mercredi 27 septembre 2017

Le tsar Pierre Ier en visite en France



Bonjour chers amis lecteurs. En ce 20 juin 1717, je me trouve devant l’hôtel de Lesdiguières pour assister au départ de Pierre Ier de Russie, qui vient de passer presque deux mois dans notre royaume. En effet, le tsar a passé la frontière à la fin du mois d’avril. Le 7 mai 1717, il arrive aux abords de Beauvais. L’archevêque a préparé pour l’occasion de grandes festivités. Malheureusement pour lui, Pierre Ier traverse la ville sans s’arrêter. Ce ne sera pas la première fois que le monarque russe nous surprendra. Il rejoint Beaumont-sur-Oise. Le maréchal de Tessé est chargé d’aller l’accueillir et de l’accompagner jusqu’à Paris. Arrivé dans la capitale, Pierre Ier refuse les appartements mis à sa disposition au Louvre les trouvant trop fastueux. Il va loger à l’hôtel de Lesdiguières avec sa suite. Deuxième scène surprenante. La troisième se produira le 10 mai. Ce jour, notre jeune roi Louis XV vient saluer son hôte. Le tsar, du haut de ses deux mètres, a pris le tout jeune roi dans ses bras, puis l’a soulevé pour lui donner l’accolade.

Durant son séjour, le monarque russe n’a cessé d’intriguer la cour et les Parisiens qui se sont pressés à chacun de ces déplacements. Le duc de Saint-Simon le décrit comme, et je cite, « un homme aux mœurs simplistes, au regard majestueux et farouche, à l’habit fréquemment déboutonné et au chapeau plus souvent posé sur la table que sur sa tête. ». Sa majesté naturelle, sa parfaite simplicité, sa curiosité universelle ont fait forte impression sur les Français. Il faut dire que Pierre Ier est le premier monarque russe à sortir de son royaume et à voyager. Il a déjà voyagé en Europe en 1697-1698, notamment aux Pays-Bas et dans l’Empire. A cette époque, Louis XIV avait refusé de recevoir le roi de cette obscure province de Moscovie. Il recherche en Europe des modèles architecturaux pour bâtir sa nouvelle capitale Saint-Pétersbourg et pour assimiler les connaissances et les techniques nécessaires à la modernisation de son pays. A son retour, il se coupe la barbe et impose son style à l’aristocratie. Cet acte symbolique annonce la naissance de la Russie nouvelle et réformée sur le modèle européen. Pierre Ier a contribué à l’essor des échanges commerciaux avec l’Europe et l’Asie. Il a remporté plusieurs victoires éclatantes contre la Suède. Son royaume s’est agrandi et s’ouvre maintenant sur quatre mers. La Russie compte désormais parmi les grandes puissances.

La France entend bien se positionner auprès de ce nouveau voisin. Pour cette raison, elle a mis les petits plats dans les grands. A Fontainebleau, le comte de Toulouse a été chargé d’organiser une grande chasse à cour à Fontainebleau. A l’occasion du 45e anniversaire du tsar une grande fête est organisée à Marly avec un feu d’artifice. Le régent a profité de la venue du tsar pour conclure divers traités commerciaux et négocier une potentielle alliance contre la Suède. Les deux hommes se sont plutôt bien entendus. Ils ont presque le même âge, 45 ans pour l’un contre 43 pour l’autre, ils ont mené des batailles, aiment la bonne cuisine, sans parler de leurs mœurs libertines, mais ceci ne nous regarde pas. Outre des aspects économiques et politiques, la France entend briller par ses sciences et son art. Et c’est exactement ce que recherche le tsar. Les portes des instituts les plus prestigieux du royaume lui ont été ouvertes : l’observatoire de Paris, le jardin des plantes, l’imprimerie royale, l’Académie des sciences, la manufacture des Gobelins. A chaque visite, le tsar achète une multitude d’objets scientifiques, des instruments d’optique, de géométrie et de chirurgie, mais aussi des objets artistiques comme ces tapisseries que les domestiques sont en train de charger dans les voitures derrière moi. Le tsar a également visité le palais du Louvre. La machine de Marly alimentant en eau les fontaines de Versailles l’a beaucoup impressionné. L’agencement des jardins du château, avec ses statues et ses jets d’eau, l’a enchanté. En revanche, il n’a guère apprécié l’architecture du palais. Il la décrite comme, et je cite, « un pigeon avec des ailes d’aigle ».

Le tsar ne repart pas seul. Il emmène avec lui dans ses bagages, l’architecte Jean-Baptiste Alexandre Le Blade, le sculpteur Nicolas Pineau et le peintre Louis Caravaque, qui a déjà reçu des commandes pour peindre les victoires militaires du tsar. Pierre Ier aura laissé ici une grande impression. Tous saluent l’entreprise réformatrice de Pierre Ier. Les philosophes des Lumières parlent d’un despote éclairé. C’est un peu de la France qui s’exporte dans les lointaines contrées d’Europe orientale. Nous disons au tsar хорошая поездка (khoroshaya poyezdka) et moi je vous dis à bientôt pour un nouveau reportage.


Sources
Texte :
- COLONAT Adeline, « Un tsar à Paris : entre art et diplomatie », Les Cahiers de Science et Vie n°170, juillet 2017, pp90-92.
- SARIMANT Thierry, « Pierre le Grand : un tsar en France », Historia, n°846, juin 2017 pp56-61.
- Pierre le Grand : un tsar en France, Exposition au Château de Versailles, du 30 mai au 24 septembre 2017.

Image : http://presse.chateauversailles.fr/wp-content/uploads/2017/04/939827-500x432.jpg

vendredi 15 septembre 2017

La bataille de Gettysburg


Après sa victoire à Chancellorsville, Robert Lee retourne à Richmond pour convaincre le président Davis que seule une initiative spectaculaire pourrait libérer l'emprise de Grant sur le Mississippi et sauver la Confédération. Son objectif est de repousser l'armée fédérale vers le Nord et de semer la panique parmi les citoyens des grandes villes.

Le 3 juin 1863, l'armée confédérée quitte Fredericksburg et pénètre en Pennsylvanie. . Comme à son habitude, Lee ne marche pas tout droit et opère un mouvement de flanc via la vallée de la Shenandoah. Sur leur passage, les Confédérés détruisent les fonderies, démantèlent les gares, arrachent les voies ferrées, prélèvent l’argent dans les banques et chez les commerçants. Les soldats s’emparent de toutes les vivres et objets pouvant être utiles à l’armée en échange de reconnaissance de dettes émises par Richmond. De son côté, Hooker propose soit d'attaquer Lee par derrière, soit de profiter de l'absence de celui-ci en Virginie pour foncer sur Richmond. Dans les deux cas, il amoindrit les défenses de Washington. Lincoln refuse que Hooker attaque Richmond et lui ordonne de barrer la route à Lee en s'interposant. Hooker obéit, mais n'attaque pas. Il se contente de déplacer ses unités. Le 27 juin, Hooker est relevé de son commandement. Il a perdu la confiance de Lincoln qui le remplace par George Meade. Ce dernier pense que Lee en tant qu'envahisseur, ne peut pas se replier sans combattre. Par conséquent, il adopte une position défensive. Pendant ce temps, Ambrose Hill apprend la présence d’un important stock de chaussures à Gettysburg en Pennsylvanie. La ville est située au nord d’une étendue ouverte cernée de collines. Au Sud, le terrain forme deux crêtes : celle du cimetière et celle du séminaire. La ville se situe au carrefour de nombreuses routes. Hill considère que Gettysburg ferait un bon point de ralliement. Seulement, les Nordistes ont aussi compris le rôle de carrefour de la ville et s’y sont installés.

Le 1er juillet à 8 heures, la cavalerie nordiste affronte les premières lignes de l’infanterie ennemie. Deux heures plus tard, les divisions fédérales de John Reynolds prennent possession de la ville. Il sort pour s’emparer des collines avoisinantes. Durant les combats, il est abattu d’une balle dans la tête. La garnison fédérale présente à Gettysburg forte de 19.000 hommes doit contenir les assauts de l’avant-garde sudiste forte de 24.000 hommes le long d’une ligne de cinq kilomètres. Lee espère s’emparer des collines au sud de la ville avant l’arrivée de Meade. Ewell refuse de mener l’assaut jugeant les positions au sommet des crêtes trop défendues. Il ne souhaite pas conduire ses hommes au massacre. Le 2 juillet, les deux armées se font face. Les premières lignes de chaque camp sont séparées d’à peine un kilomètre. 75.000 Confédérés s’apprêtent à affronter 99.000 Fédérés. Lee projette d’attaquer l’aile gauche et de chasser l’ennemi des collines tout en menant une attaque de diversion sur l’aile droite. Il confie cette mission à Longstreet, qui n’est pas d’accord. Ce dernier a effectué une reconnaissance des positions ennemies. Il juge que les Yankees sont trop bien implantés pour qu’une attaque frontale réussisse. Il préconise de se replier plus au Sud et d’attirer l’ennemi dans la plaine. Lee ne change pas d’avis. Contraint d’obéir, Longstreet ne se précipite pas et se met en route 16 heures et plus à l’Est que prévu. Ses unités se retrouvent aux prises avec les Nordistes dans un espace constitué de falaises et de pics rocheux. Les combats cessent vers 19h30. Les tuniques bleues ont réussi à tenir leurs positions, sauf sur l’aile Ouest où Ewell a réussi à les repousser. Cette fois, la coordination et le sang froid sont du côté des officiers de Meade, empêchant Lee d’établir ses manœuvres. Le général sudiste est venu pour remporter la victoire. Il ne compte pas battre en retraite. Il reste convaincu qu’un nouvel assaut sera fatal aux Yankees. Le 3 juillet sous la chaleur matinale, les canons résonnent pour couvrir les mouvements des troupes. Durant plus de deux heures, ils pilonnent sans interruption les positions nordistes. En début d’après-midi, les Nordistes stoppent leurs tirs afin de faire croire qu’ils sont détruits. La ruse fonctionne. Vers 15 heures, l’infanterie confédérée se met en marche. Les canons fédéraux les accueillent. Des tirailleurs nordistes, dissimulés dans les tranchés ou derrière des palissades, abattent les tuniques grises ayant réussi à passer. L’attaque confédérée s’effondre, causant 7.000 morts en une heure. N’ayant plus les moyens de mener un nouvel assaut, Lee se résout à battre en retraite. Le lendemain, Washington est en liesse en apprenant la nouvelle de la victoire.


