dimanche 21 mai 2017

Martin Luther


Propos recueillis par notre envoyé spécial temporel en Saxe (Allemagne) en 1560.

Si je me souviens du moine Luther ? Bien sûr, il est né le 10 novembre 1483, à Eisleben, une petite ville pas très loin d'ici. Au début, il faisait la fierté de son père, un ancien mineur qui est devenu maître fondeur par la suite. Après avoir été à l'école de Magdebourg, il avait le niveau pour suivre des études de droit à l'université d'Erfurt. Son père le voyait déjà notaire, avocat ou quelque chose de ce genre.

Tout a changé en 1503 avec cet accident. Je ne sais pas ce qu'il a fabriqué, mais il s'est blessé avec son épée. Il a failli y rester d'ailleurs. Fallait voir tout le sang qu'il perdait. Après ça, il n'a plus jamais été le même. Il avait peur de mourir trop tôt, de ne pas avoir le temps de sauver son âme. Ca l'obsédait. Il en devenait fou. A tel point qu'il a quitté l'université pour se faire moine. Ouhlà ! J'entends encore son père hurler. D'après les rumeurs, il aurait pris sa décision en retournant à Erfurt après avoir rendu visite à ses parents. Il paraîtrait que sur le chemin, la foudre serait tombée à quelques dizaines de mètres de lui. C'était la première fois qu'il a manqué de brûler, si vous voyez ce que je veux dire.
Bref. Le voilà donc moine dans un couvent régi selon la règle de Saint Augustin. Là, on pourrait penser que son anxiété se calmerait. D'autant plus qu'il mettait du cœur à l'ouvrage pour devenir le moine parfait. Il vivait dans une petite cellule même pas chauffée l'hiver. Il jeûnait très souvent, priait et chantait tout le temps. Il s'affligeait des mauvais traitements physiques. Rien à faire. Malgré tout ça, il n'a jamais été convaincu de gagner son salut. Pour lui, il n'arriverait jamais à devenir un moine exemplaire. A cause de ça, il déprimait.
Et puis, un jour, la révélation lui apparaît en préparant l'un de ses cours à l'université de Wittenberg, parce qu'en parallèle de sa vie monacale, il avait entamé des études de théologie et obtenu le grade de docteur. C'était dans l’Épître aux Romains de Saint Paul, chapitre 1, verset 17 : "le juste vivra par la foi". Pour moi, ça ne veut pas dire grand chose, mais pour lui ce fut un soulagement. Que dis-je ? Une libération. Il en déduisit que le salut ne venait pas de l'action de l'Homme, mais uniquement de sa foi en Dieu. Du coup, ce n'était plus la peine de se donner autant de mal dans sa vie de tous les jours.

Tout aurait pu s'arrêter là, mais l'obsession du salut ne le quittait pas, même pour ses semblables. Certaines pratiques de l'Eglise le mettaient dans une rage folle. Le pire c'était la vente d'indulgences. En échange d'une somme d'argent, on pouvait acheter des années de rémission au purgatoire. L'argent, ainsi récolté, remplissait les caisses des évêques et du Pape, qui construisaient des cathédrales, des basiliques et de luxueux palais. Pour dénoncer ses abus, il a rédigé 95 thèses qu'il s'est empressé de placarder sur les portes de la chapelle de l'université. Il y prônait aussi un retour aux sources du christianisme.
Je ne sais pas comment le texte s'est retrouvé dans les mains de l'archevêque de Mayence, mais ce dernier l'a transmis à Rome. Luther se doutait que le Pape devait être en colère, car il n'a pas répondu à sa convocation au Saint-Siège. Avec deux têtes de mule pareilles, la situation ne pouvait pas s'améliorer. Ils se traitaient de tous les noms d'oiseaux, pour rester polis. Et vas-y que le Pape est l'antéchrist. Et vas-y que l'Eglise est une maison de débauche. Avec tout ça, Luther a gagné le gros lot. En janvier 1521, le voilà excommunié et mis au ban de la société. Nous n'avions pas le droit de l'aider sous peine d'avoir des ennuis. Il vivait caché, tremblant de peur. Il risquait d'être assassiné à tout moment sans que le meurtrier soit traduit en justice. Heureusement pour lui, le prince de Saxe l'accueillit dans son château de Wartburg. Il faut dire que les princes étaient trop heureux de défendre un ennemi du Pape. Ils n'aimaient pas les ingérences du Vatican dans leurs affaires. Le Pape édictait des règles et prélevait des impôts dans leurs Etats, sans qu'ils aient leur mot à dire. Les princes et les magistrats des villes se sont bien vite empressés de s'approprier les biens du clergé et ses privilèges. Nous autres aussi, on l'aimait bien à cette époque là. Pensez-donc. Un moine qui tape sur l'Eglise en dénonçant la débauche des clercs et l'arrogance du Pape. En quelques mois, il était devenu une figure de résistance, un héros dans tout l'empire.
Je dois avouer que Luther était un bon communicant. Il a su profiter de l'imprimerie pour diffuser ses idées hors du cercle restreint des intellectuels de l'université. Il rédige ses écrits en allemand et non en latin et pour ceux et celles qui ne savent pas lire, il utilise des images et des chants. D'ailleurs, j'ai retenu les trois grands principes de sa réforme : salut par la foi, la Bible comme seule source d'inspiration du chrétien et sacerdoce universel. En gros, chaque homme est un prêtre qui vit par sa foi. On n’a pas besoin de l'Eglise pour intercéder entre nous et le bon Dieu. Chacun est libre d'avoir accès aux écritures et de les interpréter.

Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est qu'en laissant la liberté d'interprétation des Ecritures, chacun y serait allé de sa propre réforme. Par exemple, les anabaptistes refusent le baptême des enfants, car ce n'est pas un choix de leur part. En Suisse Zwingli contestait la présence réelle du Christ dans l'eucharistie. Ici Carlstadt appelait à révolutionner la messe. Il voulait qu'elle soit prononcée en allemand et non en latin, qu'il n'y ait plus de vêtements liturgiques et que de toutes les images représentant Dieu ou des Saints soient détruites. Tout ceci n'a pas plu à Luther. Il s'est empressé de condamner tous ces mouvements et de les dénigrer en parlant d'eux comme des sectes inspirées par le diable.
Luther voulait conduire la réforme le long d'une voie moyenne de façon à convaincre le plus grand nombre. Il n'était pas question de tout révolutionner et encore moins de transposer dans le domaine économique et social ce qui relève de la foi. Il refusait de donner une vision politique à son combat. Luther s'est même fâché avec son ami Érasme, vous savez l'intellectuel hollandais. Il lui reprochait de vouloir assigner à Dieu un sens de la justice conforme aux aspirations humaines. Lorsque les paysans allemands se sont révoltés contre les princes pour réclamer plus d'égalité et moins d'impôts, il ne les a pas soutenus. C'est à ce moment là qu'il a perdu le soutien d'une partie du peuple. Les gens disaient qu'il s'était embourgeoisé. Bon d'un autre côté, je ne suis pas sûr qu'il avait vraiment le choix. Sans l'appui des princes, il n'aurait pas pu diffuser sa réforme et il est certain qu'il aurait fini au bûcher. Pour sauver sa vie, il s'est soumis au pouvoir séculier. Il est mort le 18 février 1546.

Aujourd'hui, la paix d'Augsbourg a mis un terme aux conflits entre Etats catholiques et protestants grâce au principe cujus regio, ejus religio. Les sujets qui sont en désaccord avec leur prince peuvent migrer. Les deux tiers de l'empire ont adhéré à la Réforme. C'est la première fois qu'une doctrine considérée comme une hérésie par l'Eglise parvient à s'imposer. Il ne s'agissait pas seulement de la contestation de l'Eglise par un moine, mais d'un courant qui cristallisait nos aspirations. Enfin, bon, ça c'est mon avis.

Sources
Texte : Christophe MIGEON, "Luther : le triomphe de l'hérésie", Les Cahiers de Sciences et Vie, n°168, avril 2017, pp 75-79.

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dimanche 14 mai 2017

La déclaration d'émancipation


Au début de la guerre de Sécession, la question de l’esclavage est demeurée très secondaire. En effet, la guerre est menée avant tout pour restaurer l’Union. Lors de son élection en 1860, Lincoln n'a pas exprimé l'attention d'abolir cette pratique. Il se contente de l'interdire dans les nouveaux Etats et de la maintenir dans les Etats où elle existe déjà. Les officiers nordistes sont tenus de restituer les esclaves en fuite à leurs propriétaires selon la loi de 1850 sur les esclaves fugitifs. Toutefois, plusieurs généraux abolitionnistes refusent de l’appliquer. Ils argumentent leur décision en appuyant sur le fait que compte-tenu du blocus, ils ne vont pas redonner à l'ennemi des outils de production. Le 6 août 1861, le Congrès confirme cette manière d'agir en votant l'Acte de Confiscation, qui autorise les militaires à confisquer tout bien pouvant être utile à l’effort de guerre confédéré. Les esclaves ne sont pas affranchis, mais saisis par le gouvernement fédéral et mis au service de l'armée dans des tâches diverses. Ainsi au début de la guerre, le gouvernement fédéral devient le plus important propriétaire d'esclaves des Etats-Unis.

