, la ville regroupe également des chantiers navals.

La Nouvelle-Orléans se situe à 160 kilomètres de la haute mer. A son embouchure, le Mississippi forme un immense delta marécageux. Seuls les trois bras principaux permettent la navigation des navires. L’embouchure est protégée par deux forteresses (St Philip et Jackson) contenant 177 canons.
Depuis la mise en place du blocus, les navires de l’Union quadrillent le secteur. Les 11 et 12 octobre 1861, les Fédérés ne parviennent pas à se rendre maitre de la région des passes. Pour cause, les navires durent lutter contre le cuirassé Manassas. La défaite d’Head of Passes convainc l’Etat-major de la nécessité d’une grande opération amphibie pour prendre la ville. Lincoln passe outre les critiques de McClellan et avec Welles réorganise la flotte du Golfe occidental. Le général David Farragut commande l’escadre nordiste. Agé de 60 ans et doté d’un sacré caractère, il navigue depuis l’âge de 9 ans. Bien que né au Tennessee et marié à une Virginienne, il reste fidèle à l’Union.
Au début de l’année 1862, la situation semble favorable pour passer à l’action. En effet, la pression exercée par les Nordistes au Tennessee oblige le haut commandement sudiste à dégarnir la Louisiane. Les troupes sudistes remontent le fleuve pour combattre à Shiloh et à Memphis. Il ne reste plus que 3.000 miliciens, quelques batteries fluviales et une flottille d’une douzaine de petites embarcations pour défendre la ville. Les objectifs confiés à Farragut sont clairs : réduire au silence les forts St Philip et Jackson, prendre la Nouvelle-Orléans et remonter le Mississippi jusqu’à rejoindre la flottille d’Andrew Foote. Pour ce faire, Farragut dispose d’une escadrille de huit sloops, 14 canonnières et 19 goélettes. Il est secondé par le général Benjamin Butler et ses 18.000 fantassins.

Le 10 mars 1862, la flotte de Farragut se met en route dans le delta du Mississippi. La navigation est difficile et les navires risquent souvent d’heurter des bancs de sable. Afin d’augmenter le tirant d’eau, Farragut ordonne de décharger et de recharger les navires. Cette opération retarde leur avancée. Pendant ce temps, les Sudistes barrent le fleuve à hauteur des forteresses à l’aide de vieux navires reliés entre eux par des chaînes.
Le 18 avril, la flotte nordiste bombarde les deux forts avec un boulet tiré toutes les trente secondes. Après plusieurs jours, le résultat n’est pas convaincant. Avec un bombardement aussi intense, les Nordistes vont se retrouver à court de munitions et tout sera à refaire. Farragut décide de tenter sa chance. Le 24 avril 1862 à deux heures du matin, deux canonnières s’infiltrent et coupent la chaîne bloquant l’accès de l’embouchure. Les navires remontent le fleuve à pleine vitesse sous le tir des forteresses ennemies, sans prendre le temps de riposter. Ils parviennent à passer non sans avoir subi d’importants dégâts : 33 marins tués et 147 blessés en 1h30. Les Nordistes doivent maintenant affronter les navires sudistes, dont le Manassas. Le combat dure jusqu’au lever du jour. Les hommes de Farragut réussissent à encercler le Manassas, dont l’équipage se saborde pour éviter de tomber aux mains de l’ennemi. La flotte sudiste est mise en déroute. Sur les 17 navires de Farragut, quatre ne parviennent pas à passer les forts et font demi-tour et un seul navire est détruit.

Le 25 avril Farragut arrive aux abords de La Nouvelle-Orléans. Les Sudistes ont brûlé tout le matériel pouvant servir. Les Nordistes anéantissent rapidement les batteries fluviales de la ville. Farragut demande au maire les clés de la ville. Devant son refus, les Nordistes envahissent la ville et plantent le drapeau de l’Union sur la mairie. Pendant ce temps, les troupes de Butler entrent en jeu à l’embouchure du fleuve. Les garnisons des deux forts, isolés de leurs bases arrière, se rendent. Le chemin est libre. Le 1er mai, les troupes de Butler occupent la ville, tandis que la flotte de Farragut poursuit sa route le long du Mississippi. Le général fait régner la loi martiale avec une extrême sévérité à tel point que Lincoln est contraint de changer son affectation en décembre. De son côté le 8 mai, Farragut s’empare de la capitale Bâton Rouge sans rencontrer de résistance. Il continue de remonter le fleuve et passe la frontière de l’Etat. Le 18 mai 1862, il tombe sur un problème de taille : Vicksburg.

Sources
Texte : Eginhard, « La prise de La Nouvelle-Orléans », www.histoire-pour-tous.fr, 20 avril 2012.
Image : wikipédia

dimanche 7 février 2016

Les invasions barbares n'ont pas eu lieu


Le terme d’invasions barbares donne le sentiment de peuples guerriers envahissant l’empire romain pour s’installer de manière brutale. De nos jours plus aucun historien ne conçoit cette période en ce terme. Le mot même de barbare n’a pas la même signification dans l’Antiquité que depuis la Révolution. Pour les Romains, un barbare est une personne ne partageant ni la langue, ni la culture romaine. C’est simplement un étranger vivant hors de l’empire, mais qui peut très bien vivre dans ses frontières.