La bataille de Gettysburg a fait 50.000 tués et blessés pour les deux camps : 23.000 pour le Nord, soit 25% de l’effectif et 28.000 pour le Sud soit 40% de l’effectif. Elle demeure la plus grande bataille de la guerre. Le 19 juillet 1863, Lincoln se rend à Gettysburg pour inaugurer le cimetière national. L’orateur principal est Edward Everett, gouverneur du Massachusetts, qui prononce un discours très soigné, rempli de référence à la Grèce antique et d’une multitude de références classiques. Lincoln parle à peine deux minutes, mais ses mots et la brièveté de son passage marquent davantage l’auditoire. Le président refuse d’établir une distinction entre les sacrifiés du Nord et du Sud. La bataille de Gettysburg sonne le glas de la poussée sudiste en terre unioniste. Elle constitue un coup rude pour la Confédération qui voit ses espoirs de victoire à l’Est s’effondrer. De plus, les nouvelles du front oriental parvenant à Richmond au même moment sont tout aussi catastrophiques.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON. James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
- LOGAN Dooms, Le discours de Gettysburg, laguerredesecession.wordpress.com, Novembre 2012.
Image : Bataille de Gettysburg, par Thure de Thulstrup, wikipédia.frLa

dimanche 9 juillet 2017

La bataille de Chancellorsville


Après la bataille de Fredericksburg, les deux belligérants décident d'attendre que l'hiver se termine. Les Sudistes érigent un système de tranchées tout autour de Fredericksburg. Pendant ce temps, James Longstreet redescend dans le sud de la Virginie pour contrer les incursions nordistes et assurer le ravitaillement. Au début du printemps 1863, les préliminaires au combat se remettent en route : préparation des hôpitaux, inspection des armées, ferrage des chevaux, ravitaillement en armes et en munitions, distributions des rations .... Joseph Hooker, nouvellement nommé à la tête de l'armée du Potomac, améliore l'ordinaire des soldats, nettoie les camps et les hôpitaux, accorde des permissions, crée des écussons pour chaque correspondance. Il réorganise complètement la cavalerie sur le modèle confédéré. Le moral de l'armée remonte.

Joseph Hooker dirige une armée forte de 125.000 hommes. De son côté, Robert Lee en dispose de la moitié. Le général nordiste entend contourner son adversaire et le forcer à sortir de sa forteresse. Il divise son armée pour occuper l'ensemble des gués sur la Rappahannock et couper les voies de communication. Au 1er mai, il stoppe son mouvement de tenaille et installe ses quartiers à Chancellorsville. Il s'agit est d'une vaste demeure située à quinze kilomètres à l'ouest de Fredericksburg au milieu d'une épaisse forêt appelée la forêt sauvage (The Wilderness). Les Confédérés se lancent à sa rencontre. Hooker est ravi de voir Lee quitter Fredericksburg, même s'il aurait préféré que Lee s'en aille sans livrer bataille. Il envoie John Sedgwick prendre Fredericksburg. Ce dernier se heurte aux hommes de Jul Early dissimulés dans leurs tranchées.

Lors de la bataille, Lee surprend Hooker en faisant des manœuvres impensables dans les stratégies militaires de l'époque : il divise son armée pourtant inférieure en nombre, il lance l'assaut contre un ennemi en ordre de bataille. Le 3 mai, Thomas Jackson attaque le flanc droit des Nordistes qui stationnent dans une plaine. Parti à l'aube, il contourne largement et les attaque en fin d'après-midi, alors que les soldats bivouaquent. Les tuniques bleues se réfugient dans la forêt. Jackson les prend en chasse. Il abandonne les poursuites lorsque la nuit tombe. Alors qu'il rentre au camp, des Confédérés le prennent pour un ennemi dans la pénombre. Jackson reçoit trois balles, une dans chaque main et une dans l'humérus gauche. Après bien des détours, ses hommes réussissent à l'emmener à l'hôpital. Le médecin lui ampute le bras gauche avant d'être évacué vers les lignes arrières. Il meurt le 10 mai des suites d'une pneumonie. Hooker, déstabilisé par l'attaque surprise de Jackson, préfère renforcer ses défenses au lieu de lancer l'offensive. Il se barricade dans Chancellorsville. Laissé libre, Lee s'empresse d'occuper les collines avoisinantes pour déployer son artillerie. Les boulets pleuvent sur la ville. L'un d'eux détruit un pan du mur du quartier général de Hooker le projetant à terre. Le 5 mai, Hooker ordonne la retraite. L'armée fédérale se fraye un chemin et retraverse la Rappahonnock. Lee profite de la retraite de Hooker pour prendre Sedgwick à revers et sauver Early. Sedgwick voyant qu'Hooker n'intervient pas, quitte les lieux. L'armée fédérale déplore la perte de 17.000 hommes et soit 15% de son effectif, quant à la Confédération, elle perd 13.000 hommes soit 22% de ses effectifs.

Les forces de Hooker étaient supérieures à celles de Lee, qui de surcroit s'était affaibli en divisant son armée face à l'ennemi. Cependant Hooker a mal exploité ses avantages par son incapacité à comprendre les mouvements de son adversaire et par son manque d'assurance. Il justifie sa défaite en prétextant qu'il ne souhaitait pas sacrifier inutilement la vie de ses hommes comme à Fredericksburg. Apprenant la défaite, Lincoln se porte à la rencontre de Hooker, afin de connaître ses plans pour la suite. Devant les réponses évasives du général, le Président lui ordonne de camper sur ses positions. L'Etat-major réclame sa démission. Pendant ce temps, Lee retourne à Richmond pour convaincre Jefferson Davis de porter à nouveau la guerre dans le Nord.
La victoire de Chancellorsville engendre un excès de confiance au sein de la Confédération. Les Yankees sont perçus comme des pleutres et des faibles faciles à battre. Les Sudistes méprisent l'adversaire. Ils se persuadent que leurs soldats sont invincibles. Dans le Nord, le moral est au plus bas. En Virginie Lee a remporté victoires sur victoires, à l'Ouest Grant bute depuis des mois sur les murs de Vicksburg, au centre la situation n'a guère évoluée. Par ailleurs, la marine butte sur les défenses du port de Charleston défendu par Gustave Beauregard.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON. James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013

Image : Bataille de Chancellorsville par Kurz and Allison, Wikipédia.fr

dimanche 2 juillet 2017

Quand les corps des athlètes changent


Au XVIIIe siècle, l'Anglais Thomas Topham fascine les foules en soulevant trois tonneaux remplis d'eau pour un poids de 800kg. Au début du XXe siècle, c'est au tour de Culveran d'enthousiasmer le public après avoir fait le tour de Paris en courant pendant 3 heures. En un peu plus d'un siècle, les corps des sportifs ont changé. Le premier impressionne par sa musculature et sa force, le second par son endurance et son énergie.

Du XVIIe au milieu du XIXe siècle, la figure de l'athlète se confond avec l'image d'Hercule. L'athlète est un être exceptionnel doté de qualités hors du commun. Il est une combinaison de force naturelle et de beauté antique. Le muscle est un signe de virilité. A ce titre, la lutte est le sport dominant, dont les combats se déroulent dans les cabarets.
Le combat entre Agin et Marseille modifie la perception du corps de l'athlète. Le second est un jeune homme mince et nerveux. Il parvient à remporter la victoire contre un colosse. La souplesse vient concurrencer la force brute. La maigreur est préférée à l'embonpoint. Le physique des athlètes anglo-saxons à la silhouette longue incarne l'efficacité des nouveaux champions. Les lutteurs français sont relégués dans les foires au profit des boxeurs britanniques. Dorénavant, la résistance à l'effort et à la douleur impressionnent le public. Les spectateurs se pressent dans les galas de boxe et sur les routes pour admirer les coureurs cyclistes.
De leur côté les scientifiques et médecins s'intéressent à l'état des tissus, aux fibres du cœur, à la résistance des parois des vaisseaux, aux organes et aux conséquences de l'effort sur eux. Ils délaissent la morphologie du corps. Pour le décrire, ils prennent les machines et les moteurs à vapeur comme références. En ce sens, le développement de la poitrine joue un rôle essentiel comme moyen d'optimisation des échanges gazeux dans le corps. En étudiant les cyclistes, les scientifiques constatent que la fatigue des muscles n'est qu'un phénomène d'épuisement nerveux. La notion de fatigue psychologique s'ajoute à celle de fatigue physiologique. La nécessité d'un repos entre deux compétitions s'impose. Le moteur n'est plus le muscle, mais le cerveau. L'athlète doit savoir gérer son effort. Parallèlement, la gymnastique devient intéressante pour les experts qui se passionnent pour la coordination des mouvements et leur exécution. L'athlétisme profite de ces nouveaux centres d'intérêt pour redevenir à la mode.

Entre le milieu du XIXe et le début du XXe siècle, le rapport aux corps des sportifs change. Cette évolution entraine de nouveaux champs d'étude dans les domaines médical et scientifique et l'engouement du public pour de nouvelles disciplines sportives (boxe, cyclisme, gymnastique, athlétisme). La pratique sportive de compétitions devenant de plus en plus complexe, tend à se professionnaliser.

