mardi 20 septembre 2016

Jackson sème la panique dans la vallée de Shenandoah

Sur le front Est, celui que les belligérants considèrent comme le front principal, la situation est plus contrastée qu'à l'Ouest. La présence des capitales et la topographie des lieux expliquent cette situation. Pour l'Union, l'armée de McClellan comporte 100.000 hommes et celle d'Irwin McDowell protégeant Washington, 35.000. Les deux armées sont stationnées à 150 km de Richmond. Pour défendre la capitale sudiste, Joseph Johnston ne possède que 70.000 hommes. Dans le Nord-Est, les rivières coulent d'Ouest en Est. Pour les deux armées, elles constituent des obstacles à traverser. Ce n'est pas le cas à l'Ouest, où les rivières coulent du Nord au Sud, ce qui facilite les déplacements.
La vallée de Shenandoah est une région dans l'ouest de la Virginie dans les Appalaches. Région fertile, elle constitue le grenier à blé virginien. Outre cette importance pour le ravitaillement des troupes, la vallée Shenandoah est un couloir stratégique qui permet d'atteindre Washington à travers les Appalaches. En effet, les rivières coulent du Nord au Sud. Nathaniel Banks a en charge la garde de la vallée pour l'Union. Côté sudiste, les troupes sont commandées par le général Thomas "Stonewall" Jackson. Des combats se déroulent par intermittence causés par l'exigüité du terrain.

En avril 1862, McClellan enclenche le plan Urbana du nom d'une ville virginienne. Son armée contourne les rivières en traversant la baie de Chesapeake et débarque en Virginie. Les Nordistes assiègent les forts défendant Richmond. Néanmoins, les mouvements de Jackson inquiètent Lincoln. Il y voit une volonté de la Confédération d'envahir Washington en contournant par la vallée, d'autant plus qu'à présent, l'armée de McClellan est trop éloignée pour revenir défendre Washington. De plus comme à son habitude, le général nordiste n'avance que s'il est sûr et certain de remporter la victoire. Il déploie de grands renforts d'artillerie pour combattre des forts datant de la guerre d'indépendance. Tout le temps perdu permet aux Confédérés d'organiser leurs défenses et d'agir sur plusieurs fronts à la fois en déplaçant leurs troupes. Lincoln décide de stopper le transfert de troupes pour l'armée de McClellan et renforce l'armée de John Frémont qui sera dépêché pour soutenir Banks.
Mis au courant de ces changements, Robert Lee, devenu conseiller militaire de Jefferson Davis, envoie des renforts à Jackson dans la vallée de la Shenandoah. Au départ, les opérations militaires dans la vallée n'ont pas d'autre but que de ne pas laisser le contrôle de la vallée à l'ennemi. Dorénavant, Lee y voit un moyen de déstabiliser l'offensive nordiste sur Richmond.

Jackson mène une guérilla pour épuiser Banks et contraindre Washington à lui envoyer des renforts. Ceux-ci ne peuvent que provenir de l'armée de McClellan, ce qui contribuerait à desserrer l'emprise sur Richmond.
A la fin du mois, Jackson se retrouve avec une armée supérieure à celle de Banks. Ces coups de boutoirs surprennent toujours l'adversaire. Aidé par des guides locaux et une cartographie plus élaborée, il possède l'avantage du terrain. Il se déplace rapidement et réussit à s'échapper des situations difficiles. Jackson fait parcourir des dizaines et des dizaines de kilomètres à ses hommes en peu de temps. Ils sont surnommés la "cavalerie pédestre de Jackson". Les soldats n'emportent que le strict minimum vital. "Nous pouvons nous passer de tout sauf de vivres et de munitions", répète Jackson. Malgré cette dureté, ses hommes l'apprécient, car ils constatent que leurs efforts payent. Ils se réjouissent de voir leur dirigeant rendre chèvre les Yankees.

Le 24 mai, les Sudistes remportent une victoire à Front Royal. Banks bat en retraite. Toutefois, le commandant nordiste n’entend pas céder davantage de terrain. Il prépare une position défensive pour affronter Jackson. Le lendemain, le général sudistes lance ses forces à l’assaut des positions ennemies qui sont submergées et refoulées vers le Potomac.
Lincoln ordonne à Fremont de prendre possession de Harrisonburg avant de remonter vers le Nord. De son côté, McDowell doit rejoindre Front Royal avec deux divisions. Le plan consiste à couper à Jackson toute possibilité de retraite. Mais plutôt que d’entrer dans la vallée à Harrisonburg, Fremont entre dans la vallée par Strasburg et non par Harrisonburg, ce qui l'oblige à remonter très au Nord. Ce faisant, il laisse la route libre pour Jackson. Les Nordistes perdent du temps dans les défilés, tandis que les Sudistes s'échappent. Jackson gagne Port Republic et le 8 juin affronte l'armée de Frémont. Supérieur en nombre, le Nord remporte la bataille. Jackson se replie et quitte la vallée avant la jonction entre Frémont et McDowell.