Qui sont ces barbares qui déferlent des confins de l’Europe ? Il est difficile de les identifier clairement, car ils sont multiples. De plus, leurs caractéristiques et leurs territoires varient dans le temps. Nous utilisons la même nomenclature que les Romains. Les Alamans (Allemagne) sont une coalition de clans vivant le long du Rhin. Les Burgondes (Bourgogne) constituent un petit royaume dans la vallée du Rhin ayant pour capitale Worms. Attila détruit ce royaume et contraint les Burgondes à s’installer autour du lac Léman et vers le Rhône. Les Francs (France) sont une coalition de clans résidant en Belgique et aux Pays-Bas. Au Ve siècle, ils se divisent en deux entités : les Francs Saliens et les Francs Rhénans. Clovis les réunit et étend sa domination sur toute la Gaule. Les Goths sont originaires d’Ukraine et s’installent dans la région des Balkans. Les Romains les divisent en deux peuples : les Wisigoths (les Goths de l’Ouest) et les Ostrogoths (les Goths de l’Est). Les Goths mènent de nombreux raids dans l’empire aussi bien en Grèce qu’en Italie. En 410, le chef goth Alaric pille Rome. Les Huns (Hongrie), originaires d’Asie centrale, ont migré vers les régions du Danube. Excellents cavaliers et archers, ils servent dans l’armée romaine jusqu’à ce qu’Attila les unifie sous sa bannière. Il mène des expéditions en Gaule et en Italie. Les Vandales passent la frontière de Germanie pour s’installer en Espagne. Au début du Ve siècle, les Wisigoths les chassent et ils migrent en Afrique du Nord. Les Lombards s’installent dans le Nord de l’Italie. Les Saxons s’installent en Grande-Bretagne abandonnée par les Romains.

Le mot invasion est également impropre, car il sous-entend quelque chose de bref. Or, il s’agit d’un phénomène s’étalant sur deux siècles.
Au milieu du IIIe siècle, les barbares profitent de la faiblesse de l’armée romaine, trop occupée à lutter contre les Perses sassanides, pour piller des villas et des cités. Face à cette insécurité chronique, les régions frontalières se dépeuplent et s’appauvrissent. A partir de 284, Dioclétien réorganise l’empire. Rome a besoin d’hommes pour renforcer l’armée et cultiver des terres. En ce sens, il est favorable à l’installation de barbares sur son territoire de manière encadrée. Les guerres civiles du IVe siècle renforcent le poids politique des militaires et favorisent l’intégration par l’armée. Les barbares apprennent le latin, s’intéressent à la politique et s’approprient les valeurs et la culture romaines.
La fin du IVe siècle marque un tournant dans les relations entre Rome et les peuples barbares. Les Goths fuient l’avancée des Huns et affluent sur les frontières bulgares. L’empereur Valens les laisse s’installer. Rome est en guerre contre les Perses et un afflux de nouveaux soldats est vital. En 378, les Goths se révoltent et battent les Romains à Andrinople. Valens trouve la mort durant la bataille. En position de force, les Goths négocient les conditions de leur installation. Ils s’engagent à défendre l’empire en échange de terres et la conservation de leurs coutumes et mode de vie. Au sein de l’armée, des régiments sont constitués exclusivement de Goths sous l’égide de leurs chefs. Ce type de traité est passé avec d’autres peuples. Petit à petit, les barbares deviennent des peuples fédérés à l’empire et non plus des personnes intégrées à l’empire. Ils servent Rome dans la mesure où leurs intérêts concordent. Dans le cas contraire, ils n’hésitent plus à se rebeller. Au Ve siècle, les barbares obtiennent la gestion de provinces entières : les Wisigoths en Aquitaine, les Ostrogoths dans les Balkans, les Francs en Belgique et dans le nord de la Gaule, les Burgondes en Bourgogne et dans la vallée du Rhône. Progressivement, les territoires sortent du giron de l’empire, en commençant par les régions périphériques : Grande-Bretagne, Espagne, sud-ouest de la Gaule. La perte de l’Afrique, sous gouvernement vandale, est un coup dur pour Rome, qui perd 40% de ses ressources fiscales. L’empire ne peut plus payer les chefs barbares, qui quittent l’armée en entraînant leurs hommes. A terme, ils prennent leur indépendance. L’empire se limite bientôt à l’Italie, la Provence et l’Illyrie.

Les barbares s’approprient de nombreux aspects de la civilisation romaine. Ils apprennent le latin pour commercer et faire carrière dans l’administration. Les chefs s’inspirent du droit pour mettre par écrit leurs propres codes de lois. Le roi le devient à vie par hérédité et non plus par élection par l’aristocratie. La conversion au christianisme, religion d’état de l’empire, permet de rendre leur personne sacrée et inviolable. Les barbares adaptent selon leurs goûts les vêtements et les motifs romains, comme l’aigle. Pour la nourriture, il y a un véritable échange. Les barbares s’adonnent au banquet, tandis que les Romains intègrent à leur consommation la viande et les produits laitiers. Les barbares ont permis de développer au sein de l’armée romaine des techniques de cavalerie et le matériel adéquat et les mots pour les nommer. Les échanges sont aussi commerciaux. Les Romains vendent du blé, des armes et du vin et achètent des matières premières.

En 476, Odoacre s’estime mal payé par l’empereur Romulus. Le 4 septembre, il pénètre dans Rome, dépose l’empereur et expédie les insignes impériaux à Constantinople. C’est la fin de l’empire romain d’Occident et de l’Antiquité.

Sources
Texte :
- « Du IIIe au Ve siècle : invasions barbares, la face cachée de l’histoire », Les Cahiers de sciences et vie, n°158, janvier 2016, pp24-64.
- « Les Barbares : comment ils ont mis fin à l’empire romain », Historia thématique, sept-oct 2009, p6 à 34.
Image : A. Steward, L’entrée d’Alaric, 1935