Source
Texte : ARNAL Thierry, "De l'Hercule au sportif", L'Histoire, n°427, septembre 2016, pp 68-71.

Image : Le Cross-Country national de 1903 dans les bois de Saint Cloud et de la ville d'Avray , http://home.nordnet.fr/scharlet/histoire.htm

dimanche 25 juin 2017

La bataille de Fredericksburg


Ambrose Burnside, devenu chef de l'armée du Potomac après la bataille d'Antietam, est pressé par le gouvernement et l'opinion publique d'attaquer. Il déplace ses hommes vers le Sud. Son but est de s'implanter dans la ville de Fredericksburg, d'où il pourrait lancer une nouvelle attaque sur Richmond. Il doit agir rapidement s'il veut surprendre Robert Lee. Seulement le fleuve Rappahannock constitue un véritable obstacle à franchir. Il doit attendre le matériel nécessaire pour construire des pontons, ce qui laisse le temps aux Confédérés de s'organiser. Lee décide de passer l'hiver à Fredericksburg et fortifie la ville. Burnside pense que le meilleur moyen de surprendre les Rebelles est de mener une attaque frontale.

Le matériel nécessaire à la construction des pontons met du temps à arriver. Burnside a transmis des ordres imprécis à l'intendance, notamment sur la date et les lieux choisis pour traverser le fleuve. Le 11 décembre, les ingénieurs installent les pontons sur le fleuve. L'artillerie ennemie les pilonne. Trois régiments parviennent à passer et chassent les Sudistes de la ville rue par rue, avant de la piller.
La ville de Fredericksburg se situe dans une plaine sur les rives de la Rappahanock entourée de collines et de forêts. Le terrain est donc très accidenté. Les Sudistes disposent d'excellents points de vue et de position surélevées. James Longstreet et ses artilleurs sont postés sur les hauteurs. Ils possèdent une vue dégagée sur les 800 mètres que doivent franchir les assaillants avant d'arriver aux pieds des collines. Selon le plan de Burnside, les régiments de Hooker attaqueraient les Sudistes au centre, tandis que William Franklin attaquerait Thomas Jackson au sud de la ville.
Le 13 décembre dans la matinée, les Nordistes s’avancent vers les positions ennemies. L'assaut débute par l'attaque de George Meade. Le général s'aperçoit qu'un ravin boisé forme une brèche dans la ligne de défense de Jackson. En attaquant ce point faible, les Fédéraux réussissent à percer la ligne sudiste. Néanmoins, il n’arrive pas à exploiter cet avantage, car les renforts envoyés par Franklin arrivent trop tard. La réserve de Jackson les repousse. Au centre, les pertes fédérées sont très élevées. Le brouillard ambiant n'empêche pas les artilleurs de faire mouche. Pendant plusieurs heures, les tuniques bleues restent couchées dans la neige sous les boulets et les mortiers ennemis. Les Fédéraux lancent plusieurs vagues. Dans l’ascension des collines, les obstacles sont nombreux : ravins, marécages, chemins creux et fossés. Les Sudistes se dissimulent derrière un mur de pierre long de 800 mètres. Les quatorze brigades nordistes sont stoppées en laissant de nombreux morts et blessés. Le dernier assaut fédéral se conclut par le massacre de la brigade irlandaise. En dix minutes, 250 morts jonchent le sol. On dénombre presque 13.000 morts et blessés à la fin de la journée contre 5.000 pour la Confédération.

Début janvier, Burnside retraverse la Rappahannock. Les routes sont boueuses, ce qui ralentit la retraite. Le général reconnait sa mauvaise gestion de la bataille. Lincoln lui interdit de se replier davantage le temps qu'il prenne une décision. Le 25 janvier, il relève Burnside de son commandement et le remplace par Joseph Hooker.
La bataille de Fredericksburg a été à sens unique. Elle est surtout la dernière d'une série de très rudes affrontements dans un laps de temps très court. Entre la fin août et la mi-décembre, les deux belligérants se sont affrontés à Bull Run, Antietam et Fredericksburg. En quelques mois, des milliers d’hommes ont péri et une quantité de matériel détruite. Les deux armées sont épuisées.
Au début de l'année 1863, la Confédération possède l'avantage à l'Est. Lee a prouvé sa capacité à envahir l'Union et à remporter des victoires. D'ailleurs, il stationne en position avancée. Au Nord, la débâcle de Fredericksburg et les changements au niveau des commandements sèment le trouble au sein de l'armée et la privent momentanément de moyens d'actions. Elle connait une vague de dépression et de désertions.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON. James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013

Image : La Bataille de Fredericksburg, lithographie en couleurs de Kurz & Allison (1888), Wikipédia.fr

samedi 17 juin 2017

La Sainte-Chapelle


Bonjour chers amis lecteurs. En ce 25 avril 1248, je me trouve sur l'île de la Cité à Paris pour l'inauguration de la Sainte-Chapelle après seulement sept ans de travaux. Pour cette occasion, toute la cour et de nombreux prélats se sont réunis en présence du roi Louis IX et du cardinal Eudes de Châteauroux légat pontifical ayant procédé à la consécration du monument.

La Sainte-Chapelle est en réalité un reliquaire, une gigantesque châsse destinée à recevoir plusieurs reliques prestigieuses, dont certaines de la Passion. La dévotion religieuse du roi le pousse à rassembler un grand nombre de reliques. En effet en 1239, il a acheté à l'empereur byzantin, Baudouin II la couronne d'épines que portait le Christ lors de la Passion. Deux ans plus tard, il achète en plus deux morceaux de la Sainte Croix, du sang du Christ, une pierre du Saint-Sépulcre, puis un morceau de fer de la lance, la Sainte Éponge, un fragment du Saint-Suaire et la tête de Saint Jean-Baptiste, soit un total de 22 reliques. Les mauvaises langues diront que le roi a ruiné le royaume pour effectuer ces achats. Il est vrai qu'à elle seule la couronne d'épines a coûte la bagatelle de 135.000 livres, soit l'équivalent de la moitié des revenus du royaume. De quoi renflouer les caisses du Basileus, qui a en bien besoin pour renflouer son armée en lutte contre les Arabes. Du côté des prélats parisiens, la position géographique fait des émules. Le haut clergé la perçoit comme un symbole de lutte de pouvoir entre le roi et l'évêque. En effet, la chapelle se situe en face de la cathédrale de Notre-Dame de Paris. Le roi établit un lien direct entre lui et le Christ, mettant de côté l'évêque.

Quoiqu'il en soit, quel prestige pour le royaume ! Le monument, se trouvant derrière moi, est sans conteste à la hauteur des reliques qu'il abrite. La chapelle mesure 36 mètres de long, 17 mètres de large et 42 mètres de haut sans la flèche. Pierre de Montreuil a poussé à son paroxysme l'architecture gothique. Les bases sont très allongées. Quinze verrières d'une quinzaine de mètres de hauteur donnent l'impression d'être encerclé par la lumière. Les couleurs et les dorures renforcent le sentiment de se trouver au paradis. 1113 vitraux relatent l'histoire biblique et celle des reliques de la Passion du Christ jusqu'à leur arrivée à Paris. Entre les travées, les piliers portent les statues des douze apôtres qui sont les colonnes de l'Eglise. Tous ici sont saisis par la beauté du monument. Matthew Paris, de passage dans la capitale, parle d'une chapelle d'une merveilleuse beauté digne du trésor royal qu'elle contient.
Néanmoins, il s'agit d'une chapelle privée. Les pèlerins n'y ont pas accès. Il n'existe pas de déambulatoire pour se promener. Les membres de la cour ont tout de même le droit d'accéder à la chapelle basse. En revanche, la chapelle haute est réservée au roi et à sa famille. La chapelle a été bâtie pour le salut des âmes de la famille royale et pour conserver les reliques censées protéger la dynastie capétienne et le royaume. Les murs de la chapelle base sont décorés de fleurs de lys symbolisant la couronne de France et de châteaux dorés blason de sa mère Blanche de Castille.

Après l'obtention par le Pape Innocent IV de privilèges à la chapelle, le pouvoir royal lancera en janvier 1249, une campagne de recrutement, en vue de composer un collège de chanoines affectés à la célébration du culte et à la garde des saintes reliques. N'hésitez pas à postuler. Et c'est sur cette note optimiste de relance de l'emploi que je vous rends l'antenne.

Sources
Texte : Didier LETT : "La Sainte chapelle : le pouvoir royal se met en lumière", Le Monde Histoire et Civilisation, n°201, septembre 2016, pp 66-77.

Image : http://culturebox.francetvinfo.frLa Sainte

jeudi 8 juin 2017

Waterloo : la chute de l'Aigle


Chers lecteurs bienvenue en ce 18 juin 1815 dans la plaine de Waterloo en Belgique, pour assister au combat entre l'armée française commandée par Napoléon Ier et l'armée britannique dirigée par le Duc de Wellington. Le combat ne devrait pas tarder à débuter, car les soldats ont gagné leurs positions à l'aube. Les pluies incessantes de ces derniers jours ont transformé les chemins en mare de boue. Les canons avancent avec peine. L'armée anglo-prussienne compte 210.000 hommes contre 120.000 Français. Des Belges sont présents dans les deux camps. On m'apprend à l'instant que l'épuisement des troupes du maréchal prussien Blücher et l'état des routes ne lui permettront pas d'arriver tôt dans la journée. D'autant plus qu'il devra affronter d'abord l'unité française de Grouchy, forte de 33.000 hommes, que Napoléon a envoyés au devant pour les empêcher de faire la liaison avec Wellington. Pour l'instant, c'est le calme avant la tempête. Alors revenons rapidement sur les évènements qui nous ont conduits ici.