Grâce à  son audace et à son culot, Jackson retarde les plans de l'Union et détourne plus de 60.000 soldats de Richmond. Il réussit à s'imposer à cinq reprises, frappant là où on ne l'attend pas et prenant toujours l'initiative. Il est aidé par les difficultés de communication entre les corps nordistes et le manque de rapidité des officiers. Jackson et ses hommes acquièrent une réputation d'invincibilité. Le Sud les considère comme des héros, tandis que le Nord les craint.

Sources
Texte :
- DOOMS Logan , La première campagne de la Shenandoah,  publié le 15 mai 2013 sur http://laguerredesecession.wordpress.com/
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Laffont, Paris, 1991, 973p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013

Image : http://www.civilwar.org/hallowed-ground-magazine/spring-2012/defiance-in-the-valley.html

samedi 10 septembre 2016

Le monde arabe du XVIe au XXe siècle

Sous l'Empire ottoman
A la fin du XVIe siècle, le monde arabe devient une composante de l'Empire ottoman. On assiste à décentrage du monde musulman au profit de l'Anatolie. Les provinces arabes évoluent différemment. Certaines sont intégrées au système administratif, militaire, judiciaire et fiscal. D'autres sont gouvernées par des pachas désignés par Istanbul, qui jouissent d'une plus ou moins grande autonomie.
Certaines grandes villes adoptent l'architecture turque. Certains mots turcs s'immiscent dans la langue arabe. L'empire favorise les échanges culturels et migratoires. Les Arabes occupent les charges religieuses à la cour, car l'Arabie est le berceau de l'Islam. En revanche, les charges administratives restent aux mains des Turcs ou des chrétiens d'Europe de l'Est. Les sultans se revendiquent comme les défenseurs de l'Islam et de la communauté musulmane. Pour les Arabes, les Turcs sont des étrangers par rapport à leur culture et leur langue. Les Ottomans introduisent une légitimation profane qui comporte des prescriptions, qui ne sont pas dans la charia, voire qui lui sont contraires. Ceci avive des révoltes en Egypte. Avec le temps, les choses se tassent. Progressivement, l'idée que le sultan ottoman est le successeur des grands califes s'impose. Il bénéficie de l'autorité spirituelle sur tous les musulmans. D'autant plus que les sultans protègent les lieux saints et assurent la sécurité des pèlerinages.
Au XIXe siècle, l'affaiblissement du pouvoir central permet des résurgence d'autonomie locale. Le cas le plus fameux est Mehmet Ali, vice-roi d'Egypte. Néanmoins, ces vice-rois aspirent à être reconnu par Istanbul.

Le rêve de l'unité arabe
Au début du XIXe siècle, les Arabes au sens de communauté d'individus partageant une langue et une culture, n'existent que chez les Occidentaux. Les Arabes se définissent eux-mêmes comme sujets ottomans ou comme musulmans. Ainsi lors de la campagne en Egypte, Napoléon Bonaparte ne reçoit aucun soutien lorsqu'il exhorte les Arabes à se rebeller. Les progrès techniques impliquent une rénovation de la langue arabe façonnée à Beyrouth et au Caire, les deux grands centres intellectuels.
Dans le contexte d'ouverture croissante au monde européen, les pouvoirs en place en Tunisie et en Egypte, devenus provinces autonomes, tentent de faire émerger une identité spécifique pour se distinguer du pouvoir central d'Istanbul. Lorsque les provinces deviennent des colonies ou des protectorats européens, cette identité locale est un vecteur de résistance contre la domination étrangère. L'existence d'une population arabe distincte des autres peuples de l'empire devient acceptée par tous. L'autoritarisme du régime ottoman favorise l'émergence d'un mouvement autonome arabe revendiquant une décentralisation du pouvoir. Durant la Première guerre mondiale, l'Entente noue des contacts avec Hussein, Chérif de la Mecque, dans le but de lancer une révolte arabe dans l'Empire ottoman.
Après la dislocation de l'empire, le Proche-Orient se retrouve sous mandat français ou britannique. Le nationalisme arabe se porte contre les Occidentaux et appelle à la construction d'un grand Etat arabe unifié allant du Maroc au golfe persique. L'expression "monde arabe" passe dans le langage courant.
Après 1950, le mouvement se radicalise dans un mélange de luttes sociales, d'indépendance et de transformations économiques. L'Arabisme se sépare de l'Islamisme, qui vise à regrouper tous les musulmans. Les arabistes se rapprochent du parti communiste pour moderniser la société. Les deux mouvements s'opposent par les armes sur fond de guerre froide. Les Soviétiques soutiennent les mouvements progressistes, tandis que les Etats-Unis soutiennent les mouvements conservateurs. Chaque régime s'adresse à la population de son Etat, mais aussi à l'ensemble des pays arabes. Il s'ensuit des ingérences et une méfiance permanente entre Etats. A partir des années 1970, un renversement s'opère entre l'Arabisme et l'Islamisme. Les régimes autoritaires s'appuient sur le nationalisme arabe. L'Islamisme adopte la voie révolutionnaire et lutte contre l'impérialisme.
La forte unité culturelle, qui s'étend du Maroc à l'Irak, permet aux populations de se sentir identiques. En revanche sur le plan politique, l'unité du monde arabe est difficile, car chaque Etat cherche à diriger le nouvel ensemble, même s’il existe la ligue des Etats arabes qui gère les questions communes.