Les abolitionnistes souhaitent profiter du conflit pour pousser le gouvernement à abolir l'esclavage. Ils insistent sur le fait que s'attaquer à l'esclavage revient à s’attaquer à l’effort de guerre des Confédérés. Le 13 mars 1862, l'Acte d'interdiction de retourner les esclaves interdit aux officiers nordistes de renvoyer les esclaves fugitifs d’où ils viennent. En revanche, leur statut reste inchangé. De plus, cette loi ne s’applique pas aux propriétaires d’esclaves restés fidèles à l’Union. Le Président avance prudemment. Lincoln souhaite ménager les États frontaliers esclavagistes et ne pas se fâcher avec les démocrates.
Les difficultés militaires de l’été 1862 de l'armée nordiste permettent aux radicaux d'avancer à nouveau leurs pions. Par un vote du Congrès, les esclaves fugitifs deviennent maintenant affranchis dès lors qu’ils sont saisis par l'armée et sont considérés comme des prisonniers de guerre. L'Acte de confiscation (Confiscation Act) autorise le gouvernement à employer les Noirs affranchis pour détruire la rébellion sudiste. Cet acte est la première pierre pour l'enrôlement des Noirs dans l'armée, que vient renforcer l'Acte de Milice (Militia Act).

Lincoln attend une victoire de l'Union pour faire passer son texte, ce que lui apporte la bataille d'Antietam. Ainsi, le 22 septembre 1862, le gouvernement fédéral publie une proclamation d’émancipation, qui vise à affranchir les esclaves noirs du Sud à compter du 1er janvier 1863. L'émancipation des esclaves constitue un bon moyen de voir les esclaves quitter le Sud et s'enrôler dans l'armée fédérale. Ceux-ci participent au combat pour la liberté et celle de leurs semblables. L'émancipation permet d'alimenter l'armée en hommes, tout en privant le Sud d'une main-d'œuvre indispensable.
Par ailleurs, la déclaration d'émancipation permet à Lincoln de dresser l'image d'un Sud comme Etat agressif, envahisseur et esclavagiste et non pas comme nation émergeante luttant pour sa liberté et son indépendance. A l’été de 1862, le danger d’une reconnaissance officielle de la Confédération par le Royaume-Uni et la France plane toujours, avec le risque d'une intervention militaire extérieure. Cette menace est réelle, car la France possède des contingents au Mexique et les relations entre le président Benito Juarez et l'empereur Napoléon III ne sont pas au beau fixe. De leur côté, les autorités britanniques entendent profiter de la faiblesse des Etats-Unis pour renforcer leur influence économique dans la région. Cependant, les opinions publiques ont une vision différente. Pour elles, l'esclavage est une pratique archaïque et barbare. En faisant de la guerre de Sécession, une lutte contre l'esclavage, Lincoln écarte toute possibilité d'intervention étrangère en faveur du Sud. Les Etats ne prendront pas le risque de se mettre à dos l'opinion publique en aidant un Etat esclavagiste.

La proclamation d’émancipation n'est pas bien accueillie par tout le monde. Pour les Sudistes, l'émancipation des esclaves signe l'arrêt de mort de leur économie et la fin de leur civilisation. Le gouvernement confédéré décrète que les soldats noirs capturés seront vendus comme esclaves. La proclamation d’émancipation ne fait pas non plus l’unanimité dans le Nord. Beaucoup de démocrates se sentent trahis. À un mois et demi des élections de mi-mandat, l'opposition connait un regain de popularité.
La proclamation du 22 septembre 1862 n’abolit pas l’esclavage. Elle ordonne simplement à l'armée de traiter les esclaves rencontrés sur le territoire ennemi en hommes libres. En ce sens, le président fait jouer sa fonction de chef des armées. Bien que les esclaves du Sud soient émancipés, l’esclavage reste légal aux Etats-Unis. L’émancipation ne concerne pas les quatre États esclavagistes demeurés dans l’Union (Maryland, Delaware, Missouri, Kentucky). Lincoln ne souhaite pas les obliger à abolir l'esclavage pour ne pas les pousser à faire sécession à leur tour. Il les invite à le faire d'eux-mêmes en leur signalant que le gouvernement fédéral indemnisera les propriétaires. Lincoln montre l'exemple. Son administration abolit l’esclavage dans le district de Columbia. La capitale fédérale compte près de 3.000 esclaves et leurs propriétaires sont dédommagés.

Sur le long terme, la déclaration porte un rude coup à la Confédération. Tout d'abord, elle rend improbable sa reconnaissance par les puissances européennes. Ensuite, elle contribue à ruiner l’effort de guerre sudiste, car l'avancée des armées nordistes voit augmenter le nombre de fugitifs quittant les plantations et les usines. Pour le président, l’émancipation est un moyen de remporter la guerre et non un but. Le caractère restreint de la proclamation d’émancipation est un moyen habile d'éviter les pièges institutionnels et politiques qu'auraient engendré une abolition générale. Il demeure fidèle à son idée d’une institution disparaissant par elle-même.