L'ancien empereur de France a fait un retour remarqué le 26 février de cette année en s'échappant de l'île d'Elbe et en débarquant en France avec 2.000 hommes. Il s'est empressé de regagner Paris pour renverser le roi Louis XVIII. Sur le chemin, il a rallié à sa cause de nombreuses garnisons militaires. Mais lorsqu'il arrive dans la capitale le 20 mars, le roi s'est déjà réfugié à Gand. Ce retour a rendu furieux les anciens coalisés comprenant Britanniques, Russes, Autrichiens et Prussiens. Londres a confié au duc de Wellington la tâche d'éliminer Napoléon. Le duc est réputé pour être un calculateur froid et méthodique. Nul doute que Wellington voit dans cette mission l'occasion inespérée de s'auréoler de gloire. La Prusse envoie le maréchal Blücher pour l'épauler. Ce dernier est un vieux général ayant déjà combattu les armées napoléoniennes à de nombreuses reprises. C'est un officier agressif à un point que ses hommes le surnomment "en avant !". Il déteste l'empereur des Français et espère le capturer pour l'éliminer. Napoléon comprend qu'il n'a pas le choix. S'il veut garder le pouvoir, il va devoir se battre. Il s'est entouré des maréchaux Ney et Grouchy. Il faut souligner que l'empereur n'a pas eu un grand choix, car à la différence des soldats, la majorité des grands officiers sont demeurés fidèles à Louis VIII. Dès son armée réunie, il se met en route pour la Belgique, afin de combattre Wellington, avant l'arrivée de l'armée prussienne de Blücher. L'armée française est arrivée hier à Mont-Saint-Jean et Grouchy s'est déjà mis en route.

Ah ? Ca y est ! Les Français ouvrent le feu ! Il est 11 heures. Une importante attaque est menée au centre. Simultanément un autre assaut est lancé à l'Ouest contre la ferme de Hougoumont. Le but est sans nul doute de distendre les lignes de défense adverses. Les attaques françaises butent sur les Britanniques barricadés dans les fermes. A l'image de leur tunique rouge, les soldats de Wellington résistent comme des beaux diables. Napoléon se décide à lancer un troisième assaut contre les corps de ferme à l'Est. Les efforts commencent à payer. Les Français parviennent à percer la défense ennemie au centre. Il est maintenant 13h30 et ils montent la butte pour s'enfoncer dans les lignes adverses. Mais que se passe-t-il ? Ouh là là ! L'artillerie britannique est dissimulée derrière la crête et pilonne quasiment à bout portant l'infanterie, qui malgré les terribles pertes subies, continue d'avancer. Quel courage ! Wellington ordonne le cessez-le-feu et lance sa cavalerie pour terminer le travail. Napoléon réagit et dépêche des lanciers. Il est maintenant 15 heures. A l'Est, les Français réussissent à s'emparer des corps de ferme. Napoléon ordonne à Ney d'attaquer la crête au centre. Mais que fait-il ? Le maréchal lance la cavalerie, mais sans le soutien de l'artillerie ! Très belle parade des fantassins britanniques, qui se positionnent en plusieurs carrés, afin de couvrir tous les côtés. La cavalerie française est mise à mal. Mais que vois-je à l'horizon ? On dirait de nouvelles troupes. Oui, il s'agit de l'armée prussienne qui vient d'arriver aux abords du champ de bataille à 17 heures. Il faut croire qu'ils n'ont pas rencontré les troupes de Grouchy. D'ailleurs, où celui-ci se trouve-t-il ? Napoléon n'a plus d'unités disponibles à opposer aux Prussiens. Il est obligé de mettre en mouvement sa garde personnelle. Les renforts remontent le moral des Britanniques. Wellington ordonne le branle-bas-de combat. Les Français sont pris en tenaille. Il est maintenant 22 heures. La bataille touche à sa fin. L'armée française est en pleine déroute. Même Napoléon a quitté le champ de bataille en catastrophe. Wellington et Blücher n'ont plus qu'à fêter leur victoire.

Tout de suite, j'accueille notre conseiller militaire Jean-Jacques Rageur pour décrypter la bataille et ses conséquences. Les premières estimations nous parviennent. Cette bataille a coûté la vie à près de 11.000 hommes et presque autant de chevaux. A ces chiffres s'ajoutent 35.000 blessés. Comment expliquez-vous ces chiffres Jean-Jacques ?
- Je vois deux explications. Tout d'abord la surface du champ de bataille est de 16km2. Beaucoup d'hommes, de chevaux et de canons se sont amassés dans cette surface réduite. Ensuite, malgré la faim, l'épuisement et la saleté, les soldats se sont battus jusqu'au bout.
- Comment expliquez-vous la défaite des Français ?
- L'armée française a souffert d'un manque de préparation. Napoléon a voulu faire vite. Le ravitaillement a fait défaut et la cartographie était lacunaire. Napoléon n'a pas compris la situation faute de renseignements efficaces. Il ne connaissait pas la position exacte des Britanniques, ni leur effectif. Il ne savait pas non plus à quelle distance se trouvaient les Prussiens. De plus, il y a eu des problèmes de communications entre Grouchy et lui. Grouchy ne voyant aucun Prussien ne savait pas ce qu'il doit faire. Il a envoyé un coursier à Napoléon pour lui demander de nouvelles instructions, mais il n'a pas reçu les ordres dans des délais nécessaires pour revenir sur le champ de bataille à temps. Enfin signalons les erreurs de commandement de Ney lors du second assaut de la crête. Connaissant le caractère de l'empereur, je suis certain, qu'il expliquera sa défaite par sa destinée. Tel un héros shakespearien, il aura sombré à cause de sa trop grande ambition.
- A votre avis Jean-Jacques, quelles seront les conséquences de Waterloo ?
- Napoléon sera une nouvelle fois contraint d'abdiquer. Le trône reviendra à Louis XVIII. Les coalisés ne laisseront pas Napoléon libre. Ils lui trouveront une nouvelle île pour l'exiler. Il parait que l'île de Sainte-Hélène dans l'océan Atlantique n'est pas mal. Le grand vainqueur de cette journée, c'est Wellington. Il pourra retourner à Londres auréolé de gloire, lui l'homme qui a fait chuter l'Aiglon.
- Merci Jean-Jacques pour ces précieuses analyses. Quant à moi, je vous rends l'antenne.

Sources
Texte : LANNEAU Hugues, Waterloo : l'ultime bataille, Belgique, 2014, 90 minutes.

Image : Wellington à Waterloo, par Robert Alexander Hilingford. Wikipédia

dimanche 28 mai 2017

Anne duchesse de Bretagne et reine de France


C’est au château de Blois que la reine Claude de France a bien voulu nous accorder une audience pour nous parler de sa mère Anne de Bretagne.

Ma mère est née le 25 janvier 1477 à Nantes. Mon grand-père, François (il s'agit de François II duc de Bretagne) est mort le 9 septembre 1488, des suites des blessures qu'il a reçues à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier contre les armées du roi Louis de France (il s'agit de Louis XI). Ainsi, ma mère s'est retrouvée duchesse à l'âge de 11 ans.

Ses proches conseillers souhaitaient la marier à Maximilien d'Autriche, le fils de l'empereur germanique, dans le but de se constituer une protection efficace contre la France. De plus, la Bretagne aurait pu bénéficier de l'autonomie dont jouissent les Etats au sein de l'Empire. Le prince a accepté la demande, mais trop accaparé par des révoltes, il n'est jamais venu rencontrer sa nouvelle femme. Il s'est fait représenter par un émissaire lors de son mariage à Rennes le 19 décembre 1490.
L'alliance escomptée est rapidement tombée à l'eau. Maximilien n'a pas bougé pas lorsque l'armée française a envahi la Bretagne. Fort de sa victoire, le nouveau roi Charles (il s'agit de Charles VIII) a exigé d'épouser ma mère. Il justifiait sa demande en insistant sur le fait que le premier mariage n'avait pas été consommé. Comme toute résistance était impossible et qu'il s'agissait de la seule solution pacifique pour régler le conflit, ma mère a cédé. Le mariage est célébré à Rennes le 19 novembre 1491. Le contrat de mariage est à l'avantage du roi de France. Ma mère a dû céder tous ses droits sur le duché. Si le roi Charles décédait le premier, elle devait épouser son successeur, mais en contrepartie, elle pourrait redevenir duchesse de Bretagne. Ensuite, elle a été sacrée le 8 février 1492. C'était la première fois qu'une reine de France était sacrée. Par cet acte, le roi Charles entérinait le rattachement du duché au royaume. Il montrait surtout au prince Maximilien qu'il était le seul et l'unique mari de ma mère.
Le 7 juillet, le roi Charles a reconduit tous les privilèges dont ont bénéficié les Bretons. Par exemple, il n'y a pas de prélèvements fiscaux sans l'accord des Etats ou les Bretons ne peuvent être jugés que par des Bretons. En revanche, il a supprimé la chancellerie, c'est-à-dire que plus aucune ordonnance n'est signée au nom des ducs de Bretagne. Les décisions sont prises par le conseil du roi sans le consentement de la noblesse bretonne. Les revenus du duché sont réaffectés sur l'ensemble du royaume. Ma mère a vu son cher duché annexé par la France sans avoir son mot à dire. Le 7 avril 1498, le roi Charles meurt après s'être cogné la tête contre le linteau d'une porte du château d'Amboise. Ma mère épouse Louis, le cousin de l'ancien roi (il devient roi sous le nom de Louis XII) et par la même occasion duchesse de Bretagne. Le mariage est célébré à Nantes le 7 janvier 1499.