Sources
Texte : "Les Arabes : de la Mecque aux banlieues de l'Islam", L'Histoire, n°spécial 272, janvier 2003, pp33-77.

Image : ftp.imarabe.org

samedi 3 septembre 2016

Le monde arabe de l’Antiquité au XVe siècle



Un ensemble de royaumes et de tribus
Les Arabes sont un ensemble de tribus et de royaumes semi-nomades. Personne dans la péninsule ne se désigne comme Arabes, mais par sa tribu d’origine. Le terme « arabe » est utilisé par des personnes extérieures : Mésopotamiens, Assyriens, Grecs. Chaque tribu possède sa propre langue. Néanmoins, toutes utilisent le même alphabet (le sudarabique). L'architecture et la sculpture sont également similaires. En revanche, les institutions et les divinités sont différentes. Les tribus sont en contact permanent les unes avec les autres par le biais du commerce.
La conscience d'appartenir à un même ensemble ethnique émerge à partir du Ier siècle. L'occupation romaine, puis perse, contribue à l'affirmation d'une singularité arabe. En 328, le mot « arabe » est utilisé pour la première fois dans un document de langue arabe. Il s'agit de l'inscription funéraires d’Imru'al-Qays qui se dit "roi des Arabes". La langue arabe n'est pas écrite avec l'alphabet actuel. Le vieil arabe emprunte ses lettres aux Nabatéens et aux Araméens. L'arabe actuel se forme au VIe siècle. Le premier texte dans cette écriture complète l'inscription de fondation d'une église d'une bourgade au sud d'Alep. L'écriture aurait été élaborée par des Arabes chrétiens dans la vallée de l'Euphrate avant de se répandre dans la Péninsule.
A partir du IVe siècle, la péninsule arabique est touchée par les monothéismes. Le roi d'Himyar (actuel Yémen) adopte un dieu unique, mais sans le nommer, ni décrire de mythologie. Ce monothéisme côtoie le judaïsme et le christianisme. La Mecque est un centre important de pèlerinage polythéiste et de résistance aux nouvelles religions monothéistes. Le paganisme évolue à son tour. L'une des principales divinités acquiert un statut de Dieu suprême appelée Allah (le dieu). La Mecque devient la tribu d'Allah et réussit à imposer sa divinité avec sa victoire sur le royaume d'Himyar en 552.

La constitution d'un empire
Mahomet, qui prêche une religion monothéiste, est expulsé de la Mecque et se réfugie à Médine. Il reconquiert la Mecque et cherche à se rallier les habitants. Il choisit le nouvel arabe comme langue officielle pour deux raisons. L'effondrement des relations commerciales contribue à un appauvrissement culturel de la région, laissant la place pour une nouvelle langue. Par ailleurs, l'Etat de Mahomet est en concurrence avec le royaume de Himyar et cherche un moyen de se dégager de son influence et ceci passe par la primauté de langue utilisée à La Mecque. A sa mort en 632, l'un de ses successeurs est élu calife et cela devient règle si bien qu'une dynastie est fondée.
A partir du VIIe siècle, les Omeyyades se rendent maîtres de la Syrie, de l'Egypte, de l'Irak, de l'Iran, du Maghreb et d'une partie de la péninsule ibérique. Quatre raisons expliquent la victoire des Arabes sur ces immenses voisins que sont les Byzantins et les Perses. Ces deux empires sont affaiblis par des guerres. De plus, ils connaissent une crise démographique et économique. Par ailleurs, les populations conquises sont hostiles vis-à-vis de leurs anciens maitres. Les Chinois à l'Est et les Francs et Byzantins à l'Ouest stoppent leur expansion. L'arabisation précède bien souvent l'islamisation. Dans le centre de l’empire, l’arabisation précède l’islamisation. Ce phénomène transparaît par l’adoption de la langue arabe. Par exemple en Egypte, les coptes chrétiens parlent arabe. Dans d’autres provinces, l’islamisation précède l’arabisation.
Les conquêtes arabes lancent un grand cycle de création urbaine. Les nouvelles villes sont installées aux frontières afin de préparer de futures conquêtes. Les Arabes marquent le paysage urbain par leurs aménagements (bains, mosquées, écoles, caravansérails). Avec l'extension de l'empire, les villes regroupent une mosaïque de populations et de religions. Autour de l'An Mil, le monde arabe compte de véritables mégapoles (Bagdad, Le Caire, Cordoue) regroupant entre 200 et 500.000 habitants.