L’adoption du 13e amendement abolissant l'esclavage est votée par le Congrès le 6 décembre 1865. Il fait des Noirs des citoyens américains à part entière. Assassiné le 14 avril 1865, Lincoln ne verra pas la fin constitutionnelle de l’esclavage. Dès les années d'après-guerre, les anciens États confédérés trouvent des moyens légaux pour priver les Afro-Américains de leurs droits civiques, constituant le point de départ d’un siècle de ségrégation.

Sources
Texte : Eginhard, « La déclaration d’émancipation », www.histoire-pour-tous.fr, janvier 2013.

Image : http://civilwardailygazette.com/wp-content/uploads/2012/09/dec1proc.jpg

dimanche 7 mai 2017

Il est revenu le temps des cathédrales



Les Etats n'interviennent presque pas dans le financement, car les travaux sont du ressort de l'Eglise. L'évêque utilise les dons, le mécénat, les legs, la dîme et la vente d'indulgences. Le salaire des ouvriers représente la plus grosse part du coût de fabrication. Ils sont payés à la tâche ou à la journée. Ils perçoivent en plus un complément en nature (repas et/ou logement). Les tailleurs, les maçons, les charpentiers et les verriers sont les mieux rémunérés. La fabrique gère le chantier. Il s'agit d'un conseil regroupant l'évêque, les chanoines et des laïcs. Les effectifs ne dépassent guère les 500 personnes et ils ne sont pas tous présents durant toute la durée des travaux. On ne travaille pas quand il fait trop froid, ni l'été durant les moissons. Un chantier, s'étalant sur plusieurs siècles, signifie que celui-ci a été souvent interrompu pour diverses raisons (guerres, conflits juridiques ou politiques, financement).

La cathédrale est l'image de la Jérusalem céleste qui est le monde de Dieu. Elle témoigne de la puissance de l'Eglise et incite les fidèles à lui obéir. La lumière, les couleurs, les statues et les fresques subjuguent l'homme médiéval. Celui-ci vit dans des logis sombres, dont les murs et le mobilier sont dépourvus d'images. Les cathédrales sont peintes et très colorées tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. La couleur et la lumière marquent davantage les esprits que les représentations. Elles visent à susciter de la joie ou de la compassion pour stimuler la piété. L'iconographie se veut éducative. Le portail est consacré au Christ, à la Vierge, aux Saints, aux apôtres, aux évangélistes et aux prophètes. Les vitraux se lisent de bas en haut. Ils racontent la vie des grands hommes (personnages bibliques, grands rois, saints). Les chapiteaux et les colonnes représentent des végétaux et des animaux tel le jardin d'Eden. De plus, les cathédrales regorgent à certains endroits à l'extérieur ou dans ses soubassements de sculptures grotesques, grivoises ou monstrueuses. Il peut s'agir soit d'une fantaisie du sculpteur ou d'une volonté de l'Eglise de rappeler les monstres qui sommeillent dans l'homme et qui l'écartent du droit chemin. Le temps et l'évolution des canons esthétiques ont eu raison de la polychromie. Le blanc est devenu synonyme de pureté. A l'inverse, un déluge de couleur est considéré comme une faute de goût.

La cathédrale est un lieu public et un espace de vie beaucoup plus que de nos jours. C'est un lieu de rencontre vaste, ouvert, qui protège des intempéries. Le jubé sépare le lieu sacré de l'espace profane dans lequel les fidèles continuent de mener leur vie. Les croyants s'agenouillent devant les reliques, tandis que les marchands installent leurs étals et que les bourgeois discutent politique ou économie. Les avocats proposent des consultations. Les vagabonds logent dans les chapelles dont le sol est recouvert de paille. Des représentations théâtrales se déroulent sur le parvis. En 1431, les échevins strasbourgeois interdisent d'acheter et de vendre dans la cathédrale et aux prostituées de racoler sur le parvis. Au XVIe siècle avec l'essor du protestantisme, l'Eglise adopte une attitude plus stricte. Elle réduit les activités profanes dans les bâtiments cultuels. La circulation est limitée aux activités recentrées sur le spirituel. Les fêtes sont interdites. Des valets de cathédrale sont chargés de surveiller et d'encaisser les amendes. Les jubés sont détruits puisque l'espace profane n'existe plus.

Chanoine : membre du clergé attaché au service d'une église
Laïc : personne n'appartenant pas au clergé

Sources
Texte : "Les secrets des cathédrales", Les Cahiers de Sciences et Vie, n°164, octobre 2016, pp24 à 86.
Image : http://medieval.mrugala.net