Le roi Louis a toujours été séduit par le charme de ma mère et ce depuis sa plus tendre enfance. Je dois avouer qu'elle a utilisé cet avantage pour parvenir à ses fins. Quand ceci n'était pas suffisant, elle agitait le spectre de la révolte en Bretagne. Elle a fait annuler le contrat de mariage. Avec le nouveau contrat de mariage, ma mère jouissait à nouveau des droits sur le duché et de ses revenus. Elle a rétabli la chancellerie bretonne et faisait battre monnaie à son effigie. Malgré son mariage, le roi Louis n'était pas duc de Bretagne. Il ne pouvait rien entreprendre sans l'accord des Etats. Résidant en grande partie à Blois, elle se comportait en reine et en duchesse. Elle a réuni autour de sa personne une véritable cour composée de nobles et d'intellectuels bretons. Elle adorait le luth, la poésie, le mobilier luxueux et les tournois.
Elle souhaitait me marier à Charles de Habsbourg (l'empereur Charles Quint), qui est le petit fils de son premier époux. Elle espérait ainsi que la Bretagne soit à tout jamais protégée du risque d'annexion par la France. Comme très souvent, le roi Louis cède à la reine. Une promesse d'alliance a été signée le 22 septembre 1504. Le mariage ne pouvait pas être célébré, car nous n'étions encore que des enfants. Seulement l'année suivante, la situation a changé. Le roi a annulé cette promesse désastreuse pour la France. Ses conseillers et lui projetaient de me marier à François d'Angoulême son cousin (le futur François Ier). Pour montrer son désaccord et effrayer le roi, ma mère a piqué une sacrée colère et quitté la cour. De retour à Nantes, elle a réuni les Etats. Elle gouvernait en montrant que c'était elle la reine en Bretagne. Cependant sa stratégie d'intimidation n'a pas fonctionné. Le roi demeurait inflexible. Craignant de perdre son influence à la cour et qu'un complot se trame contre elle, elle s'est résignée à regagner la cour.
Elle est morte le 9 janvier 1514, à 37 ans, à cause de calculs rénaux, faisant de moi la nouvelle duchesse de Bretagne. Comme convenu, j'ai épousé François le 18 mai à Saint-Germain-en-Laye, qui est devenu roi en 1515. J'ai cédé mes droits sur le duché à mon royal époux.

La Bretagne sera définitivement rattachée à la France par l'Edit d'Union de 1532. Le roi Henri II, fils de François Ier, sera le dernier duc de Bretagne.

Sources
Texte :
- Philippe TOURAL : "Anne de Bretagne : la duchesse insoumise", Historia, n°835-836, juillet-août 2016, pp49-53.
- Joël CORNETTE : Histoire de la Bretagne et des Bretons, Seuil, Paris, 2015, pp110-123.

Image : http://alacroiseedesaberslannilis.e-monsite.com/medias/images/anne-de-bretagne-1.jpg?fx=r_660_660

dimanche 21 mai 2017

Martin Luther


Propos recueillis par notre envoyé spécial temporel en Saxe (Allemagne) en 1560.

Si je me souviens du moine Luther ? Bien sûr, il est né le 10 novembre 1483, à Eisleben, une petite ville pas très loin d'ici. Au début, il faisait la fierté de son père, un ancien mineur qui est devenu maître fondeur par la suite. Après avoir été à l'école de Magdebourg, il avait le niveau pour suivre des études de droit à l'université d'Erfurt. Son père le voyait déjà notaire, avocat ou quelque chose de ce genre.

Tout a changé en 1503 avec cet accident. Je ne sais pas ce qu'il a fabriqué, mais il s'est blessé avec son épée. Il a failli y rester d'ailleurs. Fallait voir tout le sang qu'il perdait. Après ça, il n'a plus jamais été le même. Il avait peur de mourir trop tôt, de ne pas avoir le temps de sauver son âme. Ca l'obsédait. Il en devenait fou. A tel point qu'il a quitté l'université pour se faire moine. Ouhlà ! J'entends encore son père hurler. D'après les rumeurs, il aurait pris sa décision en retournant à Erfurt après avoir rendu visite à ses parents. Il paraîtrait que sur le chemin, la foudre serait tombée à quelques dizaines de mètres de lui. C'était la première fois qu'il a manqué de brûler, si vous voyez ce que je veux dire.
Bref. Le voilà donc moine dans un couvent régi selon la règle de Saint Augustin. Là, on pourrait penser que son anxiété se calmerait. D'autant plus qu'il mettait du cœur à l'ouvrage pour devenir le moine parfait. Il vivait dans une petite cellule même pas chauffée l'hiver. Il jeûnait très souvent, priait et chantait tout le temps. Il s'affligeait des mauvais traitements physiques. Rien à faire. Malgré tout ça, il n'a jamais été convaincu de gagner son salut. Pour lui, il n'arriverait jamais à devenir un moine exemplaire. A cause de ça, il déprimait.
Et puis, un jour, la révélation lui apparaît en préparant l'un de ses cours à l'université de Wittenberg, parce qu'en parallèle de sa vie monacale, il avait entamé des études de théologie et obtenu le grade de docteur. C'était dans l’Épître aux Romains de Saint Paul, chapitre 1, verset 17 : "le juste vivra par la foi". Pour moi, ça ne veut pas dire grand chose, mais pour lui ce fut un soulagement. Que dis-je ? Une libération. Il en déduisit que le salut ne venait pas de l'action de l'Homme, mais uniquement de sa foi en Dieu. Du coup, ce n'était plus la peine de se donner autant de mal dans sa vie de tous les jours.

Tout aurait pu s'arrêter là, mais l'obsession du salut ne le quittait pas, même pour ses semblables. Certaines pratiques de l'Eglise le mettaient dans une rage folle. Le pire c'était la vente d'indulgences. En échange d'une somme d'argent, on pouvait acheter des années de rémission au purgatoire. L'argent, ainsi récolté, remplissait les caisses des évêques et du Pape, qui construisaient des cathédrales, des basiliques et de luxueux palais. Pour dénoncer ses abus, il a rédigé 95 thèses qu'il s'est empressé de placarder sur les portes de la chapelle de l'université. Il y prônait aussi un retour aux sources du christianisme.
Je ne sais pas comment le texte s'est retrouvé dans les mains de l'archevêque de Mayence, mais ce dernier l'a transmis à Rome. Luther se doutait que le Pape devait être en colère, car il n'a pas répondu à sa convocation au Saint-Siège. Avec deux têtes de mule pareilles, la situation ne pouvait pas s'améliorer. Ils se traitaient de tous les noms d'oiseaux, pour rester polis. Et vas-y que le Pape est l'antéchrist. Et vas-y que l'Eglise est une maison de débauche. Avec tout ça, Luther a gagné le gros lot. En janvier 1521, le voilà excommunié et mis au ban de la société. Nous n'avions pas le droit de l'aider sous peine d'avoir des ennuis. Il vivait caché, tremblant de peur. Il risquait d'être assassiné à tout moment sans que le meurtrier soit traduit en justice. Heureusement pour lui, le prince de Saxe l'accueillit dans son château de Wartburg. Il faut dire que les princes étaient trop heureux de défendre un ennemi du Pape. Ils n'aimaient pas les ingérences du Vatican dans leurs affaires. Le Pape édictait des règles et prélevait des impôts dans leurs Etats, sans qu'ils aient leur mot à dire. Les princes et les magistrats des villes se sont bien vite empressés de s'approprier les biens du clergé et ses privilèges. Nous autres aussi, on l'aimait bien à cette époque là. Pensez-donc. Un moine qui tape sur l'Eglise en dénonçant la débauche des clercs et l'arrogance du Pape. En quelques mois, il était devenu une figure de résistance, un héros dans tout l'empire.
Je dois avouer que Luther était un bon communicant. Il a su profiter de l'imprimerie pour diffuser ses idées hors du cercle restreint des intellectuels de l'université. Il rédige ses écrits en allemand et non en latin et pour ceux et celles qui ne savent pas lire, il utilise des images et des chants. D'ailleurs, j'ai retenu les trois grands principes de sa réforme : salut par la foi, la Bible comme seule source d'inspiration du chrétien et sacerdoce universel. En gros, chaque homme est un prêtre qui vit par sa foi. On n’a pas besoin de l'Eglise pour intercéder entre nous et le bon Dieu. Chacun est libre d'avoir accès aux écritures et de les interpréter.

Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est qu'en laissant la liberté d'interprétation des Ecritures, chacun y serait allé de sa propre réforme. Par exemple, les anabaptistes refusent le baptême des enfants, car ce n'est pas un choix de leur part. En Suisse Zwingli contestait la présence réelle du Christ dans l'eucharistie. Ici Carlstadt appelait à révolutionner la messe. Il voulait qu'elle soit prononcée en allemand et non en latin, qu'il n'y ait plus de vêtements liturgiques et que de toutes les images représentant Dieu ou des Saints soient détruites. Tout ceci n'a pas plu à Luther. Il s'est empressé de condamner tous ces mouvements et de les dénigrer en parlant d'eux comme des sectes inspirées par le diable.
Luther voulait conduire la réforme le long d'une voie moyenne de façon à convaincre le plus grand nombre. Il n'était pas question de tout révolutionner et encore moins de transposer dans le domaine économique et social ce qui relève de la foi. Il refusait de donner une vision politique à son combat. Luther s'est même fâché avec son ami Érasme, vous savez l'intellectuel hollandais. Il lui reprochait de vouloir assigner à Dieu un sens de la justice conforme aux aspirations humaines. Lorsque les paysans allemands se sont révoltés contre les princes pour réclamer plus d'égalité et moins d'impôts, il ne les a pas soutenus. C'est à ce moment là qu'il a perdu le soutien d'une partie du peuple. Les gens disaient qu'il s'était embourgeoisé. Bon d'un autre côté, je ne suis pas sûr qu'il avait vraiment le choix. Sans l'appui des princes, il n'aurait pas pu diffuser sa réforme et il est certain qu'il aurait fini au bûcher. Pour sauver sa vie, il s'est soumis au pouvoir séculier. Il est mort le 18 février 1546.