Un empire fractionné
Au milieu du VIIIe siècle, les Abbassides, originaires de Perse, s'emparent du pouvoir au Moyen-Orient et repoussent les Omeyyades en Afrique du Nord. Sous cette dynastie, la majorité de la population devient musulmane, alors que la langue et la culture demeurent persanes. L'Iran, devenu cœur de l'empire, est la province la moins arabisée. Une fracture se produit entre Arabes et Persans. Les premiers insistent sur la noblesse de leur peuple. Dieu les a choisis pour envoyer son prophète. Ils se réclament de la bravoure, de la simplicité et de la générosité des bédouins. Sous les Abbassides, la majeure partie du monde arabe devient musulmane. Retirés en Espagne, les Omeyyades se posent comme les défenseurs de la grandeur arabe et comme les seuls successeurs du Prophète.
Les Arabes héritent des savoirs mésopotamiens, grecs et indiens. Les chercheurs traduisent les textes anciens, les mélangent pour en faire une nouvelle synthèse. L'empire permet la circulation des idées. Les princes construisent des bibliothèques et des observatoires. Les Arabes empruntent aux Indiens la numérotation décimale et fondent l'algèbre. La chirurgie progresse notamment en ophtalmologie. Les Croisades, puis les invasions mongoles, engendrent un climat d'insécurité qui amoindrit les échanges. De plus, l'absence d'une bourgeoisie urbaine ne favorise pas l'émulation scientifique.
Le nomadisme conserve un poids important. L’arabe s’entend d’abord d’un monde bédouin, c'est-à-dire, ignorant de l’Etat et de ses contraintes. De ce fait, les bédouins berbères, turcs, mongols, considèrent les Arabes comme des héritiers plus légitimes que les populations sédentarisées et soumises, même si elles parlent arabe et sont musulmanes. Les bédouins venus des montagnes ou des steppes ne sont pas tous arabes. D’innombrables dynasties prennent naissance dans une montagne avant de s’emparer des villes et des terres fertiles de la plaine. C’est le cas des Fatimides en Egypte, des Seldjoukides en Anatolie, des Almohades au Maroc. Face à ces envahisseurs, les califes forment des esclaves soldats (mamelouks) issus d’Europe de l’Est, d’Afrique Noire et du Caucase. Les Mamelouks devenus puissants s’emparent de l’Egypte en 1250. A partir du XIe siècle, les sultanats turcs et berbères évincent les souverains arabes. Des cavaliers dominent les sociétés urbaines arabes. Les villes palais sont supplantées par les villes forteresses. Les élites urbaines sont séparées de l'aristocratie militaire dans l'enceinte même de la ville et se retrouvent exclues du pouvoir.

La langue arabe est normalisée au VIIIe siècle à la cour de Bagdad. Elle quitte les traditions orales bédouines pour se faire la langue de la révélation coranique et facteur d’unité du monde musulman. Ses meilleurs praticiens sont des perses et non des arabes. La langue arabe ne définit pas un arabe, comme de nos jours un anglophone n’est pas forcément anglais. Au XIe siècle avec l’avènement des Seldjoukides, l’arabe perd sa prééminence au profit du persan. Cette situation perdure sous les Ottomans, si bien qu’à la fin du XVe siècle, les deux tiers des musulmans vivent sous des rois qui ne parlent pas arabe. L’arabe est cantonné dans les mosquées. En revanche, il reste très parlé entre la Syrie et le Maroc. Cette différence provient de la fidélité au califat arabe. A l’Est, le Califat a sombré sous les coups des Mongols et des dynasties descendantes. Bien qu’étant convertis à l’Islam, ils ne se revendiquent pas du califat arabe original. A l’Ouest, les Mamelouks d’Egypte résistent aux Mongols et accueillent les Abbassides ayant fui. Au Maghreb, les souverains se revendiquent comme les héritiers des califats arabes. Cette situation cesse lorsque les Ottomans conquièrent toute l’Afrique du Nord, mettant un terme à l’empire arabe.

Sources
Texte : "Les Arabes : de la Mecque aux banlieues de l'Islam", L'Histoire, n°spécial 272, janvier 2003, pp33-77.
Image : hérodote.net