Aujourd'hui, la paix d'Augsbourg a mis un terme aux conflits entre Etats catholiques et protestants grâce au principe cujus regio, ejus religio. Les sujets qui sont en désaccord avec leur prince peuvent migrer. Les deux tiers de l'empire ont adhéré à la Réforme. C'est la première fois qu'une doctrine considérée comme une hérésie par l'Eglise parvient à s'imposer. Il ne s'agissait pas seulement de la contestation de l'Eglise par un moine, mais d'un courant qui cristallisait nos aspirations. Enfin, bon, ça c'est mon avis.

Sources
Texte : Christophe MIGEON, "Luther : le triomphe de l'hérésie", Les Cahiers de Sciences et Vie, n°168, avril 2017, pp 75-79.

Image : http://www.viabooks.fr/sites/default/files/auteur/Martin%20Luther.jpg

dimanche 14 mai 2017

La déclaration d'émancipation


Au début de la guerre de Sécession, la question de l’esclavage est demeurée très secondaire. En effet, la guerre est menée avant tout pour restaurer l’Union. Lors de son élection en 1860, Lincoln n'a pas exprimé l'attention d'abolir cette pratique. Il se contente de l'interdire dans les nouveaux Etats et de la maintenir dans les Etats où elle existe déjà. Les officiers nordistes sont tenus de restituer les esclaves en fuite à leurs propriétaires selon la loi de 1850 sur les esclaves fugitifs. Toutefois, plusieurs généraux abolitionnistes refusent de l’appliquer. Ils argumentent leur décision en appuyant sur le fait que compte-tenu du blocus, ils ne vont pas redonner à l'ennemi des outils de production. Le 6 août 1861, le Congrès confirme cette manière d'agir en votant l'Acte de Confiscation, qui autorise les militaires à confisquer tout bien pouvant être utile à l’effort de guerre confédéré. Les esclaves ne sont pas affranchis, mais saisis par le gouvernement fédéral et mis au service de l'armée dans des tâches diverses. Ainsi au début de la guerre, le gouvernement fédéral devient le plus important propriétaire d'esclaves des Etats-Unis.

Les abolitionnistes souhaitent profiter du conflit pour pousser le gouvernement à abolir l'esclavage. Ils insistent sur le fait que s'attaquer à l'esclavage revient à s’attaquer à l’effort de guerre des Confédérés. Le 13 mars 1862, l'Acte d'interdiction de retourner les esclaves interdit aux officiers nordistes de renvoyer les esclaves fugitifs d’où ils viennent. En revanche, leur statut reste inchangé. De plus, cette loi ne s’applique pas aux propriétaires d’esclaves restés fidèles à l’Union. Le Président avance prudemment. Lincoln souhaite ménager les États frontaliers esclavagistes et ne pas se fâcher avec les démocrates.
Les difficultés militaires de l’été 1862 de l'armée nordiste permettent aux radicaux d'avancer à nouveau leurs pions. Par un vote du Congrès, les esclaves fugitifs deviennent maintenant affranchis dès lors qu’ils sont saisis par l'armée et sont considérés comme des prisonniers de guerre. L'Acte de confiscation (Confiscation Act) autorise le gouvernement à employer les Noirs affranchis pour détruire la rébellion sudiste. Cet acte est la première pierre pour l'enrôlement des Noirs dans l'armée, que vient renforcer l'Acte de Milice (Militia Act).

Lincoln attend une victoire de l'Union pour faire passer son texte, ce que lui apporte la bataille d'Antietam. Ainsi, le 22 septembre 1862, le gouvernement fédéral publie une proclamation d’émancipation, qui vise à affranchir les esclaves noirs du Sud à compter du 1er janvier 1863. L'émancipation des esclaves constitue un bon moyen de voir les esclaves quitter le Sud et s'enrôler dans l'armée fédérale. Ceux-ci participent au combat pour la liberté et celle de leurs semblables. L'émancipation permet d'alimenter l'armée en hommes, tout en privant le Sud d'une main-d'œuvre indispensable.
Par ailleurs, la déclaration d'émancipation permet à Lincoln de dresser l'image d'un Sud comme Etat agressif, envahisseur et esclavagiste et non pas comme nation émergeante luttant pour sa liberté et son indépendance. A l’été de 1862, le danger d’une reconnaissance officielle de la Confédération par le Royaume-Uni et la France plane toujours, avec le risque d'une intervention militaire extérieure. Cette menace est réelle, car la France possède des contingents au Mexique et les relations entre le président Benito Juarez et l'empereur Napoléon III ne sont pas au beau fixe. De leur côté, les autorités britanniques entendent profiter de la faiblesse des Etats-Unis pour renforcer leur influence économique dans la région. Cependant, les opinions publiques ont une vision différente. Pour elles, l'esclavage est une pratique archaïque et barbare. En faisant de la guerre de Sécession, une lutte contre l'esclavage, Lincoln écarte toute possibilité d'intervention étrangère en faveur du Sud. Les Etats ne prendront pas le risque de se mettre à dos l'opinion publique en aidant un Etat esclavagiste.

La proclamation d’émancipation n'est pas bien accueillie par tout le monde. Pour les Sudistes, l'émancipation des esclaves signe l'arrêt de mort de leur économie et la fin de leur civilisation. Le gouvernement confédéré décrète que les soldats noirs capturés seront vendus comme esclaves. La proclamation d’émancipation ne fait pas non plus l’unanimité dans le Nord. Beaucoup de démocrates se sentent trahis. À un mois et demi des élections de mi-mandat, l'opposition connait un regain de popularité.
La proclamation du 22 septembre 1862 n’abolit pas l’esclavage. Elle ordonne simplement à l'armée de traiter les esclaves rencontrés sur le territoire ennemi en hommes libres. En ce sens, le président fait jouer sa fonction de chef des armées. Bien que les esclaves du Sud soient émancipés, l’esclavage reste légal aux Etats-Unis. L’émancipation ne concerne pas les quatre États esclavagistes demeurés dans l’Union (Maryland, Delaware, Missouri, Kentucky). Lincoln ne souhaite pas les obliger à abolir l'esclavage pour ne pas les pousser à faire sécession à leur tour. Il les invite à le faire d'eux-mêmes en leur signalant que le gouvernement fédéral indemnisera les propriétaires. Lincoln montre l'exemple. Son administration abolit l’esclavage dans le district de Columbia. La capitale fédérale compte près de 3.000 esclaves et leurs propriétaires sont dédommagés.

Sur le long terme, la déclaration porte un rude coup à la Confédération. Tout d'abord, elle rend improbable sa reconnaissance par les puissances européennes. Ensuite, elle contribue à ruiner l’effort de guerre sudiste, car l'avancée des armées nordistes voit augmenter le nombre de fugitifs quittant les plantations et les usines. Pour le président, l’émancipation est un moyen de remporter la guerre et non un but. Le caractère restreint de la proclamation d’émancipation est un moyen habile d'éviter les pièges institutionnels et politiques qu'auraient engendré une abolition générale. Il demeure fidèle à son idée d’une institution disparaissant par elle-même.

L’adoption du 13e amendement abolissant l'esclavage est votée par le Congrès le 6 décembre 1865. Il fait des Noirs des citoyens américains à part entière. Assassiné le 14 avril 1865, Lincoln ne verra pas la fin constitutionnelle de l’esclavage. Dès les années d'après-guerre, les anciens États confédérés trouvent des moyens légaux pour priver les Afro-Américains de leurs droits civiques, constituant le point de départ d’un siècle de ségrégation.

Sources
Texte : Eginhard, « La déclaration d’émancipation », www.histoire-pour-tous.fr, janvier 2013.

Image : http://civilwardailygazette.com/wp-content/uploads/2012/09/dec1proc.jpg

dimanche 7 mai 2017

Il est revenu le temps des cathédrales



Les Etats n'interviennent presque pas dans le financement, car les travaux sont du ressort de l'Eglise. L'évêque utilise les dons, le mécénat, les legs, la dîme et la vente d'indulgences. Le salaire des ouvriers représente la plus grosse part du coût de fabrication. Ils sont payés à la tâche ou à la journée. Ils perçoivent en plus un complément en nature (repas et/ou logement). Les tailleurs, les maçons, les charpentiers et les verriers sont les mieux rémunérés. La fabrique gère le chantier. Il s'agit d'un conseil regroupant l'évêque, les chanoines et des laïcs. Les effectifs ne dépassent guère les 500 personnes et ils ne sont pas tous présents durant toute la durée des travaux. On ne travaille pas quand il fait trop froid, ni l'été durant les moissons. Un chantier, s'étalant sur plusieurs siècles, signifie que celui-ci a été souvent interrompu pour diverses raisons (guerres, conflits juridiques ou politiques, financement).

La cathédrale est l'image de la Jérusalem céleste qui est le monde de Dieu. Elle témoigne de la puissance de l'Eglise et incite les fidèles à lui obéir. La lumière, les couleurs, les statues et les fresques subjuguent l'homme médiéval. Celui-ci vit dans des logis sombres, dont les murs et le mobilier sont dépourvus d'images. Les cathédrales sont peintes et très colorées tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. La couleur et la lumière marquent davantage les esprits que les représentations. Elles visent à susciter de la joie ou de la compassion pour stimuler la piété. L'iconographie se veut éducative. Le portail est consacré au Christ, à la Vierge, aux Saints, aux apôtres, aux évangélistes et aux prophètes. Les vitraux se lisent de bas en haut. Ils racontent la vie des grands hommes (personnages bibliques, grands rois, saints). Les chapiteaux et les colonnes représentent des végétaux et des animaux tel le jardin d'Eden. De plus, les cathédrales regorgent à certains endroits à l'extérieur ou dans ses soubassements de sculptures grotesques, grivoises ou monstrueuses. Il peut s'agir soit d'une fantaisie du sculpteur ou d'une volonté de l'Eglise de rappeler les monstres qui sommeillent dans l'homme et qui l'écartent du droit chemin. Le temps et l'évolution des canons esthétiques ont eu raison de la polychromie. Le blanc est devenu synonyme de pureté. A l'inverse, un déluge de couleur est considéré comme une faute de goût.

La cathédrale est un lieu public et un espace de vie beaucoup plus que de nos jours. C'est un lieu de rencontre vaste, ouvert, qui protège des intempéries. Le jubé sépare le lieu sacré de l'espace profane dans lequel les fidèles continuent de mener leur vie. Les croyants s'agenouillent devant les reliques, tandis que les marchands installent leurs étals et que les bourgeois discutent politique ou économie. Les avocats proposent des consultations. Les vagabonds logent dans les chapelles dont le sol est recouvert de paille. Des représentations théâtrales se déroulent sur le parvis. En 1431, les échevins strasbourgeois interdisent d'acheter et de vendre dans la cathédrale et aux prostituées de racoler sur le parvis. Au XVIe siècle avec l'essor du protestantisme, l'Eglise adopte une attitude plus stricte. Elle réduit les activités profanes dans les bâtiments cultuels. La circulation est limitée aux activités recentrées sur le spirituel. Les fêtes sont interdites. Des valets de cathédrale sont chargés de surveiller et d'encaisser les amendes. Les jubés sont détruits puisque l'espace profane n'existe plus.

Chanoine : membre du clergé attaché au service d'une église
Laïc : personne n'appartenant pas au clergé

Sources
Texte : "Les secrets des cathédrales", Les Cahiers de Sciences et Vie, n°164, octobre 2016, pp24 à 86.
Image : http://medieval.mrugala.net




samedi 29 avril 2017

Les explorateurs des mers


Bien que n'ayant pas laissé de noms, les plus anciens explorateurs des mers sont des Polynésiens. Dès - 6000, ils longent les côtes du sud-est asiatique, de l'Australie et de la Nouvelle-Guinée. Vers -1000, ils naviguent déjà en haute mer et dépassent les Vanuatu, le Tonga, les Samoa, des îles séparées de plusieurs milliers de kilomètres pour atteindre l'Amérique du Sud. Ils y découvrent la pomme de terre qu'ils intègrent dans leur nourriture. Cet aliment demeure dans la cuisine traditionnelle. Les Polynésiens possèdent des pirogues très performantes et une excellente maitrise des vivres et de l'eau. Les bananes taro et les ignames sont fermentés, séchés et conservés dans des feuilles. L'eau est stockée dans des bambous ou des calebasses. Les Polynésiens savent se repérer par leur environnement : physique de l'île, vents, courant, houle, couleur de l'eau, étoiles. Ils possèdent un savoir encyclopédique se transmettant de manière orale sous forme de chants et de poèmes, afin d'en faciliter la mémorisation.
Le grec Pythéas, parti de Marseille, a effectué le tour de la Grande-Bretagne, longé les côtes islandaises, avant de rejoindre le Jutland. Outre la découverte de nouvelles terres, Pythéas cherche des gisements d'étain. Portés par le désir de conquérir de nouvelles ressources et de commercer, Grecs et Phéniciens quadrillent toute la Méditerranée, avant de naviguer dans l'Atlantique, la Mer rouge et l'Océan indien. Les connaissances scientifiques enrichissent la navigation. Les mathématiciens divisent le globe en méridiens et parallèle.

Les Arabes ne sont pas un peuple de marins. Bien que disposant de surfaces maritimes importantes, ils ne disposent pas au départ des ressources en bois nécessaires pour construire des flottes. Grâce à l'expansion de leur territoire, les Arabes s'ouvrent à la mer. Leurs conquêtes, dont celle du Liban, résolvent les problèmes d'approvisionnement en matières premières. Les Arabes parcourent l'Océan indien jusqu'en Chine et les côtes africaines jusqu'à Madagascar pour commercer. En revanche, les nations chrétiennes les bloquent en Méditerranée. Néanmoins, les Arabes demeurent attachés à la terre. La mer reste un endroit rempli de danger.
Les Vikings constituent la puissance maritime occidentale au début du Moyen Age. Dotés de différents navires spécialisés, les peuples scandinaves parcourent les mers et fondent des comptoirs aux confins de l'Europe (Islande, Groenland, Russie, Ukraine). Ils atteignent même le Canada. Erik le Rouge demeure le plus célèbre d'entre eux.
Au XIVe siècle, Zheng He traverse la Mer de Chine, le Golfe du Bengale, l'Océan indien et longe les côtes africaines. La Chine aurait pu devenir un empire maritime. En effet, l'Empire du milieu possède trois avantages : la boussole, la jonque et un Etat centralisé. La boussole permet de s'émanciper de l'observation des étoiles, grâce à des cristaux de magnétite indiquant le Nord. Les jonques, ces grands navires à la coque élargie et surélevée, ont pour structure un assemblage de modules étanches, qui leur évite de sombrer en cas de voie d'eau. Enfin, l'Etat chinois est capable d'entretenir une flotte, des chantiers navals, de former des marins et des architectes, d'exploiter les ressources nécessaires. Cependant, les successeurs de l'empereur Yongle mettent un terme aux expéditions navales qui coûtent cher. Par ailleurs, la culture chinoise est basée sur la stabilité et la constance. L'Empire du Milieu se referme sur son pré carré qu'est la Mer de Chine.

Au XVIe siècle, les Portugais et les Espagnols se lancent sur de nouvelles routes maritimes. Bartolomeo Dias atteint le Cap de Bonne-Espérance, contourne l'Afrique et rejoint l'Inde. Les Portugais et les Arabes s'affrontent pour le contrôle de l'Océan indien. Christophe Colomb file plein Ouest et découvre les Antilles, les Caraïbes et l’Amérique centrale. En 1522, l'expédition Magellan boucle le premier tour du monde en trois ans. Ferdinand Magellan meurt aux Philippines abattu par des indigènes. Des facteurs économiques, religieux et scientifiques expliquent cet engouement. La bourgeoisie marchande en plein essor cherche de nouveaux débouchés. La puissance ottomane bloque la route de la soie. Par conséquent, les Européens cherchent à la contourner. De plus, l’Europe est en pleine effervescence intellectuelle et religieuse. Elle redécouvre les traités scientifiques antiques et souhaite propager la parole du Christ à travers le monde. Sur le plan technique, les navires sont désormais capables d'affronter le grand large. Les caravelles remplacent les galères. Les instruments de navigation se perfectionnent. Les cartes et les portulans consignent de nombreuses indications.
Au XVIIe siècle, seul le vaste Océan pacifique résiste encore aux Européen. Néanmoins, les navires ne sont pas adaptés. Ils sont trop petits pour embarquer les vivres nécessaires pour parcourir d'aussi longues distances. Les navires plus importants ne possèdent pas la maniabilité nécessaire. Par ailleurs, les navigateurs ignorent où ils se dirigent. Le calcul de longitude nécessite des instruments trop fragiles pour être embarqués sur des navires. Les choses s'améliorent au milieu du XVIIIe siècle. Le mouvement des Lumières engendre des sociétés de savants qui forment les marins aux sciences. Les gouvernements britannique et français financent des expéditions. Cook, Bougainville, Lapérousse, Byron, Wallis sillonnent l'Océan pacifique.
La recherche de voies navigables au Nord remonte au XVIe siècle. A l'époque, il était question de trouver un chemin plus court pour rejoindre les Amériques sans passer par les comptoirs espagnols. Cependant, la température et les glaces ont causé l'échec de toutes les expéditions. En 1728, le Danois Virtus Béring prouve que la Sibérie et l'Amérique sont séparés par un détroit. En 1879, le Finlandais Nordenskröld longe les côtes de la Russie. Le 13 août 1905, un modeste bateau norvégien entre dans la légende : le Gjoa. Son capitaine Roald Amundsen réussit, après deux ans, à se faufiler entre les icebergs de l'Arctique et à relier le Pacifique et l'Atlantique en restant au Nord. Aujourd’hui toutes les océans sont connus et parcourus. Pour vivre de nouvelles aventures et découvrir d’autres éléments, les explorateurs devront s’intéresser aux fonds sous-marins.


Source
Texte : "La conquête des mers et l'invention du monde", Les Cahiers de Science et Vie, n°167, février 2017, pp 28 à 86.

Image : http://www.australiaforeveryone.com.au/images/golden-hind.jpg

dimanche 2 avril 2017

La bataille d'Antietam


Le 4 septembre 1862, Robert Lee franchit le Potomac et progresse dans le Maryland. Les Sudistes s'emparent de la ville de Frederick. Les habitants leur réservent un accueil glacial. Lee espérait que les Nordistes auraient évacué la vallée de la Shenandoah pour défendre Washington. Néanmoins, l'armée du Potomac campe sur des positions défensives et notamment à Harper's Ferry. La ville constitue un obstacle sur sa route, mais en plus, elle renferme de nombreux dépôts d'équipements et de munitions. Thomas Jackson se voit confier la mission de prendre Harper's Ferry. La garnison de Harper's Ferry dispose de 14.000 hommes, un nombre suffisant pour supporter un siège. Néanmoins, le commandant Dixon Miles ne prend pas les mesures qui s'imposent. Il se contente de fortifier la ville sans se préoccuper des collines environnantes. Miles est un officier mal noté, déjà blâmé par la cour martiale pour alcoolisme et qui avait été affecté à Harper's Ferry dans le but de l'éloigner des postes stratégiques. Arrivés sur place le 13 septembre, les Sudistes installent librement leur artillerie sur les collines. Ils donnent l'assaut le 15. Encerclés et bombardés de toutes parts, les Nordistes comprennent qu'ils seront vite écrasés. Miles ordonne de hisser le drapeau blanc. Jackson investit les lieux, s'empare du matériel et des munitions et libère les prisonniers sur parole, ne pouvant pas s'en occuper. De son côté, McClellan s'est enfin décidé à se mettre en route et délivre Frederick, sous les ovations des habitants. Le même jour, vers 10 heures du matin, un détachement nordiste découvre un campement ennemi évacué quelques heures plus tôt. En fouillant, le caporal Barton Mitchell déniche trois cigares enroulés dans une feuille de papier. Le papier indique les routes et les objectifs des différentes parties de l'armée confédérée.

Lee investit la ville de Sharpsburg dans la matinée du 15 septembre. McClellan arrive à son tour dans l'après-midi. Le commandant sudiste ne songe pas à la retraite. Regagner la Virginie sans se battre reviendrait à perdre la face et à démoraliser ses compatriotes. Il a déjà réussi à battre les Fédéraux deux fois. Il pourrait le refaire. Bien que disposant de troupes supérieures en nombre, le général nordiste ne lance pas l'assaut immédiatement et préfère étudier le terrain. Ce répit permet à Jackson de rejoindre Lee. Ses unités entourent Sharpsburg et s’appuient sur la rivière Antietam, enjambée par trois ponts de pierre. Le terrain favorise la défense même si les collines ne sont pas très élevées. En effet, celui-ci se constitue de champs de maïs, de clôtures, de vergers, de bois, de fourrés et de ruisseaux. Les voies macadamisées, construites par des entrepreneurs privés et entretenues par les revenus des péages, sont fermées par des barrières. Néanmoins, la défense sudiste présente des faiblesses. Etant en infériorité numérique, Lee a dû laisser libre les collines situées au nord de sa position et n'a pas réussi à bien sécuriser le passage au sud de l'Antietam. De plus, il ne dispose que d'une seule voie de retraite : un gué permettant de franchir le Potomac. De son côté, McClellan prévoit d'engager la moitié de son armée contre la gauche sudiste. Au centre, sa cavalerie devra s’assurer le contrôle du pont. Au Nord, ses soldats feront diversion pour obliger Lee à dégarnir son flanc gauche. Les deux armées sont prêtes pour l'affrontement du lendemain. 30.000 Sudistes font faire face à l'attaque de 60.000 tuniques bleues.

Le 17 septembre à 5 heures 30, l’artillerie nordiste ouvre le feu pour appuyer le départ de l'infanterie. Rapidement, les Fédérés prennent le dessus et chassent les Confédérés des bois à l'Est. De sa position, Hooker aperçoit le reflet des baïonnettes des rebelles dépassant des maïs. Il ordonne à ses canonniers de viser ses cibles. Les boulets fabriquent une purée de maïs et de chair humaine. A 10h30, les tirs d'artillerie et les combats cessent. Chaque camp profite de ce répit pour se réorganiser. . McClellan mobilise ses réserves pour renforcer son aile droite qu’il croit menacée par une attaque imminente de l’ennemi. James Longstreet craint que la position avancée des Fédéraux au Nord leur permette d'ouvrir une brèche. Reconstituant une unité, il se porte à l'attaque dans ce secteur, avant de revenir consolider le centre. En début d'après-midi protégée par la cavalerie, l'artillerie de l'Union traverse le pont central. Au même moment, le général Ambrose Burnside traverse lui aussi le pont au Sud après d'âpres combats. Tout comme son supérieur, il préfère attendre l'arrivée des convois de munitions et prend le temps de se réorganiser. Ainsi avec des Confédérés sur la défensive et des Nordistes se réorganisant, le champ de bataille connait une accalmie pendant deux bonnes heures. Vers 15 heures, Burnside se met en marche. Vers 16 heures, les tuniques bleues atteignent Sharpsburg par le Sud. Les rues de la ville se transforment en champ de bataille. Au centre, les Nordistes ne parviennent pas à prendre l'avantage. McClellan se refuse à engager ses réserves pour percer au centre. De son côté, Lee n’a plus les moyens de mener une contre-attaque. La situation demeure là, tandis que le soleil se couche aux alentours de 17h30. . Lee comprend qu’il ne pourra pas remporter la victoire. Il ordonne la retraite. McClellan télégraphe à Washington pour signaler sa victoire. Il montre peu d’entrain à pourchasser l’ennemi. Son armée réoccupe Harper’s Ferry, mais ne va pas plus loin. Ulcéré, Lincoln lui retire le commandement au profit de Burnside. Certains aspects argumentent en faveur de la non poursuite de Lee. Les lignes de ravitaillement nordistes sont étirées d’une centaine de kilomètres. Le ravitaillement suit mal. Les munitions manquent autant pour les fusils que pour les canons. De plus, les hommes sont épuisés physiquement et psychologiquement.

La bataille d’Antietam est une victoire pour l’Union. L’armée de Lee quitte le Maryland. La menace pesant sur Washington disparaît. Néanmoins, les Fédérés n’ont pas réussi à écraser leurs adversaires. Cette bataille a coûté la vie à plus de 3.000 hommes en une seule journée auxquels s’ajoutent près de 17.000 blessés, sans compter les disparus. La nature du champ de bataille explique cette violence. Il s'agit d'un espace renfermé de 5 km2 situé entre deux rivières. De plus, les Nordistes se battent avec acharnement pour éviter une nouvelle défaite qui serait humiliante.
La bataille d’Antietam demeure à ce jour la bataille la plus sanglante de l’histoire américaine. Par ailleurs, elle constitue un tournant dans la guerre de Sécession du point de vue politique. En effet, Abraham Lincoln va profiter de la conjoncture pour émettre un document révolutionnaire.


Sources
Texte :
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
- Eginhard, « La bataille d’Antietam », www.histoire-pour-tous.fr, décembre 2012

Image : Bataille d'Antietam par Kurz et Allison, wikipédia.fr

dimanche 26 mars 2017

L'athlète dans la Grèce antique


Sur l'île de Thasos au nord de la mer Egée, Isidoros traverse les rues de sa cité pour se rendre au gymnase. Durant le trajet le conduisant à son lieu de travail, lui qui a embrassé la carrière d’athlète sportif, rêve en écoutant les épinicies chantées par les poètes ou en lisant les inscriptions relatant les succès des athlètes dans leur cité d’origine ou sur le lieu de leurs exploits. Il s’émerveille devant la statue du héros local renommé dans toute la Grèce. Il s’agit du célèbre Théagène vainqueur olympique au pugilat en -480 et -476 et vainqueur olympique au pancrace également -476. En 22 ans de carrière, il a remporté 1300 victoires. Théagène constitue vraiment une fierté pour l’île de Thasos. Cependant, son palmarès n’égale pas celui de Milon de Crotone, septuple vainqueur olympique de lutte entre -536 et -512. Il est loué dans toute la Grèce pour sa force exceptionnelle. Posséder sa statue dans l’espace public n’est qu’un des nombreux privilèges accordés aux athlètes victorieux. En échange du prestige qui rejaillit sur la cité, celle-ci les nourrit, les couvre d’honneurs ou leur verse des primes en argent. Gloire, renommée, argent motivent le jeune Isidoros. A quelques mètres derrière la statue de Théagène, deux hommes perturbent son regard. Ceux-ci observent le jeune homme d’un œil méprisant et en chuchotant à voix basse. Nul doute que ces philosophes le critiquent. Ils ne comprennent pas que de telles brutes sans cervelle jouissent autant de faveurs, alors que les athlètes n’apportent rien ni à leur cité, ni à leurs congénères. Pourtant, cette vision est partiellement fausse. L'entrainement qu'il subit sculpte sa musculature et développe toutes les qualités pour être un bon hoplite. Les philosophes seront bien contents d'avoir cette grosse brute pour les défendre en cas de conflit, pense-t-il.

En arrivant au gymnase, Isidoros salue d'autres athlètes. Rien qu'en regardant leur physique, il est capable de déterminer si ceux-ci pratique un sport "léger" (course) ou "lourd" (combat). Seuls des hommes libres fréquentent ce lieu, car le sport est interdit aux femmes et aux esclaves. A l'époque archaïque, les espaces liés au sport se développent.
Des gymnases et des stades se construisent. Dans les vestiaires, il se déshabille. Toutes les disciplines sportives se pratiquent nu. Le sport se veut comme un moyen d'atteindre le physique masculin idéal. La société grecque valorise la force et l'énergie. Ces thématiques transparaissent dans les représentations artistiques des athlètes. L'entrainement d'Isidoros se compose d'une multitude d'exercices physiques divers, qui visent à produire un corps musclé capable de terrasser l'adversaire dans une confrontation de lutte. Parallèlement, il suit un régime alimentaire riche en viande et limite les relations sexuelles. En effet, garder la semence à l'intérieur du corps augmente la férocité de l'athlète.

Grâce à cet entrainement rigoureux, Isidoros espère être prêt pour les prochains jeux d'Olympie, qui inaugurent la période des jeux panhélleniques. Il a déjà remporté des jeux locaux, mais cette fois, il se lance dans les grandes compétitions regroupant des athlètes venus de toutes les cités grecques. Le cycle des jeux dure quatre années et voit se succéder par année : les jeux Olympiques à Olympie, les jeux isthmiques à Corinthe, les jeux néméens près d'Argos et les jeux pythiques à Delphes. A partir du -VIe siècle, des compétitions sportives régulières fondées sur un calendrier récurrent, encadrées par des magistrats et codifiées se mettent en place. Le sport est devenu un facteur d'unité au même titre que la religion, la langue ou la culture dans un monde grec divisé politiquement. Avec l'apparition du sport à l'époque archaïque, une nouvelle figure, dont Isidoros est un représentant, entre dans la cité et la vie publique : l'athlète.

Sources
Texte : Jean-Michel ROUBINEAU : "La naissance de l'athlète", L'Histoire, n°424, juin 2016, pp64-69.
Image : hérodote.net (réprésentation de deux lutteurs de pancrace)

A consulter sur le Site de l'histoire : les Jeux d'Olympie.

Isidoros est un personnage fictif.